05/01/2013

Les soixante-huitards à la retraite

Dans notre langue, on égrène l’histoire récente en années vingt, trente, ou quarante. Au plan musical, on s’américanise en évoquant les fifties, les seventies, les eighties, etc. Si j’ai éludé la décennie des sixties, pourtant si explosive en musiques neuves, c’est pour le tour politique - culturel aussi - qu’elle a pris vers sa fin, au point qu’on l’appelle désormais les «années soixante-huit», comme si une seule d’entre elles englobait les neuf autres. Cela pour les événements qu’on sait; du moins pour que ce qu’en savent ceux qui avaient 20 ans ce mois de mai-là. Un âge où la beauté du diable va en couple avec la fureur de vivre, façon James Dean (mort 13 ans auparavant), et où l’on assaisonne son intellectualité naissante de piments contestataires. Ils avaient belle liberté d’allure, nos jeunes Lausannois! Longues mèches au vent, et voix dorées scandant, entre Cité-Devant et Cité-Derrière, des slogans pur sucre de Paris: «Millionnaires de tous les pays, unissez-vous!» «Vous finirez tous par crever du confort!» Sans oublier un plus durable: «Il est interdit d’interdire». Pourtant, dans un intelligent rétroviseur à couverture cramoisie qui vient d’être traduit de l’allemand*, on découvre que l’influx de cette mouvance en Suisse fit plus de remous à Genève - où l’on organisait des go-in - puis, dans les années 70 outre-Sarine, que chez nous. Hormis une fièvre protestataire en août 1968, contestant le numerus clausus à la Faculté des sciences naturelles (vite résorbée par un consensus), «on peut dire qu’il n’y eut pas à Lausanne d’actions retentissantes».

J’ai soumis ce peu glorieux verdict à quelques amis masculins qui avaient 20 ans en 68 – moi, j’en avais 14. Ils y ont souri avec un certain désabusement, sans plus s’arc-bouter sur leurs convictions d’antan. Ils savent qu’en ce nouveau millésime 2013, ils arriveront à la retraite. Ils ont pris de la bouteille, de la bedaine aussi. Et des cheveux blancs. «Seules nos nanas ont triomphé, concluent-ils. Après avoir jeté leur soutien-gorge, elles se sont évertuées à se moquer de nous. Puis à nous réapprendre à aimer. Elles sont restées belles.»

 

Les années 68, par Damir Skenderovic et Christina Späti, Ed. Antipodes & SHSR.

 

 

 

 

24/12/2012

Noël conté par saint Luc

Cette fameuse 183e fin du monde précolombienne étant derrière nous, éprouvons maintenant de la compassion pour quelques gens qui l’ont espérée! Injustement privés d’un spectacle cataclysmique, les voilà sevrés du goût de l’hallucination et du sang. D’un scénario du cinéma d’épouvante qu’ils prisent tant : pour une fois que la réalité aurait pu dépasser la fiction… Réenchantons-les en leur faisant croquer du pain d’épices du marché hivernal de Montreux, lamper du vin chaud à celui de Gryon. Plus sereinement, en leur faisant relire le chapitre II de l’Evangile selon Luc.

De tout le Nouveau Testament, c’est le passage qui fait le plus scintiller l’épisode de la Nativité: on y respire des fumets de crèche, de paille, et des langes de bébé. Y surviennent des anges aux ailes nacrées, des bergers effarés comme des santons, et des moutons… La figure centrale du récit est la lumineuse parturiente: Marie, «mère de Dieu». Cette vénération mariale de Luc choquerait-t-elle encore des protestants? Qu’ils sachent que, beaucoup plus tard, en 1723, elle inspirera à un musicien luthérien de haut vol, Jean-Sébastien Bach, son Magnificat (BWV 243), la plus populaire de ses œuvres vocales.

Originaire d’Antioche, saint Luc aurait été un Syrien païen avant d’adhérer au message apostolique et de devenir un compagnon de route de saint Paul, qui le désignait comme son «cher médecin». De fait, l’auteur du troisième évangile s’était voué à la santé des corps avant celle des âmes: le Dr Loukias, comme l’appelleront les Grecs de Béotie – où il mourra à 80 ans - fut un homme de science et de précisions. C’est avec une méthode de documentaliste qu’il rassembla, vers l’an 60, des documents et des témoignages de gens qui, contrairement à lui, avaient pu rencontrer le Christ «tout en chair». Au trébuchet des travaux ultérieurs sur l’historicité de Jésus, son souci d’exactitude aura un poids certain.

Son évangile, agrémenté du 2e chapitre de l’Acte des apôtres, qu’il aussi rédigé dans le sillage de son ami Paul, vient de reparaître à Saint-Maurice*, en une belle édition émaillée d’icônes orthodoxes.

N’oublions pas que Luc écrivait en grec.

 

Editions Saint-Augustin, 200 p. Illustration supervisée par Michel Quenot.

 

 

 

 

18/12/2012

Apprivoiser l’oignon sans plus pleurer

La cramine noire de la mi-décembre a été si dissuasive qu’on ne sortait plus sans se vêtir de plusieurs couches de laine. Quitte à ressembler aux centenaires du Puy-de-Dôme dont Vialatte célébra la légendaire frilosité: en Auvergne, écrit-il, «on se sert du grand-père pour planter les épingles, et le médecin, quand il l’ausculte, doit l’éplucher comme un oignon.» On imagine ce vieillard s’étrécir jusqu’à n’avoir plus qu’un squelette d’oiseau, dont on frictionnera le bréchet de pommades souveraines contre la sinusite. La meilleure se composerait de graisse d’oie, de miel et… d’oignons justement.

C’est dire l’importance, en période de fièvres et frimas, de ce bulbe potager ordinaire - en forme de montre de poche bombée, de tumeur douloureuse à l’articulation des orteils, de figures oblongues de politiciens tracassés, etc. Son décorticage fait pleurer dans les toutes les cuisines du monde depuis la nuit des temps, si l’on en croit Anne-Marie Labbé-Pinsseau, qui lui consacre des pages bien goûteuses, dans un livre dédié aussi à l’ail et à son arrière-cousine l’échalote. Avec la moutarde, le poireau et le petit pois, l’oignon serait un aliment préhistorique, apprécié partout pour son piquant prononcé qui rendait moins insipide la soupe des pauvres - à l’orge, au riz, au sorgho. Autant que pour ses vertus médicinales, reconnues déjà sous Charlemagne, et qui douze siècles après perdurent. Il est peu calorique et sa provision de vitamines (A, B1, B2, B3, B5, B6, B9, C et E) est si riche qu’elle donne le vertige, sinon une migraine de comptable. Or foin des calculettes, et vive nos vieux fourneaux en fonte émaillée! On y apprête de la soupe aux oignons, du bœuf aux oignons, de la potée boulangère où les oignons sont mijotés en compagnie d’une échine de porc. Parfois aussi des mixtures oignonières contre la tension artérielle… Demeure la problématique lacrymale: comment dépiauter ces bulbes jaunes, blancs ou rouges sans piorner? Les conseils de Labbé-Pinsseau sont savoureusement variés: opérer sous un filet d’eau, enduire son couteau de vinaigre. Ou plus simplement s’affubler d’un masque binoculaire de plongée sous-marine. Avec tuba.

 

Ail, oignons, échalotes, Cabédita, 80 pp.