11/07/2012

Ultimes vigiles du beau français

Dans son rougeoyant supplément anniversaire du 29 juin, notre quotidien rendait hommage à Jean-Marie Vodoz qui fut son rédacteur en chef de 1977 à 1991. Après qu’il m’eut embauché, il y a 33 ans, pour m’inciter à écrire de mieux en mieux (mais toujours dans la clarté), il me fit la faveur de siéger dans son jury du Bec d’Or. Ce concours offrait une distinction aurifère aux publicitaires alémaniques soucieux de traduire correctement leurs slogans en français, et pénalisait d’une méchante petite perle – en guise de bonnet d’âne - les négligents. Cette foire aux bons points et aux mauvais, aux cuirs surtout du langage, fit mouche. Elle séduisit jusqu’aux «yuppies» zurichois de la Bahnhofstrasse… Vodoz en fut la cheville ouvrière durant 14 ans; sans faillir, il va de soi, à son job de réd.-en-chef. Or il dirigea bien d’autres opérations, et sur tous les continents, afin de sauvegarder l’essentiel du génie de notre langue maternelle. Notamment contre les assauts d’une anglomanie sauvage, saturée d’américanismes, qui la polluent par vagues successives et que les académiciens immortels du quai Conti sont incapables d’endiguer.

Il lui est arrivé de dire à brûle-pourpoint à un maire de Paris – un certain Chirac - cette vérité qui dût heurter l’orgueil hexagonal: «La France n’est pas propriétaire de la langue française; elle en est peut-être la gérante.» Depuis sa retraite, Jean-Marie Vodoz n’a point remisé ses flèches: avec quelques vieux frères d’armes, il continue de scruter en sentinelle l’horizon (cette fois sur la Toile*) pour prévenir les virus langagiers qui menacent notre si élégante grammaire, et son bon usage séculaire. Une de leurs cibles favorites est l’administration, et sa frénésie de moderniser la désignation de ses services: fallait-il vraiment que celui des eaux de la Ville de Lausanne fût rebaptisé eauservice? Autre cible: celle de réformistes qui voudraient «rajeunir» notre grammaire en la simplifiant… On leur rétorquera par une pensée d’Alexandre Vialatte, écrite à l’orée des années septante: «Quand on est amoureux de la langue, on l’aime dans ses difficultés. On l’aime telle quelle, comme une grand-mère. Avec ses rides et ses verrues.»

 

www.defensedufrancais.ch

 

 

 

02/07/2012

Vaudois en vacances et viande anglaise

 

Tout guide touristique décent se dote d’un glossaire bilingue, plus ou moins exhaustif, qui permet de ne pas bronzer idiot exagérément. On y retient les locutions les plus usuelles du pays d’accueil, en commençant par les formules de politesse: «Laba Diena» pour dire bonjour en lituanien aux étudiants de Vilnius. «Kalispera» à une vieille buraliste grecque d’Ano Poli, quand Thessalonique flamboie au crépuscule. Mais on a beau suivre - à la patte de mouche près - les indications phonétiques du lexique, notre accent trahit nos origines. Peine perdue pour le Vaudois de Granges-Marnand qui, dans le quartier de l’Alfama, voudrait se faire passer pour un Français: sou francês. Nos amis Lisboètes savent distinguer la volubilité frénétique de la Rive gauche de l’accent indécis de la Broye. Qui sait? Ils ont chez nous conduit des tracteurs, tué le caïon, savouré les yoghourts à la rhubarbe de Mémé Yolande Cornamusaz. Pour avoir démasqué le Vaudois en vacances, ils ne lui tiendront pas rigueur pour autant. Ils lui seront reconnaissants d’avoir voulu s’exprimer en portugais. Tout autre est le touriste parisien authentique: lui, il ne s’embarrasse presque jamais de parler autrement qu’en français, la «langue de Molière», qu’il croit encore universelle partout.

Sauf sous les cieux moins cléments d’Angleterre, un pays tout à la fois admiré et honni, et dont il raille depuis Brillat-Savarin – un autre prétendu ancêtre- la «méchante gastronomie». Il lui arrive pourtant d’y déjeuner, le plus possible à la française quand même. Et, paradoxalement, c’est en essayant de passer commande dans la langue de Shakespeare qu’il choquera le plus le head-waiter du restaurant - un spectre hitchcockien, à gants, plastron et front ovale blancs, qui déteste les mangeurs de grenouilles:

 

-    Can I have a bloody steak? («Puis-je avoir un steak saignant?»)

 

En anglais, bloody est devenu une insulte vulgaire, un équivalent de «foutu», de «grosse m…» Pour désigner un faible degré de cuisson de viande, l’adjectif adéquat serait underdone.

La réplique du maître d’hôtel londonien sera souriante mais cinglante. Par décence, je ne vous la traduirai pas:

 

-    A bloody steak? Definitely, Sir. With fucking potatoes I presume…

26/06/2012

De Naxos à Montchoisi

 

Les premières touffeurs de l’été nous donnent une envie irrésistible de faire trempette, si possible en des eaux vives et fraîches, à salinité tonique. On se revigorera en pensée dans la mer des Cyclades qui a ces vertus, et en sus une éternité mythologique: les amours d’Ulysse et Nausicaa, les vengeances de Héra, la naissance d’Aphrodite dans une valve calcaire à stries étoilées… Bref, je ne rêve plus que de plages helléniques. Par solidarité aussi avec les Grecs - auxquels les Romands auraient l’honneur de ressembler si l’on en croit un journal alémanique qui se voulait malveillant – et que la finance internationale accule aux abois. Je m’imagine barbotant dans une crique naturelle de l’île de Naxos: sa transparence émeraude évoque une lotion d’après-rasage de mon père, ou les iris de Mlle Follonier, ma première maîtresse de gym à Lausanne. A 100 m de la plage touristique d’Hagios Georgios, j’y avise avec stupeur de plantureuses Bavaroises se dorant, ou plutôt rosissant, au soleil méditerranéen de ce Griechenland qu’il est de bon ton aujourd’hui de mépriser en Allemagne. Or c’est sur cette grève qu’un certain Thésée abandonna un jour une certaine Ariane. Ignorent-elles itou que la même légende inspira à Joseph Haydn une puissante cantate? A Richard Strauss un opus 60 qui a révolutionné l’opéra germanique?

En cet été de crise et de parcimonie forcée, je me contenterai des eaux modestes de la piscine de Montchoisi, à Lausanne. Elles sont sans émeraude et sans sel, sans divinités païennes. Leur odeur de chlore n’a pas inspiré de grands poètes. Mais quand j’étais enfant, Mam’zelle Follonier avec ses yeux cerfeuil et son costume de bain monopièce jaune m’y avait appris la brasse, la nage dorsale, voire l’art téméraire du plongeon. Avoir piqué une tête avec elle dans le bassin bleu dentifrice des adultes m’est surtout un doux souvenir sensoriel. Car elle me tenait la main… Il y a 52 ans, les bains de Montchoisi étaient déjà célèbres partout à la ronde pour leur houle artificielle, qu’annonce encore, à chaque heure, une voix off préventive: «Attention nous allons faire les vagues!» De mon temps, cette voix-là était invariablement féminine. Elle avait l’accent mélodieux et crémeux de Bioley-Orjulaz.