10/02/2011

Une sève renaît dans le frêne de la Valsainte

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Le marché du samedi au pied des 18 colonnes de la Grenette est plus chaleureux quand il fait froid. Les maraîchères fribourgeoises s’emmitouflent jusqu’aux oreilles dans des chandails d’épaisse laine et des châles superposés. On dirait des babouchkas de la plaine du Don. La Russie n’est pas loin: elle fait rutiler le dôme doré de l’église orthodoxe Sainte-Barbara, un peu à l’orient de la gare. En croix byzantine, l’édifice évoque une pièce montée pâtissière. A Vevey, le cosmopolitisme est une spécialité maison séculaire: dans la rue de la Byronne, entre celle du Midi et les Rives du Léman, l’illusion vous prend de respirer des senteurs vanillées de plum pudding. Ne tire-t-elle pas son nom d’un séjour de Lord Byron (1788-1824) dont un poème rendit célèbre Chillon (et toute la Riviera vaudoise) dans le monde entier? Après le passage des romantiques anglais, puis des grands-ducs russes, l’exotisme du marché du samedi se bariole aujourd’hui de chamarrures stambouliotes, d’encens indiens, de vapeurs de crêpes roulées du Tonkin…

 

Toute proportion gardée, la ville de Vevey serait aussi internationale que Montreux, voire Genève! Or elle a su conserver un petit espace, entre les rues du Collège et du Chablais, où survit bon an mal une atmosphère villageoise, autrement plus ancienne: des oripeaux du XIXe siècle incrustés de vestiges médiévaux méconnus. On parle évidemment de la Valsainte, une dépendance du monastère de chartreux fribourgeois, toujours en pratique dans un vallon gruérien du même nom. Et de même étymologie: Vallis sanctorum omnium, soit «la combe de tous les saints». A Vevey, ce terme panthéonique ne désigne qu’une courette aux murs mangés de lierre. Mais jusqu’en 1999, l’année où on l’abattit, un frêne vénérable et ventru y offrait ses frondaisons tortueuses à tous les passereaux de la ville. Il faisait de l’ombre à un cerisier qui, lui, est resté.

Grâce à des Veveyans très concernés par le passé sentimental de leur commune, qui squattent depuis 21 ans, chaque été, cette modeste thébaïde en y organisant un festival de musiques actuelles*, un jeune frêne commence à s’épanouir sur la souche de son inoubliable aïeul.

 

*Association du Quartier de la Valsainte,

www.aqv.ch

02/02/2011

Petit glossaire de l’ébriété excessive

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Nos «djeunz» à nous compliquent leur vocabulaire en imitant l’intonation berbéroïde des banlieues de Paris. Cela perturbe Aimé Pioton, qui n’avait jamais entendu des ados vaudois parler comme ça. «Grave de chez grave, ça veut dire quoi? Que babole-il, mon petit-fils Steevie?» Le couperosé octogénaire aurait-il oublié ses propres rébellions langagières quand, à 15 ans, il choquait ses aïeux avec la gouaille fleurie d’un Maurice Chevalier? Plus tard, avec les virevoltes stylistiques, pourtant très vaudoises, d’un Jean Villard-Gilles? Toute génération se fomente un jargon ésotérique afin de rompre avec le discours de la table parentale. Or, en ce début de XXIe siècle, l’évolution des mots s’accélère, tandis que nos aînés vieillissent plus longtemps. Ils n’en pensent pas moins, et à l’ancienne! Leurs tournures vaudoises échappent désormais au jeune Steevie. Surtout quand Aimé Pioton réclame de l’Alka Seltzer au petit-déjeuner avant de narrer goulûment un tournoi d’éthylisme dans un carnotset: «Aïo, aïo, ce qu’on s’en est mis! On ne s’y voyait plus les mains! Ce fut une sainte mâchurée, une lugée qui vous expédiait sous la table! L’astiquée du ferblantier Jeanjean fut spectaculaire: il est tombé nez à terre et saigné comme un caïon!” (ndlr: comme un cochon).

 

L’ébriété à la vaudoise s’enlumine aussi d’autres images qui sonnent comme des marmonnements, ou se déclinent en métaphores que les classiques de la littérature française n’auraient pas désavouées: «prendre» une «camphrée», une «mâillée», une «chique», une «mufflée», une «embriée»…

A Lausanne, se perpétue une tradition d’ivrognerie spirituelle, mais où toute culpabilité protestante s’anéantit par un simple phénomène de déglutition. Des poivrots glorieux se vantent d’avoir éclusé une sacrée «nautique». (Evocation d’un bistrot d’Ouchy, s’appelant comme ça.) D’autres se targuent d’en avoir «chopé une qui est fédérale». Allusion à l’ancien Café du Rond-Point, à Beaulieu.

Mais déjà le soir tombe et tout se noircit en eux. Ils se lèvent en disant «Il me faut loin.» Et chacun s’en va tout seul dans sa nuit.

 

 

24/01/2011

Le bulbe exotique du château d’Aubonne

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On séjourne chez des amis Aubonnois qui, le temps d’une convalescence, vous offrent le gîte et le couvert (potage au cerfeuil, compote de raves, tarte au vin cuit…). Leur maison est très ancienne. Dès le potron-minet, on en fait le moins possible grincer l’escalier, sculpté dans le bois le plus noble, et l’on se retrouve dans le frimas de janvier. La Grand-rue est venteuse à rendre gémissants les chéneaux, et le méandre pavé des Fossés-Dessous s’évanouit sous votre pas tant il fait encore nuit. Or de cette pénombre-là ne peuvent surgir que des personnages historiques.

 

On y avise l’enseigne d’une venelle portant le nom du baron Jean-Baptiste Tavernier (1605-1685). Un commerçant français qui avait beaucoup voyagé en Turquie, en Perse, aux Indes, et qui fut le confident de Louis XIV. Il s’était enrichi en marchandant d’inestimables diamants bruts directement avec les mineurs eux-mêmes. Trois mots d’urdu ou d’hindi suffisaient pour galvaniser son entregent. Tavernier les revendait à Ispahan, au shah Abbas II – qui l’accueillit comme un ami. A d’autres princes orientaux. Enfin, au Roi-Soleil lui-même, dès son retour en Europe.

 

En 1670, Tavernier avait 65 ans, le roi de France 32. Le vieux baron subodorait-il que son suzerain si débonnaire devait un jour virer sa cuti? De confession calviniste, il quitta sa patrie 15 ans avant la révocation de l’Edit de Nantes et les persécutions de protestants qui s’ensuivirent. Il voulut finir ses jours en Pays de Vaud. Terre huguenote à souhait, et dont moraines lémaniques lui évoquaient des paysages arméniens… En rachetant, en 1670, le château médiéval d’Aubonne, il en fit rabaisser le donjon jusqu’à cinq mètres du sol. Sur ce soubassement, ses architectes érigèrent une tour qui intrigue encore, trois siècles après, l’observateur ferroviaire. Dominant les vignobles mamelus de La Côte vaudoise, on l’identifie par sa coiffe renflée «à l’orientale». Des historiens locaux prétendent qu’elle imite la coupole des mosquées de Perse. D’autres qu’elle est russoïde, à l’instar des dômes replets des églises moscovites. De plus avisés l’apparentent prosaïquement à un type de clocher fréquent en Souabe, ou dans les préalpes de l’Allgäu…