18/06/2010

On a profané une fontaine de jouvence

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Mes dernières ablutions dans La Tine de Conflans remontent à l’été de l’an passé. Ce ne fut que pour rafraîchir mes pieds après ma randonnée au départ de La Sarraz, une que j’avais plusieurs fois pratiquée - avec des variantes, car les circuits de cette région encore préservée sont contrastés. On a le choix entre la grande boucle du Mormont, via l’ancien cimetière, le silence de clairières déclives, les ruines moussues du canal d’Entreroches – auxquelles on accède plus depuis quelques mois à cause d’abattis et de bûcheronnages intempestifs… Et la violette forêt de Ferreyres, dont les chênaies en labyrinthe nous appellent au sortir de la chapelle insolite des diaconesses de Saint-Loup (une architecture moderne inspirée des pliures en papier japonais). Le vallon du Nozon n’est pas très loin. Il peut même nous guider jusqu’à Romainmôtier. Il est jalonné par une carrière de pierre safranée, une roue hydraulique qui nous remonte à la nuit des temps, des fours à chaux et par d’autres trésors archéologiques d’autant plus précieux qu’ils sont méconnus du tourisme saccageur.

Plus au sud, on peut aussi marcher sur les berges de la prestigieuse Venoge, ou du timide Veyron qui est son affluent, et son fiancé.

 

 

Si leur débit est modéré, leur hymen (ou confluence, d’où le mot conflans) devient passionnel, tout en cascades et tourbillons dans cette cuvette (ou doline, ou tine) qu’ils ont érodée amoureusement ensemble.

On pourrait considérer ce cratère flanqué d’anfractuosités moirées que Jean Villard-Gilles compara au canyon du Colorado comme un Jourdain local, un baptistère marno-calcaire: tous les itinéraires de l’arrière-pays de La Sarraz y mènent, afin que le marcheur en sueur se lave le corps, se ragaillardisse le cœur, et se souvienne des plus belles heures de son existence.

 

Il suffit de s’y mouiller un orteil pour retrouver la vigueur musculaire et la chevelure sauvage de ses treize ans: un âge insouciant où l’on crawlait de piton en piton, dans des marmites effervescentes et sous des douches glacées déferlant de la roche sacrée du Jura, sinon directement du Bon Dieu.

On en ressortait ruisselant de bonheur sensoriel, tout propre, sentant un chouïa l’algue d’eau douce, peut-être le frai de batraciens. Mais pas encore, et pas du tout, le caca…

Si on ne peut plus se baigner dans La Tine de Conflans, visitons-la dans les silences de l’hiver: elle n’a plus que des parfums de neige.

A moins quinze degrés, elle est gelée comme le château de la Belle au bois dormant de Perrault et Disney.

Elle scintille comme un palais de nacre.

 

10/06/2010

Au lieu de maudire le cormoran, pêchons avec lui

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chaque printemps, nos amis pêcheurs font recrisser la manivelle de leurs récriminations envers le seigneur cormoran. Un volatile vénéré en Chine, mais désormais honni aux Grangettes, et dans la réserve des îlets du Fanel, sur les rives du lac de Neuchâtel. Ce piscivore redoutable est un vandale (il saccage les filets) doublé d’un gourmet raffiné. C’est bien là qu’il y a scandale: il préfère nos délicats ombles chevaliers au fretin dont nos aïeux «faisaient des savons».

 

 

Il n’existe point d’oiseau plus gracile, mais pour rafler les 500 g de chair fraîche qui lui sont nécessaires chaque jour, le grand cormoran peut nager en apnée durant plus d’une minute et jusqu’à 20 m de profondeur! Il prolifère sous nos cieux depuis que Danois et Hollandais ont mis sous protection ses relais de nidification dans leurs pays. Il en a pris goût pour une certaine sédentarité; ses petites virées en Suisse lui ont tant plu qu’il a commencé il y a dix ans à nidifier sur les enrochements de Villeneuve et de Cudrefin. Et à filouter les moissons de nos pêcheurs.

 

Quel parti prendre? Après tout, Dieu commande à toutes ses créatures de chercher à vivre… Mon cœur balance entre les soucis d’exploitation de mes compatriotes et la beauté étrange de leur rival ailé: un plumage d’ange noir, un cou onduleux et un bec en fer à souder. De profil, sa silhouette cambrée est celle d’un hippocampe qui serait volant. Avec une figure hautaine et résolue – celle de son avocat local Franz Weber, sauf pour le bec: le nez de l’illustre écologiste de Montreux est wagnérien. Et si l’on suivait l’exemple du Chinois du Guangxi? Il apprivoise les cormorans, les traite en alliés plutôt qu’en ennemis: il en attache sept par des fils à la proue de sa barge pour qu’ils la pilotent en cinglant en escadrille. Jusqu’à ce qu’ils plongent dans les maelströms du fleuve Li. Dès qu’ils ont remonté le poisson, le nautonier les rembarque, leur extorque d’un geste habile leur butin qui retombe dans ses paniers, et le tour est joué.

J'apprends, par Monsieur Pierre Müller, de Lausanne - qui semble connaître beaucoup mieux que moi ces techniques halieutiques orientales - que le cynique oiseleur des rivières impériales avait engoncé le cou fragile et serpentin de ses "alliés" dans un anneau étroit empêchant de déglutir...

Bon prince, il les en libérera, puis leur lancera à ronger un demi-vengeron.

A vrai dire, j'ignore si ce poissonnet vaudois fréquente aussi les cours d'eau d'Asie... Je ne pense pas non plus que le seigneur cormoran apprécie la saveur du savon.

 

 

 

 

04/06/2010

Chants de juin, de Rimbaud à la rainette verte

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Le rut est un état de grâce accordé aux vivants pour les consoler au printemps des tribulations qu’ils endurent le reste de l’an. Mais des savants l’ont réduit à un phénomène biorythmique itératif. Du coup, il en a perdu ses saveurs poivrées de sous-bois, son fumet blond des savanes. Les exultations sexuelles du mois de juin ne sentent plus que le formol des laboratoires. On n’y s’aime plus, on s’accouple.

Aux vérités fades des blouses blanches, on peut préférer les flamboiements de Rimbaud et ce quatrain tiré de son poème «Roman» qui résonne si joliment quand on l’entonne en flânant. Par exemple, sous le soleil de la place Pestalozzi d’Yverdon ou, à la brune, dans les sentiers de la Grande Cariçaie:

 

Nuit de juin! Dix-sept ans! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite, là, comme une petite bête…

 

 

 

A ces alexandrins universels, répond le chœur des batraciens de la roselière, eux aussi en phase de donjuanisme érotomaniaque. S’il est discordant, c’est la faute à la diversité de leurs chants nuptiaux, chacune des sous-espèces usant d’une métrique appropriée: le crapaud accoucheur émet deux ouh-ouh par seconde, alors que les érr-érr  du crapaud calamite crépitent bien au-delà de son terrain de chasse. Ils font enfler sous leur menton un fanon qui évoque le sac gulaire des frégates de l’océan, et leur sert de caisse de résonance. Ils ont lu Voltaire: «Demandez à un crapaud ce qu’est la beauté. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun.»

Enfant, j’habitais au bord d’un méandre de la Vuachère, où les mâles de la rainette verte produisaient un concert de coassements qui pouvait dépasser les 90 décibels et troublait la nuit pulliérane. Excédés, des copropriétaires riverains s’entendirent pour exterminer la gent grenouillère. L’hécatombe ne leur rendit pas leur sommeil: elle déclencha un fléau de type biblique, transformant leur ruisseau en marigot à moustiques.