08/05/2011

Rêveries d’Henriette, une usagère du M2

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Les transports publics ne voiturent pas que des zozos pressés ou moroses. Les fracas du Transsibérien ont inspiré à Cendrars une épopée flamboyante entre Moscou et Kharbine. De Paris à Rome, le narrateur de la «Modification» de Butor a inauguré un genre littéraire neuf en se vouvoyant au gré d’une méditation à la dérive. Dans «French Connection» de William Friedkin, la plus puissante scène de poursuite du cinéma moderne a pour décor le métro de New York. Si celui-ci est jalonné de 422 de stations, notre ligne lausannoise du M2, inaugurée en 2008 n’en compte que 14 – comme un chemin de croix. Mais elles auraient déjà chacune une âme distincte. Leur succession, d’Ouchy à Croisettes, ponctue un savoureux petit récit que publie Jacqueline Borel-Freymond, de Pully.

Son héroïne Henriette est une sexagénaire nostalgique et fantasque et, comme elle, Pulliérane. Contrairement aux autres passagers, elle ne prend pas le métro pour se rendre au travail, mais pour rêvasser, panser de vieilles plaies, et faire balancer à ses oreilles des pendeloques de jade au rythme du convoi. Elle avance «d’un pas de sénateur», écrit-elle. Donc à contre-courant du mouvement brownien des stressés. Son monologue se tisse de souvenirs familiaux (funérailles d’une grand-mère piémontaise), d’observations intra et extra-M2: ces «jeunes farfelus encombrés de trottinettes, parlant comme s’ils avaient la bouche pleine de patates chaudes…» De sensations olfactives: magnolias du bord du lac, ou patchouli entêtant d’un voisin de rame. Henriette a des amies au destin pittoresque et aux prénoms mythiques: Shéhérazade, Cassandre, Grisélidis. Elle a des lettres et s’en amuse: elle invoque Oscar Wilde, Eluard, Aragon ou la grande poétesse russe Marina Tsvetaeva (1892-1941) qui vécut un temps au boulevard de Grancy. Henriette prend le métro nonchalamment, rien que pour le plaisir de retraverser une cité qui l’a fait souffrir et qu’elle aime. Elle y effectue un trajet ferroviaire qui entrecroise le chemin de sa propre vie.

Qui l’eût cru? La jolie machine du M2, avec son high-tech exemplaire, distille itou une toute aussi jolie poésie autochtone! Mais, contrairement à celle de Raymond Queneau, notre Zazie à nous connaît la vie qui grouille dans les métros.

 

Jacqueline Borel-Freymond: La passante du M2. Village de l’Image, 120p.

 

 

13/04/2011

Allons “cotterger” sous un cerisier

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ne image d’Epinal me revient de mes manuels scolaires: Louis IX et ses prévôts rendant la justice sous un chêne de Vincennes. Or bien avant le saint roi, se réunir sous un arbre pour discuter de choses importantes fut une coutume d’Afrique subsaharienne. Elle perdure au Sénégal, et dans cette chère Côte d’Ivoire que l’actualité afflige: le chef de tribu s’assied au pied d’un baobab, ses sujets se mettent en rond autour de sa culotte en guépard et de la queue de lion qui lui sert de sceptre. On y palabrera d’affaires ordinaires: réparer la pompe à eau, évaluer les réserves de sorgho, fixer le prix courant des lunettes Ray-Ban au marché de Dakar… Encore des images d’Epinal.

 

 

Moi, c’est au marché des bouquinistes de la Riponne que j’ai déniché un livre tout décati d’Eugène Rambert (1830-1886) - poète et biographe vaudois méconnu mais dont le nom est perpétué par un prix littéraire qui couronne de belles choses. Rambert m’apprend que la tradition de l’arbre à palabres des Africains fut aussi en usage dans la campagne vaudoise jusqu’au XVIIIe siècle, mais d’une manière démocratique - sans roitelet local: «Aux heures de loisir, le soir ou le dimanche, les paysans se cherchent les uns les autres, et il y a des places dans le village qui, de temps immémorial, ont servi de rendez-vous. Le premier qui s’y asseoit ne tarde pas à être suivi d’un second, et un groupe se forme. Ces réunions qui ont lieu sans convocation ni invitation, c’est le cotterd.»

Cotterd. De ce terme vernaculaire procèdent quelques toponymes. Il y a un Cotterd près de Salavaux, dans le Vully vaudois, un second dans le district d’Aigle. Vers les Planches-sur-Montreux, on avise un Cottert. Et dans le val de Bagnes, en Valais, un Cotterg…

Voilà les vestiges d’un temps révolu où nos communautés paysannes, par souci de cohésion, de solidarité, ou d’amitié tout simplement,  allaient «cotterger» les soirs d’avril en s’asseyant sous un grand cerisier en fleur. Ce verbe n’est pas vraiment tombé en désuétude: on l’entend encore dans les ressats de la Confrérie du Guillon, où il devient synonyme de boire «en se poussant du coude».

 

 

 

 

05/04/2011

A-t-on encore le droit s’aimer son pays?

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A l’heure où l’helvétocentrisme est décrié par des Suisses «ouverts sur le monde», Frank Bridel – qui n’a rien d’un chauvin borné - fait une déclaration d’amour à sa patrie. Il la décline sous la forme d’un abécédaire*, genre autorisant les coq-à-l’âne. D’A, comme Alémaniques, à Z, comme le plafond peint de l’église romane de Zillis, aux Grisons, ce journaliste chevronné donne la pleine mesure de son talent dans les chapitres sur nos institutions fédérales et la ville de Berne. Il y a été durant 9 ans correspondant pour divers médias après un passage à la rédaction en chef de la Gazette de Lausanne. Comment peut-on être Romand dans la capitale d’un pays complexe forgé par des Germaniques? Comment y apprendre à ne pas frimer ni trop causer sous une coupole où le pragmatisme et la discipline prédominent? Comment y rester quand même irrespectueux? Belles pages aussi sur les peintres Füssli, Hodler, Vallotton. Sur Ernest Ansermet, «faucheur puissant et raffiné». Sur la saga des Piccard. Sur le Léman dont Bridel dépeint les camaïeux avec un regard pictural emprunté aux maîtres vénitiens, ou à Klimt.

Oui, il faut encore du courage pour avouer qu’on aime son pays - même si ce sentiment revient à de nombreux échaudés de la mondialisation économique. Avant celle-ci, il y eut ce que la génération idéaliste des années 50 appela le «mondialisme»: tous les hommes aspirant à la liberté, le concept même de nation tombait en désuétude- avec son corollaire le patriotisme. Cinq ans après la guerre, il devenait ringard, voire douteux, d’évoquer les grands poètes de la Résistance française: Paul Eluard, Louis Aragon… A Paris, on n’osait même plus siffloter l’air de «Douce France» de Charles Trenet. Pourtant, cette romance – relancée plus tard par des musiciens maghrébins – n’est aucunement patriotarde: elle n’éveille que les émotions d’une enfance, le chemin de l’école, une rivière à côté d’un village, le soleil des jours heureux. En 1962, Jacques Brel se fit à son tour impertinemment lyrique en chantant Le Plat pays. Un hommage belge à «La Venoge» de Jean Villard-Gilles.

Frank Bridel: «Suisse mon amour», Ed. Slatkine, 240 p.