02/07/2012

Vaudois en vacances et viande anglaise

 

Tout guide touristique décent se dote d’un glossaire bilingue, plus ou moins exhaustif, qui permet de ne pas bronzer idiot exagérément. On y retient les locutions les plus usuelles du pays d’accueil, en commençant par les formules de politesse: «Laba Diena» pour dire bonjour en lituanien aux étudiants de Vilnius. «Kalispera» à une vieille buraliste grecque d’Ano Poli, quand Thessalonique flamboie au crépuscule. Mais on a beau suivre - à la patte de mouche près - les indications phonétiques du lexique, notre accent trahit nos origines. Peine perdue pour le Vaudois de Granges-Marnand qui, dans le quartier de l’Alfama, voudrait se faire passer pour un Français: sou francês. Nos amis Lisboètes savent distinguer la volubilité frénétique de la Rive gauche de l’accent indécis de la Broye. Qui sait? Ils ont chez nous conduit des tracteurs, tué le caïon, savouré les yoghourts à la rhubarbe de Mémé Yolande Cornamusaz. Pour avoir démasqué le Vaudois en vacances, ils ne lui tiendront pas rigueur pour autant. Ils lui seront reconnaissants d’avoir voulu s’exprimer en portugais. Tout autre est le touriste parisien authentique: lui, il ne s’embarrasse presque jamais de parler autrement qu’en français, la «langue de Molière», qu’il croit encore universelle partout.

Sauf sous les cieux moins cléments d’Angleterre, un pays tout à la fois admiré et honni, et dont il raille depuis Brillat-Savarin – un autre prétendu ancêtre- la «méchante gastronomie». Il lui arrive pourtant d’y déjeuner, le plus possible à la française quand même. Et, paradoxalement, c’est en essayant de passer commande dans la langue de Shakespeare qu’il choquera le plus le head-waiter du restaurant - un spectre hitchcockien, à gants, plastron et front ovale blancs, qui déteste les mangeurs de grenouilles:

 

-    Can I have a bloody steak? («Puis-je avoir un steak saignant?»)

 

En anglais, bloody est devenu une insulte vulgaire, un équivalent de «foutu», de «grosse m…» Pour désigner un faible degré de cuisson de viande, l’adjectif adéquat serait underdone.

La réplique du maître d’hôtel londonien sera souriante mais cinglante. Par décence, je ne vous la traduirai pas:

 

-    A bloody steak? Definitely, Sir. With fucking potatoes I presume…

26/06/2012

De Naxos à Montchoisi

 

Les premières touffeurs de l’été nous donnent une envie irrésistible de faire trempette, si possible en des eaux vives et fraîches, à salinité tonique. On se revigorera en pensée dans la mer des Cyclades qui a ces vertus, et en sus une éternité mythologique: les amours d’Ulysse et Nausicaa, les vengeances de Héra, la naissance d’Aphrodite dans une valve calcaire à stries étoilées… Bref, je ne rêve plus que de plages helléniques. Par solidarité aussi avec les Grecs - auxquels les Romands auraient l’honneur de ressembler si l’on en croit un journal alémanique qui se voulait malveillant – et que la finance internationale accule aux abois. Je m’imagine barbotant dans une crique naturelle de l’île de Naxos: sa transparence émeraude évoque une lotion d’après-rasage de mon père, ou les iris de Mlle Follonier, ma première maîtresse de gym à Lausanne. A 100 m de la plage touristique d’Hagios Georgios, j’y avise avec stupeur de plantureuses Bavaroises se dorant, ou plutôt rosissant, au soleil méditerranéen de ce Griechenland qu’il est de bon ton aujourd’hui de mépriser en Allemagne. Or c’est sur cette grève qu’un certain Thésée abandonna un jour une certaine Ariane. Ignorent-elles itou que la même légende inspira à Joseph Haydn une puissante cantate? A Richard Strauss un opus 60 qui a révolutionné l’opéra germanique?

En cet été de crise et de parcimonie forcée, je me contenterai des eaux modestes de la piscine de Montchoisi, à Lausanne. Elles sont sans émeraude et sans sel, sans divinités païennes. Leur odeur de chlore n’a pas inspiré de grands poètes. Mais quand j’étais enfant, Mam’zelle Follonier avec ses yeux cerfeuil et son costume de bain monopièce jaune m’y avait appris la brasse, la nage dorsale, voire l’art téméraire du plongeon. Avoir piqué une tête avec elle dans le bassin bleu dentifrice des adultes m’est surtout un doux souvenir sensoriel. Car elle me tenait la main… Il y a 52 ans, les bains de Montchoisi étaient déjà célèbres partout à la ronde pour leur houle artificielle, qu’annonce encore, à chaque heure, une voix off préventive: «Attention nous allons faire les vagues!» De mon temps, cette voix-là était invariablement féminine. Elle avait l’accent mélodieux et crémeux de Bioley-Orjulaz.

 

19/06/2012

L'Angélus de Pierre-Louis Péclat

Comment dévoiler sans impudeur les émotions intimes d’une saga familiale? En 1858, le peintre Jean-François Millet résume la sienne dans une toile qui sera longtemps popularisée – couverture de cahiers scolaires, motif de courtepointière, calendriers des postes, etc. Son célèbre Angélus (qui inspirera aussi Dali jusqu’à l’hallucination) campe deux paysans de Seine-et-Marne. Ils ont posé leurs outils sur les emblavures et prient. A leur ferveur, et au vu du clocher lointain de l’église de Chailly-en-Brière, nous parvient le tintement rituel du souvenir. Millet dira que cette œuvre ne voulait louanger la religiosité rurale, mais le replonger dans les clair-obscur odorant de sa mémoire familiale la plus éculée: «Je l’ai faite en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’angélus pour ces pauvres morts.»

 

L’écrivain lausannois Pierre-Louis Péclat (Prix Lipp Suisse en 2000 pour «Les dérives du jars») vient de tremper sa plume surréelle dans les nuanciers réalistes, ocres et bruns du fondateur de l’Ecole de Barbizon. Cela avec une modestie exemplaire, et une urbanité devenue légendaire dans le quartier de La Palud, où les gilets de soie et les chapeaux variés de notre poète sont appréciés quotidiennement à la ronde. Sa chevelure blond vénitien y flamboie depuis bientôt 40 ans…

En un livre délicieusement court*, mais dont les 80 pages se savourent dans la lenteur, il signe un devoir de mémoire jaune pastel. Sa propre ascendance s’y dilue musicalement en ce crépuscule qui nous met encore les tripes en vrille au spectacle de l’Angélus de Millet. Pudeur oblige, Pierre-Louis Péclat ne s’y désigne pas nommément, pas plus que son père, son grand-père, son aïeul grand maternel, un vieil oncle, etc. Il met en scène un imaginaire Thomas Naucre, fils d’un Auguste Naucre, qui lui livrera avant sa mort des souvenirs à la fois fribourgeois et vaudois. On y transportait en char hippomobile des pommes de terre. On y buvait du Dézaley. Au Café Chocolat, sis jadis au débouché de la rue de la Madeleine, on s’empiffrait de tarte aux pommes.

 

 

Morceaux retrouvés de la chronique augustéenne, Ed. L’Age d’Homme.