13/04/2011

Allons “cotterger” sous un cerisier

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ne image d’Epinal me revient de mes manuels scolaires: Louis IX et ses prévôts rendant la justice sous un chêne de Vincennes. Or bien avant le saint roi, se réunir sous un arbre pour discuter de choses importantes fut une coutume d’Afrique subsaharienne. Elle perdure au Sénégal, et dans cette chère Côte d’Ivoire que l’actualité afflige: le chef de tribu s’assied au pied d’un baobab, ses sujets se mettent en rond autour de sa culotte en guépard et de la queue de lion qui lui sert de sceptre. On y palabrera d’affaires ordinaires: réparer la pompe à eau, évaluer les réserves de sorgho, fixer le prix courant des lunettes Ray-Ban au marché de Dakar… Encore des images d’Epinal.

 

 

Moi, c’est au marché des bouquinistes de la Riponne que j’ai déniché un livre tout décati d’Eugène Rambert (1830-1886) - poète et biographe vaudois méconnu mais dont le nom est perpétué par un prix littéraire qui couronne de belles choses. Rambert m’apprend que la tradition de l’arbre à palabres des Africains fut aussi en usage dans la campagne vaudoise jusqu’au XVIIIe siècle, mais d’une manière démocratique - sans roitelet local: «Aux heures de loisir, le soir ou le dimanche, les paysans se cherchent les uns les autres, et il y a des places dans le village qui, de temps immémorial, ont servi de rendez-vous. Le premier qui s’y asseoit ne tarde pas à être suivi d’un second, et un groupe se forme. Ces réunions qui ont lieu sans convocation ni invitation, c’est le cotterd.»

Cotterd. De ce terme vernaculaire procèdent quelques toponymes. Il y a un Cotterd près de Salavaux, dans le Vully vaudois, un second dans le district d’Aigle. Vers les Planches-sur-Montreux, on avise un Cottert. Et dans le val de Bagnes, en Valais, un Cotterg…

Voilà les vestiges d’un temps révolu où nos communautés paysannes, par souci de cohésion, de solidarité, ou d’amitié tout simplement,  allaient «cotterger» les soirs d’avril en s’asseyant sous un grand cerisier en fleur. Ce verbe n’est pas vraiment tombé en désuétude: on l’entend encore dans les ressats de la Confrérie du Guillon, où il devient synonyme de boire «en se poussant du coude».

 

 

 

 

05/04/2011

A-t-on encore le droit s’aimer son pays?

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A l’heure où l’helvétocentrisme est décrié par des Suisses «ouverts sur le monde», Frank Bridel – qui n’a rien d’un chauvin borné - fait une déclaration d’amour à sa patrie. Il la décline sous la forme d’un abécédaire*, genre autorisant les coq-à-l’âne. D’A, comme Alémaniques, à Z, comme le plafond peint de l’église romane de Zillis, aux Grisons, ce journaliste chevronné donne la pleine mesure de son talent dans les chapitres sur nos institutions fédérales et la ville de Berne. Il y a été durant 9 ans correspondant pour divers médias après un passage à la rédaction en chef de la Gazette de Lausanne. Comment peut-on être Romand dans la capitale d’un pays complexe forgé par des Germaniques? Comment y apprendre à ne pas frimer ni trop causer sous une coupole où le pragmatisme et la discipline prédominent? Comment y rester quand même irrespectueux? Belles pages aussi sur les peintres Füssli, Hodler, Vallotton. Sur Ernest Ansermet, «faucheur puissant et raffiné». Sur la saga des Piccard. Sur le Léman dont Bridel dépeint les camaïeux avec un regard pictural emprunté aux maîtres vénitiens, ou à Klimt.

Oui, il faut encore du courage pour avouer qu’on aime son pays - même si ce sentiment revient à de nombreux échaudés de la mondialisation économique. Avant celle-ci, il y eut ce que la génération idéaliste des années 50 appela le «mondialisme»: tous les hommes aspirant à la liberté, le concept même de nation tombait en désuétude- avec son corollaire le patriotisme. Cinq ans après la guerre, il devenait ringard, voire douteux, d’évoquer les grands poètes de la Résistance française: Paul Eluard, Louis Aragon… A Paris, on n’osait même plus siffloter l’air de «Douce France» de Charles Trenet. Pourtant, cette romance – relancée plus tard par des musiciens maghrébins – n’est aucunement patriotarde: elle n’éveille que les émotions d’une enfance, le chemin de l’école, une rivière à côté d’un village, le soleil des jours heureux. En 1962, Jacques Brel se fit à son tour impertinemment lyrique en chantant Le Plat pays. Un hommage belge à «La Venoge» de Jean Villard-Gilles.

Frank Bridel: «Suisse mon amour», Ed. Slatkine, 240 p.

 

 

29/03/2011

Jacques Chessex reconnu à Lisbonne

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A la mi-mars, les rues pentues du Bairro Alto sont venteuses. On arpente le Montmartre lisboète avec la sensation de ne point avancer: ce sont les élégantes maisons du XVIIe siècle qui vous «viennent contre», comme dans les travellings lents d’un film d’Alain Tanner. Le climat politique est à l’orage mais le bleu du ciel est pur et, sur façades et bossages, la lumière des après-midi aveuglante. Le soleil semble au zénith, alors qu’il ne l’est plus. C’est un soleil lémanique, ramuzien: il se dédouble en se reflétant sur le Tage. Il y en a un là-haut et un second dans l’eau - dans les ondes basanées de l’estuaire où il se répercute pour faire tout miroiter. En Lavaux, sa réfringence dore les grappes de nos vignes. Dans la capitale portugaise, elle se démultiplie pour mordorer les pliures d’une cité qui ondule en accordéon. L’ombre du marcheur s’y dédouble aussi sur le pavé friable des trottoirs. Ce fut l’ombre de Fernando Pessoa (1888-1935), le plus protéiforme des poètes, qui signa des centaines de chefs-d’œuvre de son nom mais aussi d’une pléiade de pseudonymes. Il y a vingt ans, il y eut celle de Jacques Chessex, qui l’admirait et erra entre l’Alfama et l’Alcantara pour s’inventer un sosie immoral, qui sera celui d’Aimé Boucher, le narrateur de La Mort d’un juste.

 

Or le conférencier que je suis doit se rendre sur une autre butte de Lisbonne pour présenter, à la Casa Fernando Pessoa justement, un autre roman du grand Vaudois: O Vampiro de Ropraz.

Le style à la fois sobre et moiré de Chessex a fasciné sa traductrice, une femme timide mais narquoise - Manuela Torres sait désormais toutes les mystères ethnologiques de notre Jorat à l’orée du XXe siècle – alors qu’elle n’y a jamais mis les pieds… A la sauvette, elle me questionne sur la personnalité de l’auteur:

-     Il était un peu spécial, n’est-ce pas?

-     Il était excessivement spécial!

 

Contre toute attente, ma réponse la réjouit. Le lendemain, à l’Université de Porto une étudiante me soufflera:

-     Qu’il était très violent envers son pays, votre Chessex. Il devait trop l’aimer.