05/05/2012

Les biotopes de Dorigny

A l’Université de Lausanne vivent en symbiose deux catégories de faunes. Il y a d’abord l’estudiantine, composée de grands échalas masculins à pull en maille et qu’une barbe négligée fait ressembler au chamois du chalet de la Dôle (oui, un chamois avec des oreillettes d’iPad…). Sinon de jolies «pépées» qui viennent de troquer leur jean élimé contre une jupette en néoprène tilleul pour cingler à bicyclette contre les brises de la rive de Saint-Sulpice. Un ordi portable sous un bras nu, elles font flotter derrière elles de longues écharpes couleur de jade. Ce camaïeu verdâtre, que la magie cinétique du vélo rend poreux, les apparente à une variété de libellules que les savants classent dans l’ordre des «odonates», mais que des esprits plus poétiques (Victor Hugo) ont appelé demoiselles. Depuis qu’une loi française récente interdit d’appliquer ce mot délicieux à une jeune fille, il ne désigne plus que des outils de gantier, ou de paveur de trottoirs… Ou, justement, notre libellule hugolienne, dont le vol stationnaire, presque hélicoptérien, peut s’observer ces jours par-dessus les étangs, ou les berges de quelques rivières. Parmi elles, la Sorge méandreuse qui arrose Dorigny.

L’évocation de cet insecte majestueux me permet d’ébaucher une nomenclature de la seconde faune citée plus haut, et qui est sensiblement plus naturelle que l’universitaire. Notre archiptère (c’est son autre nom scientifique) s’y distingue par le filigrane gracieux de ses ailes en vitraux de boudoir modern style. Moins coquets sont ses prédateurs le crapaud bufo bufo et la rainette ravélienne – dont les têtards auraient paraît-il une sexualité chromosomiquement compliquée. La tiédeur de ce biotope est aussi très prisée par les mouches drosophiles, les chauves-souris du crépuscule. Ou par la chouette hulotte aux mirettes noires, dont le chant nocturne fait tantôt des ouh-ouh prolongés, tantôt des kouitt-kouitt saccadés. Autant de vies secrètes qui vous seront expliquées sur place, par nos étudiantes et étudiants eux-mêmes; dans le contexte général de la Fête de la nature, qui se déroulera les samedi 12 et dimanche 13 mai prochains.

 

www.fetedelanature.ch

27/03/2012

Stéphane Blok, artiste horizontal

Droit comme un peuplier, il conserve à 40 ans un sourire juvénile

et ce tonus qui lui fit remporter des succès internationaux (Le principe du sédentaire, Cyberberceuse, Lobotome). Or le très Lausannois Stéphane Blok, qui crée fin mars à Lausanne un nouveau spectacle musical itinérant*, ne voudrait plus faire d’albums: «La technologie nous offre d’autres moyens, tant sur le plan des enregistrements et des captations, que celui de la diffusion.» Loin de quitter la scène et la prestation artistique, il les démultipliera… à sa façon. D’emblée, il se méfie de la nature dispersive d’internet et déplore les ravages du téléchargement gratuit sur le marché de la musique. Comme tous les médias, le web astreint les créateurs au mouvement ascensionnel de la réussite qui s’échelonne de la saltimbanquerie de rue jusqu’aux clignotements cathodiques de la Star’Ac sur NRJ1. Blok, lui, échappe à ces formatages de l’industrie du disque, en exerçant aussi ses talents ailleurs: musiques et scénarios de films, partitions pour chorales villageoises. Ecritures littéraires – il dédicacera un premier roman «difforme et trashy», «Les illusions» publié par Campiche, au prochain Salon de Genève. Son polymorphisme l’apparente aux insectes utiles et sociaux (la fourmi, l’abeille), car à la spirale des succès programmés, il préfère ce qu’il appelle «la fonction horizontale et solidaire de la culture». Un nivellement humaniste qu’internet, «village mondial», n’aurait pas encore réussi, alors que son capharnaüm technologique regorge de possibilités inexploitées. Et grâce auxquelles Stéphane Blok se libérera des carcans de l’album CD, du clip, voire du téléchargement ordinaire: «Les mouvements enregistrés et/ou filmés peuvent se développer sur 20, 30, 40 minutes, être mis – gratuitement ou non – comme installation multimédia les jours qui suivent.» Avant de le propulser dans ce monde virtuel, Stéphane Blok donnera à son prochain spectacle de tournée (un oratorio solo sur tréteaux) une forme élémentaire: une humble guitare «bout de bois» et des poèmes scandés devant «un public de chair et d’os».

 

Chants d’entre les immeubles, Théâtre 2. 21, Lausanne, les 30 et 31 mars, 21 h.

www.blok.ch

 

 

16/03/2012

Zoologie scolaire et vieux bestiaires

Enfants, nous éprouvions de l’empathie pour Bambi, Mickey, Milou ou le loup de Tex Avery. Notre désenchantement fut causé par nos premiers manuels scolaires où les animaux ne parlent pas, et dont l’étude se ramifie en disciplines aux noms compliqués qui ne conduisent pas du tout au rêve: mammalogie, ornithologie, entomologie, erpétologie, ichtyologie, malacologie, etc. Loin de déprécier les progrès spectaculaires et les vertus souveraines de la science, on est en droit, 40 plus tard, de rester réfractaire à son obsession des exactitudes et à son jargon déshydraté.

A lui préférer la désaltérante candeur des bestiaires du Moyen Age. Dans leurs manuscrits enluminés, leurs fabliaux, ou leurs sculptures de gargouilles, les zoologistes du XIIIe siècle ne différenciaient pas les créatures réelles de celles jaillies de leurs superstitions. Ils classaient les animaux en catégories dépareillées, préfigurant les fameux inventaires à la Prévert: en celle des quadrupèdes, et en familiarité avec le chamois et le sanglier, émergait l’arme cornue et blanche de la fabuleuse licorne et la silhouette curieusement estropiée du dahut. Au pays des oiseaux, le phénix et le griffon volaient de conserve avec la cigogne, l’épervier, ou la gentille alouette turlutant (ou grisollant) sous les bosquets du bois Mermet. Au royaume des poissons, la sirène et le poisson-évêque (coiffé d’une mitre imperméable) côtoyaient nos brochets, nos ombles chevalier et nos maigrichons vengerons de Vidy, «justes bons à faire des savons».

En ce même microcosme, huit siècles plus tard, on aurait enfin contrôlé la faune lausannoise selon un ordonnancement urbanistique. Il n’en est rien: à Sauvabelin, un cochon laineux a échappé à la surveillance de ses gardiens en trouant les grilles pour rafraîchir son groin duveteux dans l’onde brune du lac artificiel. A la rue de la Borde, on a vu scintiller au milieu d’une flaque de pluie les tavelures or et noir d’une salamandre parvenue (par quel miracle?) de son Jorat natal. Issus de mêmes sous-bois, les renards qui, depuis dix ans, hantent mon quartier de Florimont ne glapissent plus. Se seraient-ils “joliment” embourgeoisés?