29/09/2011

Le chocolat fait du bien parce qu'il est bon

Le matou tigré roux de ma concierge, dans le quartier lausannois de Florimont, s’appelait «Caramel». Sur les conseils d’un ami, elle le rebaptisa «Botsard», car sa frimousse semblait barbouillée de mousse liégeoise, comme celle d’un mouflet gourmand. Il ne s’agissait que d’une répartition asymétrique de poils fauves autour de son museau. Heureusement, parce rien n’est plus dangereux que le chocolat pour les animaux de compagnie. N’en servez jamais à votre chat, votre écureuil de Corée, ou votre cacatoès des Moluques. Surtout pas à votre chien: le chocolat contient de la théobromine, un vasodilatateur des artères coronaires qui stimule le système nerveux des humains, à l’instar de la caféine, mais qui lui devient mortel s’il s’en régale inconsidérément. Son métabolisme ne pouvant pas l’éliminer, il aura des convulsions épileptiques, des hémorragies internes, voire un infarctus.

Dans l’Antiquité, l’ambroisie – source d’immortalité - était l’apanage des dieux, donc interdite aux humains. Depuis sa découverte aux XVIe siècle, en Amérique, la fève du cacaoyer ne fait du bien qu’à ces derniers, et pas aux autres créatures du bon Dieu. D’où une espèce de confirmation que l’homme serait le roi de la création… Il se damne pour le chocolat et en retour, le chocolat ne lui fait pas du mal. Au contraire.

A lire les pages élégamment illustrées d’un admirable album encyclopédique* qui lui est consacré, on apprend que les médecins du XVIIIe siècle le prescrivaient contre le rhume, la diarrhée, le choléra. En 1820, on broyait ses fèves pour les mêler à des poudres médicinales. Une des spécialités de Kohler, à Lausanne, était le chocolat analeptique à farine d’orchidée. On inventa aussi le cacao «pectoral» au bouillon de bœuf! Un aliment de santé, un médicament, une drogue? Des neurobiologistes de l’UNIL affirment que rien dans sa composition n’est susceptible de provoquer une dépendance.

On est «accro» au chocolat tout simplement parce qu’il est délicieux et qu’on l’aime. Mme de Sévigné recommandait d’en prendre «afin que les plus méchantes compagnies vous paraissent bonnes.»

Alain J. Bougard, Lettres de chocolat, Isle Crusoé Edition.

 

19/09/2011

Poupées vampires et crottes de chien

L’air est doux, il sent encore l’été. Même si, au marché veveysan du mardi, l’automne fait vermillonner le dahlia pompon dont ont dit que la sève est noire. La ronde des saisons garde sa cadence; tout le monde est content. Sauf quelques fabricants de jouets pour enfants, des «designers» rabat-joie diplômés de sociologie qui font les cornes au soleil, tant leur impatience est grande de voir tomber déjà des flocons décembre. Noël 2011, c’est dans plus de trois mois, mais ces «visionnaires» brûlent de vendre leurs nouveautés, forcément – mais routinièrement – révolutionnaires.

Pour des raisons qui probablement ressortissent à une problématique financière, des commerçants leur emboîtent le pas en organisant pour les familles des visites de «repérage». Vos loupiots y sont bienvenus. Ils verront leurs chers hélicos ou vaisseaux intersidéraux propulsés cette fois par un transfo hypertec qui en fera des robots volants; si majestueux à téléguider au crépuscule sur l’onde mauve du lac de Bret. Quant aux loupiotes, elles ne veulent plus de la fusiforme et anorexique Barbie, la poupée de leurs mères et grands-mères: «La vioque Barbie, c’est trop glamour…» Cette génération de fillettes lui préfère le style «trash» ou «gore» ou «gothic» de figurines moches et agressives… Des filles de Dracula, de Frankenstein; des créatures issues d’une vidéo «survival-horreur». Si les poupées d’antan leur inspiraient une ébauche d’instinct maternel, les actuelles leur procurent à ravir des pulsions destructrices de vampire.

Dans le cerveau spécial de ces concepteurs de jouets, la vogue du sanguinolent semble faire bon ménage avec une autre, moins cruelle, et qui a pour cible nos mouflets de 4 ans. Soit au sortir du stade anal. C’est à leur intention que vient d’être inventé le chien Toutou Rista: il mange de la pâte à modeler et la rejette par son popotin. Dans le kit, on trouve aussi une pelle destinée au ramassage de crottes artificielles jaunes. Un jeu-concours, qui fait déjà fureur en Allemagne, aux Pays-Bas et en France. Au môme qui en récolte le plus reviendra la médaille du maître de chien le plus propre. Tel est le génie de ce qu’on appelle désormais la ludéoducativité.

 

 

 

10/09/2011

Plus courtoise que le SMS, la carte postale

Depuis que sa tantine Gladys s’est familiarisée avec le maniement de son téléphone cellulaire à caractères grossis (spécial 3e âge), Elliott Péruchet ne lui envoie plus une carte-vue, comme disent les Belges, des Hautes-Fagnes ardennaises, ou une cartolina de Rimini, mais un texto qui semble tombé de la planète Mars: «Q-Ba C-G-nial!» Ce n’est qu’à la fin des vacances que l’institutrice retraitée comprendra que ce message compressé en faux sigles de son neveu lui était envoyé depuis La Havane. Elle en restera abasourdie, moins choquée par le tour compliqué que prennent les nouvelles communications électroniques que par la gangrène qu’elles infligent au beau français, un joyau qu’elle croyait imputrescible.

Mlle Gladys a pris en grippe «cet affreux lézard technologique, qui me fait sursauter dans le bus quand il s’agite au fond de mon panier de légumes…». Désormais, son portable s’est endormi pour toujours dans un tiroir secret de son vieux secrétaire à cylindre.

 

Aujourd’hui, SMS, MMS ou autres courriels musicaux et animés rivalisent d’ingéniosité, avec bon goût - pas toujours. Or voici que la désuète carte postale sépia, ou à virage bleu, reprend du succès, même (et surtout) si sa chamarrure s’est fanée. Et pas seulement sur la Toile internet: elle pavoise sur le tourniquet grinçant d’échoppes spécialisées… De nouveaux buralistes à l’ancienne ont leur explication: les courriels s’emmêlent, les textos s’effacent, les cartes postales restent… On les colle sur le grand miroir des bistrots, sur le frigo de la cuisine familiale, on les suspend à des filins verticaux. Il s’en éditerait un demi-milliard par année dans le monde!

Le recto photographique ou pictural d’une carte postale a le droit d’être médiocre: sa valeur intime se trouve sur son envers scriptural. La calligraphie de l’expéditeur est, comme disait Rimbaud, un don de l’âme à l’âme. Au verso d’une bonne centaine d’images que je conserve précieusement, celle du regretté Jacques Chessex s’enrubanne de queues de chats à la Steinlen, et de moustaches de mésanges joratoises. Ernest Ansermet, lui, alignait consonnes et voyelles comme des oiseaux ensorcelés par sa baguette de chef d’orchestre. Plu dodues que ses rondes, noires et croches musicales, les lettres de ses mots évoquent de petits canards mélomanes et dociles.