13/08/2012

Le cheval glorifie l’homme et le guérit

A la mi-Août, ce n’est point le chat qu’il convient de célébrer: les actualités sportives portent au pinacle un autre mammifère domestique qui ne miaule pas mais hennit; ne feule ni ronronne, mais s’ébroue en secouant la tête. On parle bien sûr du cheval. Pas de n’importe lequel: il porte le nom aristocratique de Nino des Buissonnets, il a onze ans, une étoile blanche au front et «un vrai caractère», si l’on en croit son jockey Steve Guerdat. Et c’est parce que sa monture adore sauter «d’une manière fantastique» que le champion jurassien a pu décrocher pour la Suisse une 3e médaille d’or aux J0 de Londres. Voilà le Nino entré dans la grande Histoire équestre, galopant dans le sillage d’un Pégase, le cheval ailé de Persée, ou de Bucéphale, celui d’Alexandre de Macédoine… Leur procession se profile en nuages derrière le balcon des Mémises, et jusque sur la butte du Chalet-à-Gobet où, à partir de ce jeudi 19 août, se dérouleront les joutes d’Equissima: attelage, dressage, sauts d’obstacle, voltige, etc.*

Qu’on me pardonne, il m’est impossible de rendre hommage au cheval sans revenir sur sa définition sempiternelle par le naturaliste Buffon: «La plus noble conquête que l’homme ait faite.» Mais c’est pour souligner que le verbe conquérir ne signifie pas que soumettre, assujettir, dominer. Il a des synonymes moins cruels, plus chevaleresques (tiens…), presque idylliques. Ne parle-t-on pas de la conquête d’un cœur? Quand un alpiniste conquiert l’Everest, il n’en fera pas son esclave, mais son semblable. En fait, c’est l’Everest qui l’a hissé vers lui, qui l’a conquis en retour pour le glorifier. Ainsi opère le cheval: il agit passivement. Il y a dix ans, j’ai visité le Pied à l’Etrier, une belle ferme de Thierrens où l’on favorise la réinsertion sociale de jeunes aliénés par l’élevage chevalin. L’un d’eux me fit caresser le chanfrein d’un hongre géant et anthracite: «Il était impétueux et violent; il a cessé de l’être dès le jour où je me suis mis à le laver, le fourrager, puis le monter. Il m’a transmis sa force quand j’étais faible. Il m’a guéri.»

 

www.equissima.ch

28/07/2012

Au 10 Août Vevey veveysait...

Il y a 7 ans, un des bistrots les plus historiques du Pays de Vaud vendit son âme à un géant étasunien de la torréfaction du café. En contrebas de la gare de Vevey, son bâtiment de 5 étages a conservé sa prestance extérieure, mais on n’y rencontre plus des messieurs à lavallière qui lisent le Canard enchaîné tout en dégustant des jambonneaux ou des moules marinières arrosées de Chardonne. Dans un intérieur qui a conservé quelques oripeaux, leur ont succédé des âmes jeunettes, moins gourmées, férues de séries télévisées, qui ne se nourrissent plus que pâtisseries américaines. Dont une curieuse madeleine d’apparence plâtreuse (pas du tout proustienne), qui aurait un goût de chocolat. Sinon de caramel, de framboises, voire de steak haché! Le Café du 10 Août, ça ne leur dit plus rien.

Son nom remontait à la Constitution vaudoise de 1845, pour désigner une pinte modeste où se réunissaient les patriotes du Parti radical. Il évoquait la tragédie du 10 août 1792, où la Garde suisse de Louis XVI fut décimée par des Parisiens survoltés. En 1887 l’établissement fut très agrandi pour servir de stamm à un prestigieux Cercle démocratique et se dota d’une enseigne où se profilait un soldat à bicorne; soit un martyr des Tuileries. L’humble buvette s’était muée en brasserie huppée, flanquée de colonnades, aux vitres fleuronnées du lis des Bourbon. Sa gastronomie attirera des Veveysans pur sucre, se réclamant de l’antique Vibiscum, mais aussi d’illustres étrangers: Tchaïkovski et Nabokov, David Niven et Peter Ustinov, le peintre Kokoschka… En 118 ans, cinq patrons présidèrent aux fourneaux. Le dernier, Jean-François Pache, vient de préfacer un petit livre rassemblant de cocasses caricatures de son père et prédécesseur. Patron du 10 Août de 1965 à 1995, Jean Pache accueillait les notables avec chaleur, les laissait papoter à la veveysanne, leur servait à manger puis les croquait à son tour. Au crayon. L’un d’eux fut Yves Christen, syndic de Vevey de 1990 à 2002, avant de devenir président du Conseil national. C’est lui qui signe le délectable album, où l’humour le dispute à une tonique nostalgie.

 

Yves Christen: Caricatures, L’Aire, 128 p.

 

 

21/07/2012

Jeux d'enfants, jeux de philosophes

Quand ce coquin d’anticyclone s’installera enfin chez nous d’une manière ininterrompue, il ne fera pas que des heureux. Nos ados et préados rechigneront à lâcher leurs joujoux électroniques, leurs tablettes tactiles et autres joysticks interstellaires, pour «aller jouer dehors». Sur le plancher des vaches! Quoi de plus exécrable pour nos biquets et biquettes que ce «dehors»: l’herbe y est trop verte, l’oxygène si pur qu’il brûle les poumons, le soleil si vif qu’il rend opaque l’écran des i-pads… Arrachés à leurs virtualités cathodiques pour se frotter- le temps d’un été - au jour réel, ils videront leur rage en piétinant des fourmilières. Ou en frappant comme des forcenés dans une boule de cuir (sinon en Qualatex made in China), à la manière des champions de football.

Dans les cours dallées du quartier du Pont-des-Sauges, à Lausanne, leurs shoots et tirs au but feront moins de tintouin quand même que dans les favelas de Rio, par exemple, ou sur le macadam crevassé de Gaza. Là-bas, c’est une vieille boîte de corned-beef qui fait office de ballon. Et le bonheur ludique de la jeunesse: qu’importe si elle crève les tympans.

Or, pour réhabituer la nôtre aux exercices en plein air, il n’y a pas que le foot. Beaucoup d’enfants vaudois ont des grands-parents qui les initieraient volontiers à des amusements désuets, couleur sépia, mais qui les avaient tant emballés. A la vallée de Joux, ils jouaient à anguille-moineau en se lançant des bûches et des galets. A Vevey, des parties de grand-mère, aimes-tu? confrontaient une gamine déguisée en aïeule à une meute de tourmenteurs de son âge qui la tarabustaient de questions gastronomiques.

Tout moutard aime jouer, et avec plus de gravité qu’on croit: il s’initie aux stratégies de sa vie future, à l’instar des chatons qui couratent après une pelote de laine pour s’initier à la chasse aux rats de cave. J’ai même rencontré un garçon de 10 ans qui organise des tournois d’échecs en solitaire; seul contre lui-même, quel défi socratique! Par sa figure diaphane et son application sourcilleuse, il me rappela un célèbre aphorisme d’Héraclite, le philosophe grec du VIe siècle av. J.-C: «Le temps est un enfant qui joue au trictrac.»