17/08/2013

Un trouble des sens tombé du ciel

Avec l’âge, dit-on, les sensations s’émoussent: papy Samy de Correvon ne s’énerve plus du rodéo des motards sur la route de Thierrens qui font s’envoler pies et alouettes, et tourner le lait du bétail. Il ne les entend plus, et les vaches sont celles du voisin. Après les fortes chaleurs de cet été, c’est grâce à la vigilance du sien qu’Antoinette Perruchon est toujours en vie: seule dans son deux-pièces d’Echandens, elle ignorait qu’elle avait chaud et soif! A Vevey, le couple Stucki, dont les croisées s’ouvrent sur la Grande Place, ne renâcle plus sur les fumets de kebab qui s’en élèvent les jours de marché. Frappés d’asnomie, ils ont perdu le sens de l’odorat…

Quant au soussigné, il est marqué depuis l’enfance d’un trouble opposé, qui s’aggrave à l’approche de la soixantaine et porte un nom aussi barbare: la synesthésie. Du grec ancien sunaishêsis (perception simultanée) il désigne un dysfonctionnement qui fait de vous une éponge universelle. Vous êtes perméable à tout, et tout vous imbibe, parfois malgré vous: les couleurs, les sons, les odeurs, la rugosité d’une écorce de chêne, celle d’un sac en carton. Vous devinez à distance que la main du monsieur qui vient vous saluer est moite et son veston sprayé au vétiver. Et, allez savoir pourquoi, la diphtongue œ, que vous voyez jaune, vous pique la langue d’une saveur amère…

Ces sensations se combinent avec une immédiateté presque abusive. Il me suffit d’entendre une cloche lointaine pour que me revienne en bouche le brouet au Maggi d’un internat et, sous mes doigts, la viscosité froide et anthracite des nappes plastifiées du réfectoire. Je ne contrôle plus mes narines, ni mes papilles. Mes coloris préférés échappent à mes yeux. Je me console au souvenir de la grande Colette, elle aussi frappée de synesthésie. Or elle sut en convertir les démangeaisons en gourmandises de romancière. Avant elle, il y eut Chateaubriand: «Je croyais entendre la clarté de la lune chanter dans les bois.» Puis bien sûr Baudelaire: «Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.» Le compositeur Scriabine, qui préférait les notes aux mots, se délivra du même mal en créant en 1915 un clavier à lumières. Pour les génies, ce mal devient un cadeau des dieux.

 

 

12/08/2013

Nouveaux prénoms d’ici et petits noms

L’Office fédéral de la statistique vient de publier son inventaire annuel des prénoms les plus fréquemment attribués aux nouveau-nés du pays. Un rituel aussi monotone que les herd-books d’un marché aux bestiaux. On y entendrait une voix aseptisée de croupier annonçant qu’en 2012, ce sont encore les Emma qui ont triomphalement remporté la première place - et pour 8e fois consécutive – reléguant loin derrière les Léa, Lara, ou Chloé. Voilà pour nos nouvelles citoyennes. Du côté des garçons, les Gabriel écrasent désormais tous ces Noah, Nathan, et autres Lucas qui naguère firent la fortune des bookmakers de l’état civil. Leurs compères d’outre-Manche n’ont pas essuyé pareille déveine en pariant, il y a neuf mois, que l’arrière-petit-héritier d’Elisabeth II s’appellerait George.

Aux antipodes de ces compétitions graduées qui font la une des médias, on voit essaimer dans les faire-part de naissance des prénoms fantaisistes, élucubrés par des parents au cerveau exagérément inspirés et au cœur peu soucieux de l’avenir social de leur enfant: John-Magic, Anne-Pomme, Jarjar, Marie-Gottéron, etc.

D’aucuns auraient tenté (en vain, Dieu merci) celui de Lucifer. Leur argument: «Mais ça veut dire porteur de lumière; c’est le plus beaux des anges!»

Il fut un temps où, pour les Vaudois, le choix du prénom d’un nouveau-né était plus limité. Une affaire clanique, un acte de piété filiale. La fille aînée recevait celui d’une de ses grand-mères, quitte à défier les modernités du XXe siècle et ses lazzis en restant fidèlement une Eulalie, une Euphrosyne. Le fils aîné, lui, reprenait celui de son grand-père paternel, sinon de son propre père. Cette loi des mâles onomastique avait fini par créer dans nos villages de telles confusions que le syndic, le régent et même le pasteur s’embrouillaient ensemble quand il leur fallait, par exemple, rendre un hommage public à un de leurs concitoyens prénommé Louis. Il y en avait tant dans le même lignage! Pour qu’ils se distinguent les uns des autres, on avait opté pour l’exutoire du surnom - le cognomen des Romains. Des «petits noms», comme on dit chez nous, et qui sonnaient bien joliment à l’oreille.

Ecoutez-voir: la Puce, le Pitchon, le Paindouille, le Zizet, le Zouze…

 

08/08/2013

Une petite mer offerte aux vents

Pardonnons au ciel du Léman ses petites crises nerveuses dont ont pâti ses riverains durant la première moitié de l’été. Il a été tour à tour glacial, crachotant comme en novembre; torride et étouffant comme une oasis andalouse. Puis orageux par intermittence pour singer la mousson des antipodes. Concédons-lui déjà le mérite d’être devenu un sujet de conversation en une contrée franco-suisse peuplée de taiseux. «Votre préoccupation est le temps qu’il fait, me dit une étudiante tunisienne de Dorigny. Vous en avez de la chance! Chez moi, on est condamné à parler de tragédies plus concrètes. Mais votre lac est beau par tous les temps!» L’élégante Amal aux yeux d’ambre a raison: le Léman est un spectacle permanent de clartés et de coloris versatiles. Ce qui le rendrait encore plus météorologique que le lac Baïkal, en Sibérie - quarante fois plus vaste et cinquante fois plus profond!

Notre «grande eau» à nous, tel que l’appelaient les Celtes, est aussi réputée pour sa singulière rose des vents. Plus souvent convergents que diffluents, ils jouent au billard en faisant rouler les flots, chacun à son rythme, d’une rive à l’autre - de la française à la suisse, ou de l’embouchure valaisanne du Rhône aux écluses genevoises. Les dominants sont la bise, qui souffle du nord, frigorifie le sans-abri mais «nettoie le temps», et le sudois, alias le vent tout court, qui convoie des nuages à pluies depuis l’Espagne et l’Aquitaine pour faire ruisseler les pavés de la rue de Bourg. D’autres vents, plus régionaux, ont des noms fruités comme le fraidieu, le dézaley, le môlan et la molaine. Ou fleurant bon l’accent vaudois: le rebat qui rime avec ressat. Le jaman, le joran et le bornand avec «un p’tit coup de blanc», etc. Or il arrive qu’il n’y ait plus de vent du tout dans notre lémanosphère. L’air divin n’y circule plus, je suffoque dans mes insomnies. Par défi, j’ai voulu en créer moi-même chez moi en achetant un ventilateur. Hélas, il est en pièces détachées et je suis incapable de les assembler, n’étant point un manuel, ni un émule du Bon Dieu. Oh comme Voltaire avait raison, à propos de la création du monde: «Je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger.»