25/06/2010

Dans les bottes des chercheurs d’or

 

 

 

 

 

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L ’été commence à peine que déjà le tourisme local nous fait des suggestions farfelues pour nos vacances: apprendre à tondre un lama loclois, «fêter» les 70 ans de la Mob en campant sous un fortin du sentier aux ruisseaux des Toblerones, entre Serine et Promenthouse. Ou sauter en élastique d’un viaduc en soufflant dans un cornet à piston. La moins barjo veut nous mettre dans la peau d’un orpailleur, comme on en voit dans La ruée vers l’or de Chaplin, ou dans l’Or tout court de Cendrars. Ça consiste à enfiler un falzar en accordéon, une redingote poussiéreuse et des gants mangés aux mites. Moustache ébouriffée de rigueur. Le chapeau feutre doit onduler de manière à prendre l’eau, et le regard aspirer à l’éternité. En tout cas à la richesse, ce qui était kif-kif pour vos aïeux du Nord vaudois: ils escaladaient les flancs les plus abrupts de la Dent de Vaulion pour gratter la caillasse et en extraire des pépites. Ils redescendaient bredouille, avec des trous aux genoux du pantalon. Donc plus pauvres.

Si la Suisse n’a jamais été un Eldorado (sauf pour de l’or bancaire qui luit sous un boisseau), sa géologie est assez bigarrée pour être aurifère sur les berges de l’Areuse, à Neuchâtel, ou dans le lit genevois de l’Allondon. Repliant leur orgueil, nos prospecteurs vaudois s’y acheminaient avec casseroles, bâtées, tamis et pendules: un barda hétéroclite qui les faisait ressembler à des romanichels, mais ne dépiauter que 15 g d’or par tonne de minerai. Les plus chanceux en récoltaient jusqu’à 126 g en un an, ce qui assurait alors un train de vie honorable. Aujourd’hui, le salaire annuel d’un enseignant vaudois par exemple vaut, en gros, mille grammes d’or, soit un plein lingot. Ce n’est donc point pour s’enrichir que celui-ci s’initierait, cet été, à la passion de l’orpaillage, telle que l’enseigne Patrick Jan* au bord de l’Aubonne. On y apprend beaucoup sur l’or, mais aussi sur ses cousines la magnétite et la pyrite. Et là, à l’Arboretum, nul besoin de s’accoutrer en épouvantail: une bonne paire de bottes étanches suffit.

 

http://www.jan-orpaillage.com

 

 

 

18/06/2010

On a profané une fontaine de jouvence

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Mes dernières ablutions dans La Tine de Conflans remontent à l’été de l’an passé. Ce ne fut que pour rafraîchir mes pieds après ma randonnée au départ de La Sarraz, une que j’avais plusieurs fois pratiquée - avec des variantes, car les circuits de cette région encore préservée sont contrastés. On a le choix entre la grande boucle du Mormont, via l’ancien cimetière, le silence de clairières déclives, les ruines moussues du canal d’Entreroches – auxquelles on accède plus depuis quelques mois à cause d’abattis et de bûcheronnages intempestifs… Et la violette forêt de Ferreyres, dont les chênaies en labyrinthe nous appellent au sortir de la chapelle insolite des diaconesses de Saint-Loup (une architecture moderne inspirée des pliures en papier japonais). Le vallon du Nozon n’est pas très loin. Il peut même nous guider jusqu’à Romainmôtier. Il est jalonné par une carrière de pierre safranée, une roue hydraulique qui nous remonte à la nuit des temps, des fours à chaux et par d’autres trésors archéologiques d’autant plus précieux qu’ils sont méconnus du tourisme saccageur.

Plus au sud, on peut aussi marcher sur les berges de la prestigieuse Venoge, ou du timide Veyron qui est son affluent, et son fiancé.

 

 

Si leur débit est modéré, leur hymen (ou confluence, d’où le mot conflans) devient passionnel, tout en cascades et tourbillons dans cette cuvette (ou doline, ou tine) qu’ils ont érodée amoureusement ensemble.

