10/08/2010

Le renard des villes, ce métèque enjôleur

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En février passé, cette chronique l’a célébré pour ses traces cabalistiques dans la neige du Jorat. Il revient dans un cadre urbain et postcaniculaire: Maître Renart, le goupil (pas l’inverse: relisez bon sang son roman médiéval et éponyme!) est devenu un citadin encombrant dans les quartiers résidentiels de Lausanne.

 

Naguère, il se contentait de marauder par-ci l’entrecôte que l’oncle Gustave faisait défroidir sur l’appui d’une fenêtre à Montblesson. Déglutir par là le mou de «Miaulette» sous quelque chatière de La Rosiaz. Au vallon du Flon, il éventrait périodiquement les sacs d’ordures pour y ronger une carcasse de poulet.

 

Depuis, l’intrus s’est rapproché des rives du Léman et s’est exagérément sédentarisé. ll connaît le calendrier du ramassage de nos déchets par cœur, sait choisir les meilleurs restaurants avant le passage de la benne basculante, et les rares jardinets où l’on cultive du raisin n’ont point de mystère pour lui.

 

Maître Roublard a appris à percer la psychologique particulière des Vaudois des villes, leur pusillanimité affable, leur méconnaissance émerveillée des animaux en liberté. Pour avoir lu le Petit Prince, il les a apprivoisés en leur faisant croire qu’il était apprivoisable!

 

Il se laisse caresser et gaver de charcuteries fines. Il regarde la télé en famille. La chatte «Miaulette», qui a retrouvé son écuelle pleine, batifole avec ses renardeaux en courant derrière leur queue en forme d’écouvillon d’artilleur. Spectacle charmant. Or des terriers insidieux sont creusés sous les maisons; une gale d’origine sylvestre se met à irriter les mains humaines. Alertés un peu tard, les surveillants officiels de la faune vaudoise ont déclaré la race vulpine trop sauvage pour pulluler en ville. Elle en subirait elle-même des dommages éthologiques. Comme dit notre beau proverbe cantonal: «Quand y a trop, y a trop.»

 

Aussi, est-ce pour leur bien que 1900 renards lausannois ont été tués en la seule année 2009. Salutaire hécatombe…

 

Relire l’enquête (plus précise!) d’Alain Walther dans 24 heures du 20 juillet.

 

 

31/07/2010

Le Cantique suisse et le Dieu des orages

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Le chantera-t-on dimanche soir avec la même ferveur d’antan - après le sermon du pasteur, le laïus du syndic? A la lumière des lanternes lunaires et des vésuves? Le Cantique suisse, composé par Alberich Zwyssig en 1841, ne sent plus le grand feu de sarments, ni le vin chaud qu’on buvait en pleines chaleurs estivales tout en grattant des allumettes de Bengale à la lisière de la forêt communale de Pully-Nord. Les Helvètes l’apprécient encore, mais c’est pour qu’il retentisse dans un stade olympique du bout du monde à la remise d’une médaille à un sportif helvète itou. Leur patriotisme y est insistant, mais moins recueilli que lors d’un 1er Août au village. ça me fait l’effet d’un carillon électronique des jeux vidéo, du jingle frénétique qui accompagne le jackpot des machines à sous. Quant aux paroles, plus personne ne les sait, sinon quelques autochtones chauvinissimes et déphasés. D’ailleurs, plus on les méconnaît, plus on les persifle, car on les imagine redondantes, cocardières, fanfaronnes. A tort.

Paradoxalement, c’est grâce à trois dames espagnoles de mon voisinage que j’ai eu la curiosité de relire, via le Web, les vers de Leonhard Widmer (1809-1867) que Zwyssig avait mis en musique. Inès, Conception et Almonza les chantonnaient en français tandis qu’elles déplissaient leurs draps dans le carré d’étendage au pied de notre immeuble de Florimont. «Un hymne national, dirent-elles, est plus beau quand il y a des phrases dedans, car on peut le chanter en faisant la lessive.» Il est vrai que celui de leur terre natale n’en a point: c’est une marche militaire qu’avait adoptée leur roi Charles III en 1770, et dont l’air aurait été composé par Frédéric II de Prusse!

Depuis, je ne connais pas le Cantique suisse par cœur comme mes voisines, mais j’ai appris à l’aimer. Parce qu’il n’est point martial comme la Marseillaise: aucun étendard revanchard n’y est brandi, on n’y parle pas de «sang impur». Mais de soleils, de bois noirs, de foudres qui éclatent. D’un Dieu fort dans l’orage et dans la détresse.

On peut n’être pas patriotard, mais aimer tendrement sa terre.

 

23/07/2010

Nous chanterons le temps des graffions

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Graffion, c’est le nom vaudois de la cerise bicolore que les Français appellent la Burlat. Le temps de la célébrer est effectivement revenu, même s’il n’ annonce pas en nos vergers la féroce semaine de la Commune de Paris - galvanisée en 1871 par la chanson de Jean-Baptiste Clément. D’ailleurs son jus est moins sanguinolent que celui de la petite noire Delta, dont on fait du kirsch ou des confitures pour l’hiver. Une perle couleur d’encre, qu’on ne croque plus à même la même ramure, et c’est dommage: de jeunes gourmandes y tachaient leurs doigts, leurs joues et leur jupon de tulle. Jean-Jacques Rousseau grimpait à l’arbre pour leur lancer les drupes les plus charnues, et visait leurs corsages! (Début du Livre IV des Confessions.)

Désormais, la petite noire et vouée à la cuisson et à la macération. Pour se dessoiffer, on lui préfère la griotte de Montmorency, qui est rouge ponceau, acidulée, et n’occasionne pas de dégoulinade. Moins salissante, elle craque délicieusement sous la dent. Elle est moderne.

 

Mais l’univers de la cerise ne se résume pas à trois spécimens. En Suisse, nos arboriculteurs en cultivent des variétés par centaines, et jusqu’à 3000 tonnes par an – dont la moitié prend le chemin de la distillerie.

Dimanche, l’Arboretum d’Aubonne * nous invite à une redécouverte didactique de 85 cerisiers différents, qu’il dorlote en sa réserve muséale comme des survivances patrimoniales. Un tiers de ces essences vont disparaître: au train où les citadins mangent des fruits en ignorant le mystère de leur origine, se préoccupant davantage de leurs facteurs vitaminiques, de leur coût au supermarché, que du miracle simple de leur déhiscence sur la branche, ils dénaturent leur jugement, sans le vouloir.

Savent-ils seulement que le mot cerise provient du sanskrit antique karaz, soit «la gloire des goûts»? Que le fruit lui-même a été introduit en Europe par le général romain Lucullus, au retour d’une victoire en Asie-Mineure ( 57 av. J.-C.)?

La cerise avait encore la saveur d’une bizarrerie exotique.

 

www.arboretum.ch, dès 13 h, 45.