22/05/2012

Excuses fantasques et mauvaise foi

Voilà une troisième fois que votre voisine Ludivine L. est conviée à des floralies de Blonay, par une amie d’enfance dont elle abomine l’époux volage: «Son haleine est vineuse, il vous pelote de ses mains moites, et cette sotte d’Eliane n’y voit rien…» La première excuse inventée, dite de vive voix, fut plausible: «J’adore les géraniums, et ton mari les explique si bien! Hélas, ce jour-là, je dois aider au greffage des noyers de notre verger familial de Fonfonnens-le-Jux.» La deuxième échappatoire, envoyée par courriel, le fut moins: «Mon Eliane, je voudrais tant être des vôtres, or ma grand-tante vient de faire une mauvaise chute en parapente dans les carrières des monts d’Arvel. Eh oui! mine de rien, Tata Gladys, c’est une sportive!» Enfin, pour échapper une énième fois aux géraniolades suaves et lancinantes de sa copine de Blonay (et aux mains baladeuses de l’homme de sa vie…), la Ludivine vient de se surpasser en virtuosité textographique. Son SMS, rédigé avec soins graphique et ponctuation classique, la révèle comme une orfèvre en matière de mauvaise foi avouée. Mais surtout en franchise ultime et salvatrice: «Mon Eliane, tes géraniums sont jolis, mais ils empestent une certaine bêtise. Ton mec est galant avec tes copines. Il l’est trop. Il les drague comme un balourd. Je ne viendrai donc pas à ta cérémonie florale. S’il te faut cette fois encore une excuse acceptable pour tes hôtes, dis-leur que je viens d’attraper en même temps la peste, le choléra et le béribéri!»

Cette anecdote locale, qui m’a été résumée en quelques secondes dans un trajet d’ascenseur par une accorte voisine de palier, me ramène au souvenir d’un drôle de petit bouquin, paru il y a deux ans chez Marabout, sous la plume cocasse de Colette Ollivier-Chanterel. Intitulé Trente-six mots d’excuses bidon, il recueille avec sagacité et humour noir cent et une manières de se défausser sur autrui, ou sur les circonstances. Quand on s’échine, par exemple, à fuir une soirée diapos du cousin Diego revenu de Bolivie. Ou pour échapper à un rendez-vous qui se voulait amoureux. Dans ce dernier cas, on se déclare mensongèrement herpétique: «Je ne voudrais pour rien au monde te contaminer, ma chérie!»

 

 

15/05/2012

La collectionnite est-elle curable?

A cinq ans, sur une plage de Biarritz ou d’Ostende, on ramassa un bigorneau au coquillage gracieusement spiralé. A ce minuscule joyau noir s’ajoutèrent, au fil de vacances balnéaires, une colombelle rosée de Rimini, une littorine des rochers des Baléares, un actéon enroulé, etc. Sans oublier la limnée de nos eaux douces romandes: sa coquille d’escargot, trapue et brune, gronde elle aussi de rumeurs marines quand t’y colles une oreille. Adolescent, on s’entichait encore de ces jolies concrétions calcaires rapportées par les vagues, sans penser à mal. Jusqu’au jour où l’on se fit taxer de conchyophilie! Une insulte, que ne désavouerait pas le capitaine Haddock, et qui a une consonance de maladie rare. Tout comme la capillabélophilie, qui affecte ceux qui collectionnent les étiquettes de fond de chapeau; la microtyrosémiophilie qui, plus gravement, obsède ceux qui préfèrent les capsulettes de crème de gruyère. Le moins rassurant de ces brindezingues serait le copocléphile, le zozo des porte-clés. Il irait jusqu’à affamer sa femme et ses enfants pour posséder une insignifiante breloque qui aurait appartenu à quelque vedette télévisuelle…

Cette grappe de pathologies modernes a été analysée par un certain Herr Doktor Muensterberger, dans un livre paru en 1996*: «Les collectionneurs, écrit-il, ont tous le sentiment d’être à part, de ne pas avoir reçu assez d’amour et d’attention durant leur enfance. A travers leurs objets, ils se sentent rassurés, enrichis, dignes d’intérêt (…) Leur possession a une fonction réparatrice, palliative, protectrice face à l’anxiété et l’incertitude.»

Pour faire mentir ce nouveau Diafoirius (c’est son discours qui est anxiogène) je recommande à nos lecteurs qui aiment les beaux cabinets de curiosités et les imprévisibles marottes du cœur humain, de visiter l’actuelle expo de l’Alimentarium de Vevey* dédiée justement aux collectionneurs de toute fantaisie. Plus de 20 000 objets hétéroclites de notre quotidien y sont réunis, et commentés avec intelligence. Non, la collectionnite n’est pas une maladie.

 

Collectionneur, anatomie d’une passion. Payot, 1996.

 

Collectionnez-moi, expo, Alimentarium, Vevey, jusqu’au 24 février 2013.

 

 

05/05/2012

Les biotopes de Dorigny

A l’Université de Lausanne vivent en symbiose deux catégories de faunes. Il y a d’abord l’estudiantine, composée de grands échalas masculins à pull en maille et qu’une barbe négligée fait ressembler au chamois du chalet de la Dôle (oui, un chamois avec des oreillettes d’iPad…). Sinon de jolies «pépées» qui viennent de troquer leur jean élimé contre une jupette en néoprène tilleul pour cingler à bicyclette contre les brises de la rive de Saint-Sulpice. Un ordi portable sous un bras nu, elles font flotter derrière elles de longues écharpes couleur de jade. Ce camaïeu verdâtre, que la magie cinétique du vélo rend poreux, les apparente à une variété de libellules que les savants classent dans l’ordre des «odonates», mais que des esprits plus poétiques (Victor Hugo) ont appelé demoiselles. Depuis qu’une loi française récente interdit d’appliquer ce mot délicieux à une jeune fille, il ne désigne plus que des outils de gantier, ou de paveur de trottoirs… Ou, justement, notre libellule hugolienne, dont le vol stationnaire, presque hélicoptérien, peut s’observer ces jours par-dessus les étangs, ou les berges de quelques rivières. Parmi elles, la Sorge méandreuse qui arrose Dorigny.

L’évocation de cet insecte majestueux me permet d’ébaucher une nomenclature de la seconde faune citée plus haut, et qui est sensiblement plus naturelle que l’universitaire. Notre archiptère (c’est son autre nom scientifique) s’y distingue par le filigrane gracieux de ses ailes en vitraux de boudoir modern style. Moins coquets sont ses prédateurs le crapaud bufo bufo et la rainette ravélienne – dont les têtards auraient paraît-il une sexualité chromosomiquement compliquée. La tiédeur de ce biotope est aussi très prisée par les mouches drosophiles, les chauves-souris du crépuscule. Ou par la chouette hulotte aux mirettes noires, dont le chant nocturne fait tantôt des ouh-ouh prolongés, tantôt des kouitt-kouitt saccadés. Autant de vies secrètes qui vous seront expliquées sur place, par nos étudiantes et étudiants eux-mêmes; dans le contexte général de la Fête de la nature, qui se déroulera les samedi 12 et dimanche 13 mai prochains.

 

www.fetedelanature.ch