16/10/2010

Les toiles de François Boetschi ont des fragrances musicales

Sous le lichen noir de ses sourcils en ogive, l’œil du cinéaste prospecte les murs de sa ville et y déniche de nouvelles histoires. Les anfractuosités de la molasse verdâtre de Lausanne sont bavardes, il suffit de les écouter avec un regard musical. François Boetschi, y puise désormais une inspiration qui est aussi picturale, sent l’huile, la térébenthine, et a le goût un brin caoutchouteux de l’acrylique. Voici conjuguées dans le cœur d’un homme de 37 ans les correspondances sensorielles de Baudelaire: sonorités, odeurs et saveurs. Auxquelles se joignent les pigments d’une palette.

 

Après avoir réalisé des documentaires culturels, une fiction musicale sur Francioli & Bourquin, des spots publicitaires, plus récemment Dhaka, une fiction de 12 mn sur le Bengladesh *, fondé une revue, François Boetschi  se révèler peintre. Ses peintures sont vives et sensuelles. Depuis vendredi le 15 octobre, il en expose une demi-douzaine à la Portobello Gallery, Cheneau-de-Bourg - un espace joliment rafraîchi et agrandi par Chango Zaza Favre*.

 

 

Elles ont des titres qui carillonnent tristement: Crépuscule de l’ordre, Survol d’une faille. Elles rendent itou hommage au jazz: Pre-war blues, Post-war blues. Elles imitent la craquelure progressive qui ronge les maçonneries de nos rues; les remparts lourdauds de nos mentalités décrépites. En même temps, leurs coloris sont ceux de la tomate savoureuse de Naples, de la moutarde qui pique les narines jusqu’à vrombir harmonieusement dans nos oreilles. Les voici musicales: quand l’arôme acidulé d’une épice vous fait éternuer, vous entendez le chant des étoiles. En croquant un pain qui vient de sortir de son four, vos oreilles s’emplissent de voluptueux croustillements.

Boetschi avait commencé à dessiner dès l’enfance pour conjurer, confesse-t-il, le traumatisme d'un accident qui l’avait cloué à l’hôpital.

Ses tableaux actuels sont tout aussi tragiques. 

Mais cette fois à s’en lécher les babines.

 

Escaliers de Billens 1.

www.portobellogallery.ch

Le film "Dhaka":

http://vimeo.com/11973165

 

06/10/2010

Stress, désœuvrements et petits jeux de patience

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Octobre a beau jouer les étés indiens, à déplier ses diaprures mordorées dans nos parcs et vergers, hélas, l’hiver nous guette déjà. Le dimanche 31, nous reculerons d’un cran la petite aiguille de nos swatchs, et celle du morbier du salon - héritage de quelque aïeul combier. Le temps va-t-il trop vite? A cette question immémoriale, que les plus grands philosophes n’ont jamais tranchée, Fabienne M. de la Pontaise répond par un oui inébranlable, appuyé par un regard vert aux cils blonds. Chômeuse bientôt en fin de droit, ses jours se suivent de si près qu’ils se chevauchent. Fumeuse, elle toraille plus que jamais dans la pénombre pluvieuse d’une arrière-cour de son usine. Son tabac a un goût amer: celui du dernier clope des condamnés à mort. Elle tousse dans le froid, son cœur bat la chamade: comment ralentir le temps?

 

D’autres personnes - mieux loties – souhaitent, eux, que le temps s’accélère. Tel Jason Compondu, écolier de L’ Isle à tignasse gominée en crête iroquoise. Il est furibard quand on prononce son prénom autrement qu’à l’américaine: «Djézonn». Pour lui, la trotteuse de la pendule murale de la salle de classe (l’aiguille des secondes) est trop lente. Indifférent au cours de géo, il contemple en rêveur les moirures changeantes de la Venoge par-delà les croisées vitrées. Pour désamorcer son impatience, il essaie de compter à distance les feuilles tombées des marronniers du parc, dans les allées de ce petit château louis-quatorzien devenu école communale en 1877.

Quand il sera homme d’affaires, Jason apprendra à «tuer le temps» différemment. Dans le train pour Zurich ou Francfort, il pianotera sur son ordi de poche avec toute la perplexité qui lui reste dans son cœur, et le rapproche encore de l’espèce humaine: combien reste-il d’ “octets» dans son joujou d’adulte, combien de «mégabits»?

 

Or il existe d’autres jeux de patience, moins électrosophistiqués, auxquels notre Rastignac wallstreetien pourra s’adonner. Dans un bistrot par exemple. Mon préféré s’appelle le tennis-barbe. Il a été imaginé il y a 15 ans, par Nathalie Kristy, une sociologue parisienne tout ce qu’il y a de plus scientifique, mais au cerveau aéré par un peu de souffle pataphysicien:

 

-     Comptez les barbus qui passent dans la rue: 15 pour le premier, 30 pour le deuxième, 40 pour le troisième et «jeu» pour le quatrième. Jouez en 5 sets, à 6 jeux par set…

 

 

23/09/2010

Peur du dentiste et tortures d’antan

Le temps n’est plus où l’on grondait les chenapans en les menaçant d’un retour chez l’arracheur de dents: «Si tu ne lâches pas la tresse de ta sœur, il ne restera même plus une seule molaire, et tu souriras comme Mémé!» D’abord, nattes et cadenettes sont passées de mode même chez les gamines. Le dentier actuel de votre grand-mère Lucette de Thierrens lui permet de se montrer en ville pour rire à gorge déployée. Quant au dentiste (pardon! le stomatologue-orthodontiste), il n’ “arrache» plus, il «extrait». Avant d’en venir à cette extrémité, il soigne, rajuste, obture, soulage puis croit distraire de douleurs éventuelles en posant des questions - auxquelles il est compliqué de répondre, surtout si notre bouche écartelée par des spéculums.

 

Le cabinet de mon premier dentiste se situait sous-Gare, à Lausanne. Quand on m’y conduisait, je traînais les pieds, bêlais en agnelet sur le chemin de l’abattoir. Avec un humour particulier, il avait orné sa salle d’attente de caricatures à la Daumier où ses confrères du XIXe siècle enfonçaient un talon dans le ventre des patients récalcitrants, tout en tirant sur les deux manches d’une tenaille géante. Quand mon tour venait, la séance était moins théâtrale, moins cruelle: la tenaille n’était qu’un davier, et mon bourreau un praticien affable. Un gentleman presque honteux d’avoir pu inspirer de la peur.

 

Depuis, le davier aurait disparu de l’arsenal ordinaire du dentiste. Itou la pince pélican, le levier, la clef de Garangeot – intimidants comme des outils de plombier. En lieu et place voici le ciseau à émail, le couteau à cire, des instruments à détartrer, à aurifier, plus diverses spatules métalliques à profil d’échassier.

 

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Aujourd’hui, c’est une très belle dame de l’art dentaire qui traite mes vieilles quenottes. Je ne sais si elle recourt quelquefois au rayon laser, aux prodiges de l’électronique, voire de l’électrothérapie, pour opérer sans faire mal ses clients les plus délicats.

Pour moi, l’agilité douce, précise de ses doigts, et son sourire suffisent. J’ai enfin perdu ma peur de mes six ans.