25/05/2011

Les Romands ont leurs mots pour médire

 

 

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En Suisse francophone, on serait plus inspiré à dire du mal d’autrui que du bien. Cette observation est de Christine Barras, une philologue de haut vol qui, après s’être intéressée à la sagesse de nos proverbes, vient de publier un recueil de «locutions du corps et de l’esprit»*. Comment désigne-t-on familièrement chez nous – entre Vaud et Genève, le Jura et le Valais, Neuchâtel et Fribourg – la peur, la colère, l’ennui? Quelles tournures langagières décrivent notre rapport à autrui? A notre propre corps? En liant une gerbe d’expressions vernaculaires, inspirées parfois des patois et où la sexualité n’a pas été oubliée, la dialectologue (qui est accessoirement psychopédagogue à Bruxelles) s’étonne que la majorité d’entre elles soient négatives: «Celles qui concernent la bêtise, la méchanceté et les soucis sont bien plus nombreuses que celles qui vantent l’intelligence, la bonté et la sérénité. Et lorsqu’une locution donne une note positive, la critique ou la jalousie ne sont jamais loin.»

 

 

 

 

Ainsi, pour débiner l’orgueil d’un patron, les Jurassiens disent qu’«il se dresse comme un coq sur un fumier», et les Lausannois de Montheron qu’«il se dresse comme un pou sur la croûte d’un ulcère»! Un Valaisan d’Isérables à propos d’un pendulaire sédunois: «Je ne m’y fie pas plus qu’au chat». A Blonay, la variante vaudoise est un chouia plus circonstanciée: «Ce notaire genevois qui racheté la ferme de Loulou, je ne m’y fie pas plus qu’à un chat à côté d’une motte de beurre.» Pour amocher davantage le physique d’un ennemi on dira qu’il a «le nez comme une carotte» (Penthalaz), des replis d’oreille «en bords de tarte» (Cully), des lèvres «en bords de chaudière (Le Châble/VS). S’il est affligé d’un strabisme divergent, «il regarde le diable sur le poirier» (Vernier/GE), ou «il a un œil qui regarde du côté d’Epalinges et l’autre vers Saint-Sulpice»… Ah oui! j’allais oublier la sexualité: à Nendaz, ça se fait «comme font les chiens». A La Brévine, en «mettant la chair dans la marmite». A Leysin, à propos d’un étalon «qui bande à crédit»: il est capable de «faire arriver les douze apôtres»…

 

Le parler intime des Romands, Ed. Cabédita, 120 p.

 

 

 Le dessin ci-dessus, signé André Paul, illustre la couverture du livre.

15/05/2011

«Pierre et le loup», Klee, et le génie de l’enfance

 

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Nous avions dix ans quand fut aménagée la Vallée de la Jeunesse. Nous étions des Lancelot assiégeant une tour façon médiévale en bois, qui est toujours là 47 ans après Expo 64. Or un souvenir plus radieux devait marquer les petits Lausannois: le célèbre conte musical de Serge Prokofiev les sensibilisa aux couleurs orchestrales, tout en les divertissant. Oui, le son du cor est diffus, ténébreux comme l’âme du loup. La longue tessiture de la clarinette a la féminité variable du chat. Le hautbois, lui, est pataud comme un canard, la flûte traversière aérienne comme l’oiseau. Quant à l’insouciance du marmot, elle caracole au tempo d’un quatuor à cordes. La musique devenait alors une palette de peintre. Un demi-siècle après, en ce même vallon urbain, une autre génération de mioches découvre le miracle de la réciprocité: la peinture est faite de gammes, de demi-tons, d’harmonie… Jusqu’au 26 juin, un «programme d’éveil» y initie ceux de 5 à 12 ans à d’épatants Jeux de Klee*.

