27/03/2012

Stéphane Blok, artiste horizontal

Droit comme un peuplier, il conserve à 40 ans un sourire juvénile

et ce tonus qui lui fit remporter des succès internationaux (Le principe du sédentaire, Cyberberceuse, Lobotome). Or le très Lausannois Stéphane Blok, qui crée fin mars à Lausanne un nouveau spectacle musical itinérant*, ne voudrait plus faire d’albums: «La technologie nous offre d’autres moyens, tant sur le plan des enregistrements et des captations, que celui de la diffusion.» Loin de quitter la scène et la prestation artistique, il les démultipliera… à sa façon. D’emblée, il se méfie de la nature dispersive d’internet et déplore les ravages du téléchargement gratuit sur le marché de la musique. Comme tous les médias, le web astreint les créateurs au mouvement ascensionnel de la réussite qui s’échelonne de la saltimbanquerie de rue jusqu’aux clignotements cathodiques de la Star’Ac sur NRJ1. Blok, lui, échappe à ces formatages de l’industrie du disque, en exerçant aussi ses talents ailleurs: musiques et scénarios de films, partitions pour chorales villageoises. Ecritures littéraires – il dédicacera un premier roman «difforme et trashy», «Les illusions» publié par Campiche, au prochain Salon de Genève. Son polymorphisme l’apparente aux insectes utiles et sociaux (la fourmi, l’abeille), car à la spirale des succès programmés, il préfère ce qu’il appelle «la fonction horizontale et solidaire de la culture». Un nivellement humaniste qu’internet, «village mondial», n’aurait pas encore réussi, alors que son capharnaüm technologique regorge de possibilités inexploitées. Et grâce auxquelles Stéphane Blok se libérera des carcans de l’album CD, du clip, voire du téléchargement ordinaire: «Les mouvements enregistrés et/ou filmés peuvent se développer sur 20, 30, 40 minutes, être mis – gratuitement ou non – comme installation multimédia les jours qui suivent.» Avant de le propulser dans ce monde virtuel, Stéphane Blok donnera à son prochain spectacle de tournée (un oratorio solo sur tréteaux) une forme élémentaire: une humble guitare «bout de bois» et des poèmes scandés devant «un public de chair et d’os».

 

Chants d’entre les immeubles, Théâtre 2. 21, Lausanne, les 30 et 31 mars, 21 h.

www.blok.ch

 

 

16/03/2012

Zoologie scolaire et vieux bestiaires

Enfants, nous éprouvions de l’empathie pour Bambi, Mickey, Milou ou le loup de Tex Avery. Notre désenchantement fut causé par nos premiers manuels scolaires où les animaux ne parlent pas, et dont l’étude se ramifie en disciplines aux noms compliqués qui ne conduisent pas du tout au rêve: mammalogie, ornithologie, entomologie, erpétologie, ichtyologie, malacologie, etc. Loin de déprécier les progrès spectaculaires et les vertus souveraines de la science, on est en droit, 40 plus tard, de rester réfractaire à son obsession des exactitudes et à son jargon déshydraté.

A lui préférer la désaltérante candeur des bestiaires du Moyen Age. Dans leurs manuscrits enluminés, leurs fabliaux, ou leurs sculptures de gargouilles, les zoologistes du XIIIe siècle ne différenciaient pas les créatures réelles de celles jaillies de leurs superstitions. Ils classaient les animaux en catégories dépareillées, préfigurant les fameux inventaires à la Prévert: en celle des quadrupèdes, et en familiarité avec le chamois et le sanglier, émergait l’arme cornue et blanche de la fabuleuse licorne et la silhouette curieusement estropiée du dahut. Au pays des oiseaux, le phénix et le griffon volaient de conserve avec la cigogne, l’épervier, ou la gentille alouette turlutant (ou grisollant) sous les bosquets du bois Mermet. Au royaume des poissons, la sirène et le poisson-évêque (coiffé d’une mitre imperméable) côtoyaient nos brochets, nos ombles chevalier et nos maigrichons vengerons de Vidy, «justes bons à faire des savons».

En ce même microcosme, huit siècles plus tard, on aurait enfin contrôlé la faune lausannoise selon un ordonnancement urbanistique. Il n’en est rien: à Sauvabelin, un cochon laineux a échappé à la surveillance de ses gardiens en trouant les grilles pour rafraîchir son groin duveteux dans l’onde brune du lac artificiel. A la rue de la Borde, on a vu scintiller au milieu d’une flaque de pluie les tavelures or et noir d’une salamandre parvenue (par quel miracle?) de son Jorat natal. Issus de mêmes sous-bois, les renards qui, depuis dix ans, hantent mon quartier de Florimont ne glapissent plus. Se seraient-ils “joliment” embourgeoisés?

03/03/2012

Le souffle de Debussy sur le Léman

Dans un journal de navigation, Dumas compara en 1832 notre lac et son orbe elliptique à la mer de Naples, rien de moins! En 1905, Hodler le considéra de plus haut, en dressant son chevalet de peintre sur un promontoire de Chexbres, mais pour lui conférer une sphéricité quasiment atlantique. Une convexité qui évoque l’ampleur des océans. Le Léman a beau n’être que d’eau douce, en littérature, comme en peinture, il prend une odeur d’iode et de varechs. En musique aussi: à 33 ans, Claude Debussy – dont on fête le 150e anniversaire de la naissance – composa ses fameuses Trois esquisses symphoniques pour orchestre, plus communément appelées La Mer, lors d’un séjour en terre anglaise. Une des compositions orchestrales qui sera le plus souvent jouée sur tous les continents. Or à sa création en 1905, à Paris, elle fut si godichement dirigée par un certain Camille Chevillard qu’elle fut accueillie avec mépris. Les chroniqueurs lui trouvèrent «une sonorité aigre et souvent désagréable»! Elle était le fruit «de l’imagination du timbre pauvre»…

Pour que La Mer révélât enfin toute sa puissance harmonique, et son affranchissement novateur des formes préétablies, il a fallu attendre un exécutant de haut vol, passionné de modernités sonores - tout en restant chevillé à un strict académisme musical. Cet oiseau rare debussyiste fut un Vaudois. En 1947, notre grand chef veveysan Ernest Ansermet recréa avec clairvoyance cette œuvre capitale d’un compositeur de génie qui avait le culte de la beauté, des mystères de la nature. Qui révérait les sons plus que les croches des partitions. Ni «impressionniste», ni «symbolique», Debussy révolutionnait. Il maîtrisait tant la technique musicale qu’il s’autorisa de la triturer, pour mieux la réinventer. Et au promeneur qui, demain, s’assiéra sur quelque banc du rivage de Cully, face aux embruns tièdes du vent Séchard de Genève, je conseille de faire rejouer en son cœur le 3e mouvement de cette délicieuse symphonie chamboulée. «Animé et tumultueux» à souhait, il est en do dièse mineur. On y respire un dialogue entre les vents et la mer. Notre petite mer lémanique à nous.