28/07/2012

Au 10 Août Vevey veveysait...

Il y a 7 ans, un des bistrots les plus historiques du Pays de Vaud vendit son âme à un géant étasunien de la torréfaction du café. En contrebas de la gare de Vevey, son bâtiment de 5 étages a conservé sa prestance extérieure, mais on n’y rencontre plus des messieurs à lavallière qui lisent le Canard enchaîné tout en dégustant des jambonneaux ou des moules marinières arrosées de Chardonne. Dans un intérieur qui a conservé quelques oripeaux, leur ont succédé des âmes jeunettes, moins gourmées, férues de séries télévisées, qui ne se nourrissent plus que pâtisseries américaines. Dont une curieuse madeleine d’apparence plâtreuse (pas du tout proustienne), qui aurait un goût de chocolat. Sinon de caramel, de framboises, voire de steak haché! Le Café du 10 Août, ça ne leur dit plus rien.

Son nom remontait à la Constitution vaudoise de 1845, pour désigner une pinte modeste où se réunissaient les patriotes du Parti radical. Il évoquait la tragédie du 10 août 1792, où la Garde suisse de Louis XVI fut décimée par des Parisiens survoltés. En 1887 l’établissement fut très agrandi pour servir de stamm à un prestigieux Cercle démocratique et se dota d’une enseigne où se profilait un soldat à bicorne; soit un martyr des Tuileries. L’humble buvette s’était muée en brasserie huppée, flanquée de colonnades, aux vitres fleuronnées du lis des Bourbon. Sa gastronomie attirera des Veveysans pur sucre, se réclamant de l’antique Vibiscum, mais aussi d’illustres étrangers: Tchaïkovski et Nabokov, David Niven et Peter Ustinov, le peintre Kokoschka… En 118 ans, cinq patrons présidèrent aux fourneaux. Le dernier, Jean-François Pache, vient de préfacer un petit livre rassemblant de cocasses caricatures de son père et prédécesseur. Patron du 10 Août de 1965 à 1995, Jean Pache accueillait les notables avec chaleur, les laissait papoter à la veveysanne, leur servait à manger puis les croquait à son tour. Au crayon. L’un d’eux fut Yves Christen, syndic de Vevey de 1990 à 2002, avant de devenir président du Conseil national. C’est lui qui signe le délectable album, où l’humour le dispute à une tonique nostalgie.

 

Yves Christen: Caricatures, L’Aire, 128 p.

 

 

21/07/2012

Jeux d'enfants, jeux de philosophes

Quand ce coquin d’anticyclone s’installera enfin chez nous d’une manière ininterrompue, il ne fera pas que des heureux. Nos ados et préados rechigneront à lâcher leurs joujoux électroniques, leurs tablettes tactiles et autres joysticks interstellaires, pour «aller jouer dehors». Sur le plancher des vaches! Quoi de plus exécrable pour nos biquets et biquettes que ce «dehors»: l’herbe y est trop verte, l’oxygène si pur qu’il brûle les poumons, le soleil si vif qu’il rend opaque l’écran des i-pads… Arrachés à leurs virtualités cathodiques pour se frotter- le temps d’un été - au jour réel, ils videront leur rage en piétinant des fourmilières. Ou en frappant comme des forcenés dans une boule de cuir (sinon en Qualatex made in China), à la manière des champions de football.

Dans les cours dallées du quartier du Pont-des-Sauges, à Lausanne, leurs shoots et tirs au but feront moins de tintouin quand même que dans les favelas de Rio, par exemple, ou sur le macadam crevassé de Gaza. Là-bas, c’est une vieille boîte de corned-beef qui fait office de ballon. Et le bonheur ludique de la jeunesse: qu’importe si elle crève les tympans.

Or, pour réhabituer la nôtre aux exercices en plein air, il n’y a pas que le foot. Beaucoup d’enfants vaudois ont des grands-parents qui les initieraient volontiers à des amusements désuets, couleur sépia, mais qui les avaient tant emballés. A la vallée de Joux, ils jouaient à anguille-moineau en se lançant des bûches et des galets. A Vevey, des parties de grand-mère, aimes-tu? confrontaient une gamine déguisée en aïeule à une meute de tourmenteurs de son âge qui la tarabustaient de questions gastronomiques.

Tout moutard aime jouer, et avec plus de gravité qu’on croit: il s’initie aux stratégies de sa vie future, à l’instar des chatons qui couratent après une pelote de laine pour s’initier à la chasse aux rats de cave. J’ai même rencontré un garçon de 10 ans qui organise des tournois d’échecs en solitaire; seul contre lui-même, quel défi socratique! Par sa figure diaphane et son application sourcilleuse, il me rappela un célèbre aphorisme d’Héraclite, le philosophe grec du VIe siècle av. J.-C: «Le temps est un enfant qui joue au trictrac.»

 

 

 

11/07/2012

Ultimes vigiles du beau français

Dans son rougeoyant supplément anniversaire du 29 juin, notre quotidien rendait hommage à Jean-Marie Vodoz qui fut son rédacteur en chef de 1977 à 1991. Après qu’il m’eut embauché, il y a 33 ans, pour m’inciter à écrire de mieux en mieux (mais toujours dans la clarté), il me fit la faveur de siéger dans son jury du Bec d’Or. Ce concours offrait une distinction aurifère aux publicitaires alémaniques soucieux de traduire correctement leurs slogans en français, et pénalisait d’une méchante petite perle – en guise de bonnet d’âne - les négligents. Cette foire aux bons points et aux mauvais, aux cuirs surtout du langage, fit mouche. Elle séduisit jusqu’aux «yuppies» zurichois de la Bahnhofstrasse… Vodoz en fut la cheville ouvrière durant 14 ans; sans faillir, il va de soi, à son job de réd.-en-chef. Or il dirigea bien d’autres opérations, et sur tous les continents, afin de sauvegarder l’essentiel du génie de notre langue maternelle. Notamment contre les assauts d’une anglomanie sauvage, saturée d’américanismes, qui la polluent par vagues successives et que les académiciens immortels du quai Conti sont incapables d’endiguer.

Il lui est arrivé de dire à brûle-pourpoint à un maire de Paris – un certain Chirac - cette vérité qui dût heurter l’orgueil hexagonal: «La France n’est pas propriétaire de la langue française; elle en est peut-être la gérante.» Depuis sa retraite, Jean-Marie Vodoz n’a point remisé ses flèches: avec quelques vieux frères d’armes, il continue de scruter en sentinelle l’horizon (cette fois sur la Toile*) pour prévenir les virus langagiers qui menacent notre si élégante grammaire, et son bon usage séculaire. Une de leurs cibles favorites est l’administration, et sa frénésie de moderniser la désignation de ses services: fallait-il vraiment que celui des eaux de la Ville de Lausanne fût rebaptisé eauservice? Autre cible: celle de réformistes qui voudraient «rajeunir» notre grammaire en la simplifiant… On leur rétorquera par une pensée d’Alexandre Vialatte, écrite à l’orée des années septante: «Quand on est amoureux de la langue, on l’aime dans ses difficultés. On l’aime telle quelle, comme une grand-mère. Avec ses rides et ses verrues.»

 

www.defensedufrancais.ch