 

 

 

Le peintre germano-suisse Paul Klee (1871-1940) avait 20 ans de plus que le Russe Prokofiev. Mais son univers pictural, reproduit à Vidy en triptyques, parle plus directement encore à l’oreille des enfants, donc à leurs yeux. Klee était plus qu’un pédagogue: jusqu’à sa mort à 69 ans, il resta un des leurs. Avant de reconnaître son génie, des experts avaient pris ses tableaux pour des dessins d’écolier. Et c’est sous ce sceau d’innocence que, naguère, ils passèrent impunément la douane de Vallorbe pour être exposés à Paris…

 

Ce maître de l’expressionnisme, l’égal d’un Picasso, prôna l’imaginaire juvénile comme l’idéal de l’activité créatrice. Dans son «Théâtre des marionnettes» (1923), les figures sont sommaires sur un fond noir comme les ardoises scolaires. Or il faut une poigne de maître - ou de gosse libre et insouciant - pour tirer avec assurance des lignes «visant l’infini». Récemment, des ados de Collombey (VS) se sont servis d’une tondeuse pour agrandir dans un pré une œuvre de Klee qui, tel un agroglyphe, n’est perceptible que par des aviateurs, des vélideltistes ou d’autres espèces d’oiseaux.

Une très vieille maxime me revient: «Si tu veux labourer droit, attache ta charrue à une étoile.»

 

www.valleedelajeunesse.ch

08/05/2011

Rêveries d’Henriette, une usagère du M2

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Les transports publics ne voiturent pas que des zozos pressés ou moroses. Les fracas du Transsibérien ont inspiré à Cendrars une épopée flamboyante entre Moscou et Kharbine. De Paris à Rome, le narrateur de la «Modification» de Butor a inauguré un genre littéraire neuf en se vouvoyant au gré d’une méditation à la dérive. Dans «French Connection» de William Friedkin, la plus puissante scène de poursuite du cinéma moderne a pour décor le métro de New York. Si celui-ci est jalonné de 422 de stations, notre ligne lausannoise du M2, inaugurée en 2008 n’en compte que 14 – comme un chemin de croix. Mais elles auraient déjà chacune une âme distincte. Leur succession, d’Ouchy à Croisettes, ponctue un savoureux petit récit que publie Jacqueline Borel-Freymond, de Pully.

Son héroïne Henriette est une sexagénaire nostalgique et fantasque et, comme elle, Pulliérane. Contrairement aux autres passagers, elle ne prend pas le métro pour se rendre au travail, mais pour rêvasser, panser de vieilles plaies, et faire balancer à ses oreilles des pendeloques de jade au rythme du convoi. Elle avance «d’un pas de sénateur», écrit-elle. Donc à contre-courant du mouvement brownien des stressés. Son monologue se tisse de souvenirs familiaux (funérailles d’une grand-mère piémontaise), d’observations intra et extra-M2: ces «jeunes farfelus encombrés de trottinettes, parlant comme s’ils avaient la bouche pleine de patates chaudes…» De sensations olfactives: magnolias du bord du lac, ou patchouli entêtant d’un voisin de rame. Henriette a des amies au destin pittoresque et aux prénoms mythiques: Shéhérazade, Cassandre, Grisélidis. Elle a des lettres et s’en amuse: elle invoque Oscar Wilde, Eluard, Aragon ou la grande poétesse russe Marina Tsvetaeva (1892-1941) qui vécut un temps au boulevard de Grancy. Henriette prend le métro nonchalamment, rien que pour le plaisir de retraverser une cité qui l’a fait souffrir et qu’elle aime. Elle y effectue un trajet ferroviaire qui entrecroise le chemin de sa propre vie.

Qui l’eût cru? La jolie machine du M2, avec son high-tech exemplaire, distille itou une toute aussi jolie poésie autochtone! Mais, contrairement à celle de Raymond Queneau, notre Zazie à nous connaît la vie qui grouille dans les métros.

 

Jacqueline Borel-Freymond: La passante du M2. Village de l’Image, 120p.