19/06/2012

L'Angélus de Pierre-Louis Péclat

Comment dévoiler sans impudeur les émotions intimes d’une saga familiale? En 1858, le peintre Jean-François Millet résume la sienne dans une toile qui sera longtemps popularisée – couverture de cahiers scolaires, motif de courtepointière, calendriers des postes, etc. Son célèbre Angélus (qui inspirera aussi Dali jusqu’à l’hallucination) campe deux paysans de Seine-et-Marne. Ils ont posé leurs outils sur les emblavures et prient. A leur ferveur, et au vu du clocher lointain de l’église de Chailly-en-Brière, nous parvient le tintement rituel du souvenir. Millet dira que cette œuvre ne voulait louanger la religiosité rurale, mais le replonger dans les clair-obscur odorant de sa mémoire familiale la plus éculée: «Je l’ai faite en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’angélus pour ces pauvres morts.»

 

L’écrivain lausannois Pierre-Louis Péclat (Prix Lipp Suisse en 2000 pour «Les dérives du jars») vient de tremper sa plume surréelle dans les nuanciers réalistes, ocres et bruns du fondateur de l’Ecole de Barbizon. Cela avec une modestie exemplaire, et une urbanité devenue légendaire dans le quartier de La Palud, où les gilets de soie et les chapeaux variés de notre poète sont appréciés quotidiennement à la ronde. Sa chevelure blond vénitien y flamboie depuis bientôt 40 ans…

En un livre délicieusement court*, mais dont les 80 pages se savourent dans la lenteur, il signe un devoir de mémoire jaune pastel. Sa propre ascendance s’y dilue musicalement en ce crépuscule qui nous met encore les tripes en vrille au spectacle de l’Angélus de Millet. Pudeur oblige, Pierre-Louis Péclat ne s’y désigne pas nommément, pas plus que son père, son grand-père, son aïeul grand maternel, un vieil oncle, etc. Il met en scène un imaginaire Thomas Naucre, fils d’un Auguste Naucre, qui lui livrera avant sa mort des souvenirs à la fois fribourgeois et vaudois. On y transportait en char hippomobile des pommes de terre. On y buvait du Dézaley. Au Café Chocolat, sis jadis au débouché de la rue de la Madeleine, on s’empiffrait de tarte aux pommes.

 

 

Morceaux retrouvés de la chronique augustéenne, Ed. L’Age d’Homme.

 

 

03/06/2012

Le miroir de nos rides

Deux belles chansons de Brel ont pour thème le troisième âge. Dans l’une, il fait du clair-obscur avec le pinceau de Vermeer: «Les vieux ne parlent plus, ou alors seulement parfois du bout des yeux»… La seconde est une ultime angoisse testamentaire, une conjuration: «Mourir, cela n’est rien, mais vieillir…» La mort exauça peu après les vœux du grand Jacques il y a 34 ans. De nombreux Romands le pleurèrent, dont notre Jean Villard-Gilles, auquel il avait envoyé un 45 tours du Plat Pays avec cette dédicace: «Un hommage à votre Venoge!» On se met à rêver d’un Brel survivant à son cancer. Il aurait 83 ans aujourd’hui. La vieillesse ne serait plus son ennemie, comme au Don Diègue de Corneille, mais une amie. C’est la sénilité qui est un naufrage, pas la sénescence, qui, elle, serait un art de revivre.

Je connais de belles personnes en Lavaux qui, passé la soixantaine, ne s’infligent pas du «lissage» cosmétique, ou du «balayage» ou autres «gommages». Encore moins des liftings ou des injections de Botox. Réitérés, ces traitements, qu’elles disent, les feraient ressembler aux cires du musée Grévin. De moins en moins à ce qu’elles ont été. Elles y perdraient la face, au sens figuré comme au propre… Loin de fuir les miroirs, mes amis culliérans s’y scrutent avec un narcissisme neuf. Avec la curiosité scientifique du dendrologiste qui s’émerveille des stries argentées qui marquent l’écorce des peupliers. Les rides et ridules de leur visage deviennent des nervures botaniques, voire une morphologie cartographique: ces pattes-d’oie à l’angle externe des yeux sont des deltas fluviaux. A gauche, les 5 branches du Nil, à droite les bouches de la Camargue. Les reliefs karstiques qui pyrogravent le front, les joues et la gorge composent un paysage reviviscent. Ainsi, notre physionomie ordinaire pourrait s’embellir en dérogeant aux canons de beauté imposés par le showbiz et les revues de mode. Le mystère du visage humain est un composé de joies anciennes et de douleurs ravalées, un miroir temporel où il n’est pas interdit de s’apprécier.

 

22/05/2012

Excuses fantasques et mauvaise foi

Voilà une troisième fois que votre voisine Ludivine L. est conviée à des floralies de Blonay, par une amie d’enfance dont elle abomine l’époux volage: «Son haleine est vineuse, il vous pelote de ses mains moites, et cette sotte d’Eliane n’y voit rien…» La première excuse inventée, dite de vive voix, fut plausible: «J’adore les géraniums, et ton mari les explique si bien! Hélas, ce jour-là, je dois aider au greffage des noyers de notre verger familial de Fonfonnens-le-Jux.» La deuxième échappatoire, envoyée par courriel, le fut moins: «Mon Eliane, je voudrais tant être des vôtres, or ma grand-tante vient de faire une mauvaise chute en parapente dans les carrières des monts d’Arvel. Eh oui! mine de rien, Tata Gladys, c’est une sportive!» Enfin, pour échapper une énième fois aux géraniolades suaves et lancinantes de sa copine de Blonay (et aux mains baladeuses de l’homme de sa vie…), la Ludivine vient de se surpasser en virtuosité textographique. Son SMS, rédigé avec soins graphique et ponctuation classique, la révèle comme une orfèvre en matière de mauvaise foi avouée. Mais surtout en franchise ultime et salvatrice: «Mon Eliane, tes géraniums sont jolis, mais ils empestent une certaine bêtise. Ton mec est galant avec tes copines. Il l’est trop. Il les drague comme un balourd. Je ne viendrai donc pas à ta cérémonie florale. S’il te faut cette fois encore une excuse acceptable pour tes hôtes, dis-leur que je viens d’attraper en même temps la peste, le choléra et le béribéri!»

Cette anecdote locale, qui m’a été résumée en quelques secondes dans un trajet d’ascenseur par une accorte voisine de palier, me ramène au souvenir d’un drôle de petit bouquin, paru il y a deux ans chez Marabout, sous la plume cocasse de Colette Ollivier-Chanterel. Intitulé Trente-six mots d’excuses bidon, il recueille avec sagacité et humour noir cent et une manières de se défausser sur autrui, ou sur les circonstances. Quand on s’échine, par exemple, à fuir une soirée diapos du cousin Diego revenu de Bolivie. Ou pour échapper à un rendez-vous qui se voulait amoureux. Dans ce dernier cas, on se déclare mensongèrement herpétique: «Je ne voudrais pour rien au monde te contaminer, ma chérie!»