On pourrait considérer ce cratère flanqué d’anfractuosités moirées que Jean Villard-Gilles compara au canyon du Colorado comme un Jourdain local, un baptistère marno-calcaire: tous les itinéraires de l’arrière-pays de La Sarraz y mènent, afin que le marcheur en sueur se lave le corps, se ragaillardisse le cœur, et se souvienne des plus belles heures de son existence.

 

Il suffit de s’y mouiller un orteil pour retrouver la vigueur musculaire et la chevelure sauvage de ses treize ans: un âge insouciant où l’on crawlait de piton en piton, dans des marmites effervescentes et sous des douches glacées déferlant de la roche sacrée du Jura, sinon directement du Bon Dieu.

On en ressortait ruisselant de bonheur sensoriel, tout propre, sentant un chouïa l’algue d’eau douce, peut-être le frai de batraciens. Mais pas encore, et pas du tout, le caca…

Si on ne peut plus se baigner dans La Tine de Conflans, visitons-la dans les silences de l’hiver: elle n’a plus que des parfums de neige.

A moins quinze degrés, elle est gelée comme le château de la Belle au bois dormant de Perrault et Disney.

Elle scintille comme un palais de nacre.

 

10/06/2010

Au lieu de maudire le cormoran, pêchons avec lui

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chaque printemps, nos amis pêcheurs font recrisser la manivelle de leurs récriminations envers le seigneur cormoran. Un volatile vénéré en Chine, mais désormais honni aux Grangettes, et dans la réserve des îlets du Fanel, sur les rives du lac de Neuchâtel. Ce piscivore redoutable est un vandale (il saccage les filets) doublé d’un gourmet raffiné. C’est bien là qu’il y a scandale: il préfère nos délicats ombles chevaliers au fretin dont nos aïeux «faisaient des savons».

 

 

Il n’existe point d’oiseau plus gracile, mais pour rafler les 500 g de chair fraîche qui lui sont nécessaires chaque jour, le grand cormoran peut nager en apnée durant plus d’une minute et jusqu’à 20 m de profondeur! Il prolifère sous nos cieux depuis que Danois et Hollandais ont mis sous protection ses relais de nidification dans leurs pays. Il en a pris goût pour une certaine sédentarité; ses petites virées en Suisse lui ont tant plu qu’il a commencé il y a dix ans à nidifier sur les enrochements de Villeneuve et de Cudrefin. Et à filouter les moissons de nos pêcheurs.

 

Quel parti prendre? Après tout, Dieu commande à toutes ses créatures de chercher à vivre… Mon cœur balance entre les soucis d’exploitation de mes compatriotes et la beauté étrange de leur rival ailé: un plumage d’ange noir, un cou onduleux et un bec en fer à souder. De profil, sa silhouette cambrée est celle d’un hippocampe qui serait volant. Avec une figure hautaine et résolue – celle de son avocat local Franz Weber, sauf pour le bec: le nez de l’illustre écologiste de Montreux est wagnérien. Et si l’on suivait l’exemple du Chinois du Guangxi? Il apprivoise les cormorans, les traite en alliés plutôt qu’en ennemis: il en attache sept par des fils à la proue de sa barge pour qu’ils la pilotent en cinglant en escadrille. Jusqu’à ce qu’ils plongent dans les maelströms du fleuve Li. Dès qu’ils ont remonté le poisson, le nautonier les rembarque, leur extorque d’un geste habile leur butin qui retombe dans ses paniers, et le tour est joué.

J'apprends, par Monsieur Pierre Müller, de Lausanne - qui semble connaître beaucoup mieux que moi ces techniques halieutiques orientales - que le cynique oiseleur des rivières impériales avait engoncé le cou fragile et serpentin de ses "alliés" dans un anneau étroit empêchant de déglutir...

Bon prince, il les en libérera, puis leur lancera à ronger un demi-vengeron.

A vrai dire, j'ignore si ce poissonnet vaudois fréquente aussi les cours d'eau d'Asie... Je ne pense pas non plus que le seigneur cormoran apprécie la saveur du savon.