10/09/2011

Plus courtoise que le SMS, la carte postale

Depuis que sa tantine Gladys s’est familiarisée avec le maniement de son téléphone cellulaire à caractères grossis (spécial 3e âge), Elliott Péruchet ne lui envoie plus une carte-vue, comme disent les Belges, des Hautes-Fagnes ardennaises, ou une cartolina de Rimini, mais un texto qui semble tombé de la planète Mars: «Q-Ba C-G-nial!» Ce n’est qu’à la fin des vacances que l’institutrice retraitée comprendra que ce message compressé en faux sigles de son neveu lui était envoyé depuis La Havane. Elle en restera abasourdie, moins choquée par le tour compliqué que prennent les nouvelles communications électroniques que par la gangrène qu’elles infligent au beau français, un joyau qu’elle croyait imputrescible.

Mlle Gladys a pris en grippe «cet affreux lézard technologique, qui me fait sursauter dans le bus quand il s’agite au fond de mon panier de légumes…». Désormais, son portable s’est endormi pour toujours dans un tiroir secret de son vieux secrétaire à cylindre.

 

Aujourd’hui, SMS, MMS ou autres courriels musicaux et animés rivalisent d’ingéniosité, avec bon goût - pas toujours. Or voici que la désuète carte postale sépia, ou à virage bleu, reprend du succès, même (et surtout) si sa chamarrure s’est fanée. Et pas seulement sur la Toile internet: elle pavoise sur le tourniquet grinçant d’échoppes spécialisées… De nouveaux buralistes à l’ancienne ont leur explication: les courriels s’emmêlent, les textos s’effacent, les cartes postales restent… On les colle sur le grand miroir des bistrots, sur le frigo de la cuisine familiale, on les suspend à des filins verticaux. Il s’en éditerait un demi-milliard par année dans le monde!

Le recto photographique ou pictural d’une carte postale a le droit d’être médiocre: sa valeur intime se trouve sur son envers scriptural. La calligraphie de l’expéditeur est, comme disait Rimbaud, un don de l’âme à l’âme. Au verso d’une bonne centaine d’images que je conserve précieusement, celle du regretté Jacques Chessex s’enrubanne de queues de chats à la Steinlen, et de moustaches de mésanges joratoises. Ernest Ansermet, lui, alignait consonnes et voyelles comme des oiseaux ensorcelés par sa baguette de chef d’orchestre. Plu dodues que ses rondes, noires et croches musicales, les lettres de ses mots évoquent de petits canards mélomanes et dociles.

 

 

 

 

29/08/2011

Le Denantou: sortilèges d’un parc ravélienLe Denantou: sortilèges d’un parc ravélien

Beaucoup de touristes s’arrêtent à Lausanne devant le pavillon thaïlandais du roi Bhumibol. On dirait une pièce montée au sucre rouge, dont les colonnes caramélisées d’or soutiennent une toiture compliquée hérissée de langues de feu. Depuis qu’il a été implanté, en 2007, à l’orient du parc Denantou, la vitalité ambiante s’est enrichie d’une note asiatique qui la rend encore plus ravélienne. Ceux qui connaissent la partition de l’”Enfant et les Sortilèges” se souviennent de la voix de contralto qu’y prend une fragile tasse chinoise sur des mots nacrés-jasminés de Colette. C’est en effet sur un livret de la grande confiturière de la langue française que Maurice Ravel composa en 1925 sa fantaisie lyrique, et que la romancière de Saint-Sauveur-en-Pusaye voulait intituler «Divertissement pour ma fille». Faire chanter une tasse chinoise (en compagnie d’une théière, d’un fauteuil, d’une horloge comtoise…) est une figure de style appelée prosopopée. Elle peut donner aussi la parole à des animaux, à des végétaux, à de grands arbres.

 

Je pense aux cèdres et au cyprès chauve de ce Denantou qui fut le royaume de mon enfance lausannoise. A six ans, on y inventait une géographie personnelle à l’échelle de la fourmi. La fontaine aux trois singes de Marcel-Edouard Sandoz figurait une espèce de Mont Rushmore. La vendangeuse nue de Casimir Reymond une Jungfrau alanguie, vers les sommets mamelus de laquelle vrombissaient comme des hélicoptères les agrions bleus de la mare au Faune - le rond bassin aux nénuphars porte-grenouilles.

Ce parc, que la Ville de Lausanne a racheté pour le mettre à la disposition du public dès 1929, semble avoir été conçu pour servir de décor à la féerie drolatique précitée: des rainettes à voix de ténor, un moucheron d’Ouchy pour jouer la Mouche contralto avec l’accent vaudois, des écureuils sopranistes, un rossignol qui, lui, sopranise en colorature. Plus un chêne balèze et tentaculaire, au timbre grave idoine pour entonner l’air de «Ma blessure»… A la nuit tombée, un langoureux duo de chats s’élève de l’odorante prairie de fauche, que le jour réserve aux papillons.

Manquaient les deux humains principaux du casting enchanté: l’Enfant et celle qu’il appelle Maman. Mais c’est moi et la mienne de maman! C’est vous et la vôtre.

18/08/2011

Max Frisch, Mauro, Flavio et nos frères «ritals»

En mai passé on célébrait le centenaire de Max Frisch (1911-1991), un critique sévère mais perspicace de son pays. Cette Suisse mijotant dans une enviable prospérité mais aussi en des inquiétudes, il la regardait comme on regarde le lait sur le feu. Elle avait réchappé aux pires fléaux de la guerre et tremblait - exagérément - qu’il en n’advînt une troisième: «Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles», disait l’auteur d’Homo Faber. Un lustre avant la première des deux initiatives xénophobes Schwarzenbach (1970, la seconde fut lancée en 1974), qui visaient prioritairement l’immigration italienne, Frisch eut cet autre mot: «Un petit peuple de seigneurs se voit menacé. On avait fait appel à de la main-d’oeuvre et ce sont des hommes qui sont arrivés.»

En 1970, j’avais 16 ans. L’école pulliérane où j’étais pensionnaire était séparée de la vie sociale et politique par de hauts feuillus et conifères. L’élève le plus brillant de ma volée était Mauro le Lombard, un ado éclectique et finaud qui répondait à fleuret moucheté quand des potaches jaloux le traitaient de «rital». Quatre ans après, je sortis de cette thébaïde et rencontrai d’autres Italiens moins dégourdis, car pauvres, et que les Vaudois harcelaient d’autres noms d’oiseaux: «piafs», «maguts», «ch… de macaronis». Pourquoi ces héritiers raffinés d’un Pic de La Mirandole, d’un Botticelli, étaient-ils méprisés par ceux d’un hypothétique Guillaume Tell? Ou d’un bien réel Henry Dunant, qui avait offert à la Suisse une réputation de nation humaniste?

Aujourd’hui, ces discriminations imbéciles se sont résorbées, les sangs se sont mêlés et les Helvètes se sont avantageusement italianisés. Pourtant, je n’oublie pas Flavio aux sourcils ébène, né clandestinement, à Renens, où son père, maçon émérite, avait fait venir illégalement de Cosenza son épouse. Dénoncés 15 ans après, les deux furent campés comme des lépreux près de Vufflens-la-Ville. Flavio souffrait d’aimer tout en même temps sa terre natale et ses parents, qui furent rapatriés sans lui. Lui seul avait droit d’intégration, à condition qu’il ne jurât que par la fondue, connût toutes les strophes du Cantique suisse, plus les noms des sept conseillers fédéraux!

Dare-dare, Flavio préféra aller à la découverte de sa Calabre ancestrale.