17/08/2010

Prénoms mondialisés et vieux prénoms bibliques

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Avant de choisir un nom de baptême pour bébé, les parents discutent-ils assez longtemps et intelligemment pour qu’il soit, sinon unique, en tout cas pas grégaire? Chaque été, des statisticiens fédéraux inventorient les plus attribués en Suisse au cours de l’année précédente. Immanquablement l’uniformité du résultat génère, comme dit un célèbre adage, une impression d’ennui. En 2009, les Emma furent en tête de liste pour la 4e fois consécutive: 141 petites citoyennes. Alors que la palme masculine revenait pour la seconde fois aux Nathan (133 futurs conscrits). Une nouvelle grisaille anthroponymique s’annonce. Les Vaudois n’y coupent pas. On s’en consolera en s’avisant qu’un vent d’américomanie, qui fut durable, est enfin tombé: les Kevin, les Steeve, les Jordan – prononcer «Jordann»; les Jennifer, les Sharon, sont des prénoms devenus surannés. (Avouons que s’appeler Britney Cosandey ou Sigourney Milliquet, ça sonnait aussi pouette que, jadis, Lucrèce Borgeaud.)

 

Finalement tous ces Nathan et toutes ces Emma, qui devront gérer l’avenir si hasardeux de notre pays aux racines protestantes, ont été – involontairement peut-être – assez judicieusement nommés. Leurs prénoms sont bibliques, à l’instar des Samuel, Enoch, Isaac ou Abraham (dont un certain Davel) qui prédominèrent dans le Pays de Vaud réformé jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Ces zwingliens vaudois avaient pour sœurs et pour épouses des Esther, des Sarah, des Judith.

Celui de Nathan, qui désormais fait florès dans listes de nos offices d’état civil, est juif lui aussi, désignant six protagonistes de la Torah, dont un prophète considérable. Emma est une contraction d’Emmanuelle, qui signifie «Dieu est avec nous.» Évoquerait-elle, accessoirement, la Bovary à Flaubert, ou quelque héroïne de Jane Austen? Les parents qui l’ont choisi seraient-ils férus de littérature? Des sociologues éminents m’ont vite fait déchanter: «Emma» est le titre d’un tube rock de Matmatah. Le groupe brestois fut dissous en 2008, mais la magie vertigineuse d’internet le perpétue.

 

10/08/2010

Le renard des villes, ce métèque enjôleur

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En février passé, cette chronique l’a célébré pour ses traces cabalistiques dans la neige du Jorat. Il revient dans un cadre urbain et postcaniculaire: Maître Renart, le goupil (pas l’inverse: relisez bon sang son roman médiéval et éponyme!) est devenu un citadin encombrant dans les quartiers résidentiels de Lausanne.

 

Naguère, il se contentait de marauder par-ci l’entrecôte que l’oncle Gustave faisait défroidir sur l’appui d’une fenêtre à Montblesson. Déglutir par là le mou de «Miaulette» sous quelque chatière de La Rosiaz. Au vallon du Flon, il éventrait périodiquement les sacs d’ordures pour y ronger une carcasse de poulet.

 

Depuis, l’intrus s’est rapproché des rives du Léman et s’est exagérément sédentarisé. ll connaît le calendrier du ramassage de nos déchets par cœur, sait choisir les meilleurs restaurants avant le passage de la benne basculante, et les rares jardinets où l’on cultive du raisin n’ont point de mystère pour lui.

 

Maître Roublard a appris à percer la psychologique particulière des Vaudois des villes, leur pusillanimité affable, leur méconnaissance émerveillée des animaux en liberté. Pour avoir lu le Petit Prince, il les a apprivoisés en leur faisant croire qu’il était apprivoisable!

 

Il se laisse caresser et gaver de charcuteries fines. Il regarde la télé en famille. La chatte «Miaulette», qui a retrouvé son écuelle pleine, batifole avec ses renardeaux en courant derrière leur queue en forme d’écouvillon d’artilleur. Spectacle charmant. Or des terriers insidieux sont creusés sous les maisons; une gale d’origine sylvestre se met à irriter les mains humaines. Alertés un peu tard, les surveillants officiels de la faune vaudoise ont déclaré la race vulpine trop sauvage pour pulluler en ville. Elle en subirait elle-même des dommages éthologiques. Comme dit notre beau proverbe cantonal: «Quand y a trop, y a trop.»

 

Aussi, est-ce pour leur bien que 1900 renards lausannois ont été tués en la seule année 2009. Salutaire hécatombe…

 

Relire l’enquête (plus précise!) d’Alain Walther dans 24 heures du 20 juillet.

 

 

31/07/2010

Le Cantique suisse et le Dieu des orages

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Le chantera-t-on dimanche soir avec la même ferveur d’antan - après le sermon du pasteur, le laïus du syndic? A la lumière des lanternes lunaires et des vésuves? Le Cantique suisse, composé par Alberich Zwyssig en 1841, ne sent plus le grand feu de sarments, ni le vin chaud qu’on buvait en pleines chaleurs estivales tout en grattant des allumettes de Bengale à la lisière de la forêt communale de Pully-Nord. Les Helvètes l’apprécient encore, mais c’est pour qu’il retentisse dans un stade olympique du bout du monde à la remise d’une médaille à un sportif helvète itou. Leur patriotisme y est insistant, mais moins recueilli que lors d’un 1er Août au village. ça me fait l’effet d’un carillon électronique des jeux vidéo, du jingle frénétique qui accompagne le jackpot des machines à sous. Quant aux paroles, plus personne ne les sait, sinon quelques autochtones chauvinissimes et déphasés. D’ailleurs, plus on les méconnaît, plus on les persifle, car on les imagine redondantes, cocardières, fanfaronnes. A tort.

Paradoxalement, c’est grâce à trois dames espagnoles de mon voisinage que j’ai eu la curiosité de relire, via le Web, les vers de Leonhard Widmer (1809-1867) que Zwyssig avait mis en musique. Inès, Conception et Almonza les chantonnaient en français tandis qu’elles déplissaient leurs draps dans le carré d’étendage au pied de notre immeuble de Florimont. «Un hymne national, dirent-elles, est plus beau quand il y a des phrases dedans, car on peut le chanter en faisant la lessive.» Il est vrai que celui de leur terre natale n’en a point: c’est une marche militaire qu’avait adoptée leur roi Charles III en 1770, et dont l’air aurait été composé par Frédéric II de Prusse!

Depuis, je ne connais pas le Cantique suisse par cœur comme mes voisines, mais j’ai appris à l’aimer. Parce qu’il n’est point martial comme la Marseillaise: aucun étendard revanchard n’y est brandi, on n’y parle pas de «sang impur». Mais de soleils, de bois noirs, de foudres qui éclatent. D’un Dieu fort dans l’orage et dans la détresse.

On peut n’être pas patriotard, mais aimer tendrement sa terre.