16/11/2011

Le fromage d’alpage nous sauvera de la crise

En cette période de tourmente, mon voisin du dessus qui se réclame de la gauche caviar, n’en consommera plus promis, juré, recraché… Il a renoncé itou aux œufs de lump de l’Atlantique Nord. (Rien à voir avec le Lumpenprolétariat de Karl Marx, la «plèbe en haillons»…) Il se contente d’œufs de poule du marché de la Riponne, moins chérots que l’entrecôte de bœuf, mais qui contiennent autant de protéines. Quand, en 2012, la récession aura définitivement pris ses quartiers de disette, il se rabattra plus austèrement encore sur le fromage d’alpage, dont les valeurs nutritives ne sont pas que protéiques. Selon une observation récente de chercheurs de Baden et Zurich, celui de L’Etivaz, par exemple, recèle aussi de l’acide alpha linolénique, qui préviendrait l’artériosclérose. Cette délicatesse raboteuse du Pays-d’Enhaut, au label AOC, est fabriquée en surplomb du canyon damounais de la Torneresse, à partir de lait cru de vache chauffé au feu de bois dans des chaudières en cuivre. Sa pâte dure, archidure, se prête à des découpes gracieuses en frisottis, à la fois croquantes et fondantes: nos fameuses rebibes surprennent à ravir l’alpiniste anglais de passage - il en perd sa nostalgie roussâtre du cheddar. Elles rendent jaloux le Romagnol, qui croyait sans rival son parmigiano reggiano, le fromage qui contiendrait le plus de calcium au monde. Le seul visiteur que notre succulent étive laisse indifférent est de Paris. En débarquant étourdiment à l’Hôtel du Chamois, il a réclamé du camembert. «Vous n’en avez point? Alors du caprice des dieux»…

On ne lui en voudra pas: son irrémédiable chauvinisme finit par le rendre attendrissant. Surtout quand il se rengorge

en se référant à ce mot d’esprit attribué à De Gaulle: «Comment diable voulez-vous donc gouverner un pays où l’on compte 365 fromages?» Soit autant qu’il y a de jours dans l’an. Mais que l’âme du grand général me pardonne; il s’était un peu fourvoyé dans ses calculs: la France éternelle en produit 487!

Moins nombreux, les fromages suisses ont des vertus alpestres et médicinales qui nous sauveraient en période de vaches maigres. Car, grâce au ciel, les nôtres de vaches restent bien en chair et bien gardées.

07/11/2011

Les nouveaux téléphones vieillissent sans beauté

En voulant seulement remplacer la batterie défaillante de mon cellulaire, j’ai déchaîné l’hilarité dans le magasin qui me l’avait fourni au cap de l’an 2000. Un aréopage de jeunes vendeuses l’avisèrent comme une invraisemblance anachronique, une antiquité remontant à Louis XIII. Ce compagnon de poche anthracite, surmonté encore d’une petite antenne latérale, évoquait à la fois la cartographie de la Corse et la silhouette d’un brave chien dont une oreille rebique. Je l’appelais «Grigri», à cause de sa couleur et parce qu’il me porta quelquefois bonheur. Après avoir bien ri, ces inconditionnelles de l’ipad, du smartphone, ou de je ne sais quel blackberry, décrétèrent que mon modèle avait disparu de la civilisation, avec toute sa gamme d’accessoires, accus compris. Je me résignai à en acquérir un neuf «plus performant, à écrans coulissants, à ergonomie écocompatible», avec lequel on peut photographier, filmer, consulter internet, jouer au poker. Et accessoirement téléphoner.

Pour ses funérailles, j’ai apporté moi-même mon regretté «Grigri» au centre de récupération d’appareils électroniques usagés. C’est un consternant cimetière, bordélique et poussiéreux, de carcasses en ABS, soit en «acrylonitrile butadiène styrène». Une matière thermoplastique, dont est faite la coque de tous les portables, car il résiste aux chocs et aux rayures. Son seul défaut est d’être imputrescible: il n’embellit pas avec l’âge…

 

Dans le quartier lausannois des Mousquines, j’avais connu une anguleuse Mlle Silette à chignon blanc et yeux verts, qui possédait un téléphone mural datant des années vingt. Mosaïqué d’acajou et de bois de santal pour la coque; d’ivoire véritable pour la touche d’appel, il était en forme de violon! Il embaumait l’époque où, rue Chaucrau, sa famille avait un magasin de produits coloniaux. Cet appareil antédiluvien restait utilisable, tout en se laissant moirer d’une patine qui l’enjolivait de plus en plus. Il était muni d’un cornet acoustique en métal, appelé diaphone, où les réfringences de l’automne faisaient rutiler les érables du parc Mon Repos. Moins «performant» que les smartphones (qui finissent en vrac dans des bennes) je gage qu’il leur a survécu. Sa beauté l’a rendu «irrécupérable». Un peu immortel.

 

 

 

 

01/11/2011

Déprime urbaine et émotions joratoises

Après un octobre qui fut resplendissant comme l’intérieur d’une cathédrale illuminée, nous voici au seuil d’une baraque lugubre au paillasson moisi. Novembre a la réputation d’être le mois le plus déprimant de l’année: déjà qu’il s’amorce dans un décor de cimetière et des parfums de bruyère, de glèbe noire et de pluie, il entend se complaire dans sa grisaille légendaire jusqu’à la Saint-André, qui est son dernier jour. Durant deux quinzaines interminables, c’est le paysage urbain qu’il s’évertue surtout à enlaidir. Il en efface les carnations heureuses pour le réduire à un tableau sec et anguleux, crayonné au brou de noix et que n’aurait pas désavoué Bernard Buffet. Nos rues les plus pimpantes de Lausanne ou Vevey finiraient par ressembler aux banlieues de Birmingham, voire de Gdansk…

Bref, novembre est un éteignoir d’église, pareil à celui que je posais sur les chandelles au temps où j’étais servant de messe en surplus blanc, à la paroisse de Saint-Maurice, de Pully. En sortant du sanctuaire, les choristes de Monsieur Henri Jaton affrontaient un tourbillon de feuilles d’érable soulevé par la bise et se remettaient à l’unisson, cette fois en éternuant.

Je me souviens tout autant du trouble voluptueux de Jacques Chessex, quand l’humidité de la Saint-Martin (le onze du mois) s’emparait de son village de Ropraz. Une bruine hamlétienne, un rien léchée de soleil, faisait scintiller les tombes du cimetière - où l’écrivain repose depuis octobre 2009. Il levait son nez dans le froid et m’indiquait d’une main dansante l’échine des Alpes vaudoises et valaisannes, qu’une éclaircie soudaine dégageait: «A Lausanne je me sens dans un hameau. Au pied de ces montagnes, on respire le cœur de l’Europe!»

Dans ce Jorat, qui fleure fort le terrier du lièvre et la trompette-de-la-mort, il existe donc un novembre «respirable», grisant, universel. Son ciel européen aux reflets améthyste, plus mauves que gris, vire parfois au purpurin des robes cardinalices. On l’hume religieusement jusqu’à en transir ses narines et tout son corps.

 Pour se réchauffer, on savourera la fondue onctueuse du Café de la Poste de Ropraz. Chez Alain Gilliéron. Un pote intime du grand Jacques; un gracieux qui adore aussi Chopin.