30/11/2011

Un coin de Pully perd son âme

Voilà deux mois que les autorités de Pully s’acharnent à déboiser et ratiboiser son quartier le plus romantique, le plus schubertien. Celui de l”avenue” des Cerisiers: une espèce de route muletière en lacets qui, de La Perraudettaz au pont ferroviaire du Château-Sec, est bordée de villas anciennes tantôt rupines, tantôt à mine délabrée. Son caractère bohème attire les matous, les poètes et les joggeurs du dimanche. La circulation y a toujours été incommode: troué de fondrières où viennent boire les pinsons, son macadam est privé de trottoirs. Les automobilistes y jouent du klaxon pour éviter de brusquer la gent piétonnière, ou d’écraser la queue soyeuse de l’angora d’une riveraine dont les vieux tympans ne supportent pas les décibels de leur avertisseur… Pour mettre fin à cet imbroglio de nuisances – qui heurtent aussi son prestige de cité résidentielle - Pully a décidé de réaménager en bonne et due forme, d’ici au printemps 2013, cette artère vicinale qui lui sert de frontière cadastrale avec Lausanne. Depuis la mi-septembre, 2000 m2 de forêt urbaine ont déjà été défrichés à coups de cognée, de tronçonneuses, par de braves bûcherons qui n’en peuvent mais – leur noble métier leur conférant une sagesse sylvestre ancestrale. On ne leur en veut donc pas, mais ils ont abattu des feuillus odorants qui avaient présidé aux joies et tristesses de ma petite enfance.

Cette avenue des Cerisiers - où je n’ai d’ailleurs jamais croisé un seul cerisier - domine le versant oriental de la sauvageonne Vuachère: un ruisselet long de 6 km, peuplé de tritons, de crapauds congestionnés et de renardeaux folâtres. Elle prend sa source aux marges supérieures de notre agglomération, se contorsionne en méandres pas toujours salubres et déverse ses eaux olivâtres dans le Léman. En contrebas du chemin de mon école, elle coulait évasivement et vaseuse sous une futaie déclive de frênes centenaires, d’érables immenses, de peupliers au tronc mangé de lierre et que le gui de la mi-novembre couronnait d’argent. Je leur préférais le verne, une essence aux feuilles ovales qu’on appelle aussi l’aulne. A Goethe, elle inspira un poème de légende, «Der Erlkönig», puis à Schubert un lied universel.

 

28/11/2011

Trop de beau temps dévalue le beau temps

Novembre aura été clément et ensoleillé jusqu’à l’indécence. Cette persistance anticyclonique nous a induits au péché de gourmandise: le stratus brumeux se lapait comme de la mousseline de poire, le bleu des éclaircies évoquait certains fromages de brebis. Quelle ingénieuse alliance de flaveurs! Le piéton des villes s’en délectait rien qu’en levant le nez sous les platanes du quartier de Rive, à Nyon, où les vents du Môlan et de la Fraidieu la ravivent. Il ne manqua à son gueuleton olfactif qu’une ou deux lampées de porto digestif à l’anglaise pour qu’il eût l’impression d’être rassasié sans avoir rien mangé.

A l’intérieur des terres, qui sont actuellement vides et noires, les sentiments sont différents: en abaissant le niveau des rivières, l’absence de pluie tracasse le pêcheur du lac de Neuchâtel car, en janvier prochain, ses truites ne pourront plus remonter l’Arnon pour frayer en aval du col de la Croix. L’agriculteur de Granges-Marnand redoute que ce redoux prolongé ne tarisse la nappe phréatique sous ses parcelles céréalières. Le passage de novembre à décembre, qu’on appelle noblement «la saison morte», est censé ensommeiller les cultures, pas les tuer. Les nuits d’encre de sa Broye sont d’autant plus sibériennes que les jours fauves y ont été quasi provençaux. Et quand, au petit matin, ses souliers font croustiller la rosée givrante de ses chaumes et éteules, sa pensée méditative s’approfondit encore: l’humus hérité de son grand-papé redeviendra-t-il fertile? A ce défaitisme atavique protestant répond la bonhomie ingénieuse, un chouia cabalistique, de grand-mamé Yvonne, dite Vovonne - une catholique du val d’Anniviers: «Lèche le bout de ton doigt de main préféré et dresse-le vers le ciel. Tu y sentiras venir la neige. Si elle ne vient pas, recommence tes succions et ta mimique digitale. Obstine-toi, la neige finira bien par tomber…»

Il faut croire en la vieille expérience de Vovonne, en son indéfectible espérance matinée de magie campagnarde. Décembre est tôt ou tard voué à blanchir. Et, comme écrivait Henri Pourrat en son Auvergne, «du haut des nuées bouffantes et des étoiles scintillantes de gel, l’hiver va lever derrière les collines son énorme tête chenue.»

 

16/11/2011

Le fromage d’alpage nous sauvera de la crise

En cette période de tourmente, mon voisin du dessus qui se réclame de la gauche caviar, n’en consommera plus promis, juré, recraché… Il a renoncé itou aux œufs de lump de l’Atlantique Nord. (Rien à voir avec le Lumpenprolétariat de Karl Marx, la «plèbe en haillons»…) Il se contente d’œufs de poule du marché de la Riponne, moins chérots que l’entrecôte de bœuf, mais qui contiennent autant de protéines. Quand, en 2012, la récession aura définitivement pris ses quartiers de disette, il se rabattra plus austèrement encore sur le fromage d’alpage, dont les valeurs nutritives ne sont pas que protéiques. Selon une observation récente de chercheurs de Baden et Zurich, celui de L’Etivaz, par exemple, recèle aussi de l’acide alpha linolénique, qui préviendrait l’artériosclérose. Cette délicatesse raboteuse du Pays-d’Enhaut, au label AOC, est fabriquée en surplomb du canyon damounais de la Torneresse, à partir de lait cru de vache chauffé au feu de bois dans des chaudières en cuivre. Sa pâte dure, archidure, se prête à des découpes gracieuses en frisottis, à la fois croquantes et fondantes: nos fameuses rebibes surprennent à ravir l’alpiniste anglais de passage - il en perd sa nostalgie roussâtre du cheddar. Elles rendent jaloux le Romagnol, qui croyait sans rival son parmigiano reggiano, le fromage qui contiendrait le plus de calcium au monde. Le seul visiteur que notre succulent étive laisse indifférent est de Paris. En débarquant étourdiment à l’Hôtel du Chamois, il a réclamé du camembert. «Vous n’en avez point? Alors du caprice des dieux»…

On ne lui en voudra pas: son irrémédiable chauvinisme finit par le rendre attendrissant. Surtout quand il se rengorge

en se référant à ce mot d’esprit attribué à De Gaulle: «Comment diable voulez-vous donc gouverner un pays où l’on compte 365 fromages?» Soit autant qu’il y a de jours dans l’an. Mais que l’âme du grand général me pardonne; il s’était un peu fourvoyé dans ses calculs: la France éternelle en produit 487!

Moins nombreux, les fromages suisses ont des vertus alpestres et médicinales qui nous sauveraient en période de vaches maigres. Car, grâce au ciel, les nôtres de vaches restent bien en chair et bien gardées.