02/09/2017

La guêpe est aussi un enfant du Bon Dieu!

Au retour d’une croisière frisquette vers les fjords de Norvège, on a dressé en son jardin broyard une plus estivale table de retrouvailles. Les invités y savourent la truite fumée au fenouil, un vin clairet, la tarte au citron. L’esprit est à la gourmandise, à la poésie. Et c'est à cet instant d’amitié partagée que l’intruse survient pour tout gâcher. Je parle de la guêpe: du latin vespa, en vieil allemand wefsa, en allemand d'aujourd'hui Wespe, en anglais wasp, en patois vaudois vouîpa… J'ignore comment ça se dit en bantou ou en toltèque, mais ça doit sonner plus  âprement, avec lettres sifflantes et fricatives. Bref, la guêpe s’annonce partout indésirable déjà par la consonance de son nom.
Au microscope, elle présente un profil de clerc de notaire, de face une grimace vampirique ou, plus terrifiant encore, le sourire de Mlle Hedwige, l’infirmière scolaire qui vous vaccina à 6 ans contre la poliomyélite, dans une école de Moudon.
A l’instar de cette Cruella de votre enfance, la guêpe ne zonzonne pas comme le bourdon, elle vrombit. Avec ses sœurs et nièces, elle tricote une espèce de tignasse de sorcière dont s’échappent des tonalités d’instruments à anche double, telle la bombarde du XIVe siècle - aïeule du basson.
Or de ce guêpier honni jaillissent paradoxalement des chants polyphoniques beaux comme une liturgie médiévales. Serait-ce pour ces dispositions chrétiennes que le Créateur a inventé la guêpe - dont les piqûres sont moins douloureuses que celles de Mlle Hedwige?
Aujourd’hui, des savants la réhabilitent en rappelant qu’elle capture, entre juillet et août, jusqu’à 4000 mouches par jour. Qu’elle butine aussi les fleurs pour en disperser les semences.
Autre mérite: elle racle le bois des forêts pour en enduire de sa salive la farine ligneuse et la malaxer jusqu’à obtenir une mixture que les Chinois furent les premiers à transformer en papier.
Agent important de la pollinisation, de la biodiversité, la guêpe demeure pourtant un insecte aux comportements désagréables (surtout dans les pique-niques familiaux au bord du lac de Morat). N’oublions qu’elle ne s’énerve et ne darde que lorsqu’une main humaine voudrait l’éclafer. Ne la tuez pas! Pour l’éloigner de votre balcon, il suffit d’y répandre trois clous de girofle et un zeste de citron.

26/08/2017

Le paysan Vaudois serait «affligé» de mutisme

Recueillement pudique au cimetière pulliéran des Chamblandes, devant la tombe de Ramuz. Un crucifix en châtaignier surplombe un carré festonné de buis et y fait tourner son ombre comme sur un cadran solaire. Nous reviennent des passages de Derborence, d’Aline, de Conformisme. Et cette musique irrégulière, que Louis-Ferdinand Céline révérait, et que le grand Vaudois décédé il y a 70 ans ponctuait deux ou trois fois d’un même mot en une même phrase. Au défi des conventions académiques; du recours artificiel aux synonymes.
Jacques Chessex, qui fut son héritier poétique avec Philippe Jaccottet, approuvait ces impérieuses désinvoltures en précisant pertinemment que le paysan vaudois ne s’exprime jamais comme chez Ramuz.
Car il cause peu, ce paysan, voire pas du tout… C’est un taiseux qui hésite à dialoguer avec les intellos. Par exemple avec un thésard parisien au débit «pointu» et frénétique - peut-être moins plus cultivé que lui.

Je crois que la méfiance du Vaudois des champs envers le rat des villes et sa timidité diplomatique, camouflent une matoiserie atavique éprouvée. Un mot de travers pouvant livrer à un concurrent des secrets de négoce: projets de rachat d’un silo, d’une vente de parchets de vigne, etc.
Le silence d’or reste pour lui une vieille loi respectable. Mais il ne s’effarouche pas lorsque des humoristes le campent en lourdaud dans des situations caricaturales. Même si, depuis Jean Villard Gilles, elles confinent à la cruauté. Il s’y reconnaît volontiers:en secret il a appris à rire de lui-même et d’anecdotes qui raillent son mutisme pathologique.

Echantillon:

Attablé avec ses potes dans une auberge ouverte le dimanche, un maraîcher de Chêne-Pâquier questionne son épouse qui revient du temple:


- Il était comment le sermon du nouveau pasteur?

- J’en ai déjà trop dit!

A un touriste pakistanais demandant si le x final de Château-d’Oex doit être ou non prononcé, un berger de l’Etivaz rétorque: «Quand on ne sait pas, on dit pas!»
Faisant irruption dans une pinte de Lavaux, un client de passage a osé lancer un salut à la ronde, puis, en la quittant proférer un «merci beaucoup» tout aussi sonore.
Commentaire des vieux habitués: «Il a été sympa, mais quelles grandes gueules, ces Genevois!»

10/08/2017

Où sont passés les vilains hannetons?

Sous la loupe d’un entomologiste, sa mine n’a rien d’engageant: front plat et velu, un regard de crabe coincé entre deux excroissances gélatineuses… Certains régents scolaires du Gros-de-Vaud avaient cette expression-là quand ils entraient en colère. Or c’est l’expression naturelle du hanneton, un coléoptère jadis familier de nos vergers. On peut en parler au passé, car au lendemain de la Deuxième guerre, il avait été décrété trop nuisible, et qu’il serait en voie d’extinction. Victime souvent de traitements insecticides aujourd’hui prohibés.
A nos douze ans, en 1966, il pullulait dans les hêtraies de Thierrens. Mlle Lucette, la cheftaine de notre escadron de Coeurs vaillants de la paroisse de Pully, nous y emmenait au volant d’une camionnette bleue pour participer à une partie de «hannetonnage »: il s’agissait d’agiter des branches avec une gaule. Moins pour en faire tomber des abricots, des drupes de noix, des marrons, que des bestioles hirsutes au regard aussi mauvais qu’un instituteur rural à l’ancienne. Le faux-col et les besicles rondes en moins.
Le tâcheron à bretelles qui orchestrait l’opération considérait à raison le hanneton comme un parasite. Non pas à cause de sa mine patibulaire, mais pour les ravages perpétrés par sa larve: un ver laiteux, inoffensif d’apparence, mais qui se repaît de racines et, en trois jours, vous dévaste trois potagers! Eliminer le hanneton était un exercice de salut public, et le mioche qui en récoltait un «cornet plein» se voyait récompensé d’une thune: l’équivalent de 100 carambars de ce temps-là!
Vos aïeux vaudois, qui avaient la langue bien fleurie, avaient donné au hanneton le surnom sonore de cancoire, du patois «cancorna", un dérivé du latin «cancer», soit crabe… Un journal satirique de la Belle Epoque l’avait d’ailleurs adopté en mascotte, et même comme titre. «Le Cancoire» fut une espèce de «Canard enchaîné» lausannois. Avec d’autres concurrents illustrés de caricatures (« Le Croquis vaudois», «Le Rezipet», «La Crécelle», «L’Arbalète»), il a préfiguré l’actuel et vigoureux «Vigousse» lancé en 2009 par les humoristes Barrigue, Nordmann et Flütsch.
Mais remercions ce pauvre coléoptère, au vol confus, maladroit
d’avoir inspiré une tournure joliment imagée qui caractérise notre humanité balourde: «Etre étourdi comme un hanneton». Ou comme un prof gâteux qui a perdu ses lunettes.