23/09/2010

Peur du dentiste et tortures d’antan

Le temps n’est plus où l’on grondait les chenapans en les menaçant d’un retour chez l’arracheur de dents: «Si tu ne lâches pas la tresse de ta sœur, il ne restera même plus une seule molaire, et tu souriras comme Mémé!» D’abord, nattes et cadenettes sont passées de mode même chez les gamines. Le dentier actuel de votre grand-mère Lucette de Thierrens lui permet de se montrer en ville pour rire à gorge déployée. Quant au dentiste (pardon! le stomatologue-orthodontiste), il n’ “arrache» plus, il «extrait». Avant d’en venir à cette extrémité, il soigne, rajuste, obture, soulage puis croit distraire de douleurs éventuelles en posant des questions - auxquelles il est compliqué de répondre, surtout si notre bouche écartelée par des spéculums.

 

Le cabinet de mon premier dentiste se situait sous-Gare, à Lausanne. Quand on m’y conduisait, je traînais les pieds, bêlais en agnelet sur le chemin de l’abattoir. Avec un humour particulier, il avait orné sa salle d’attente de caricatures à la Daumier où ses confrères du XIXe siècle enfonçaient un talon dans le ventre des patients récalcitrants, tout en tirant sur les deux manches d’une tenaille géante. Quand mon tour venait, la séance était moins théâtrale, moins cruelle: la tenaille n’était qu’un davier, et mon bourreau un praticien affable. Un gentleman presque honteux d’avoir pu inspirer de la peur.

 

Depuis, le davier aurait disparu de l’arsenal ordinaire du dentiste. Itou la pince pélican, le levier, la clef de Garangeot – intimidants comme des outils de plombier. En lieu et place voici le ciseau à émail, le couteau à cire, des instruments à détartrer, à aurifier, plus diverses spatules métalliques à profil d’échassier.

 

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Aujourd’hui, c’est une très belle dame de l’art dentaire qui traite mes vieilles quenottes. Je ne sais si elle recourt quelquefois au rayon laser, aux prodiges de l’électronique, voire de l’électrothérapie, pour opérer sans faire mal ses clients les plus délicats.

Pour moi, l’agilité douce, précise de ses doigts, et son sourire suffisent. J’ai enfin perdu ma peur de mes six ans.

 

15/09/2010

Semaine de la mobilité et individualisme

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On ne reprochera pas à nos édiles de se soucier de notre santé quand ils promulguent une semaine européenne dédiée à la circulation non polluante, à l’exercice physique et au dégraissement des corps. Mais si les transports publics font du bien au climat, les sports non collectifs font du bien aux neurones. Or le coup d’envoi du 16 septembre mettra en «mobilité» des cyclistes en colonnade rapprochée, des randonneurs en montagne groupés comme des touristes du Club’Med. Lausanne bougera, les Lausannois aussi, mais ensemble.

A ceux que ce grégarisme programmé rend réticents, je suggère une alternative tout aussi saine: la rêverie du promeneur solitaire. Elle remonte à Pline l’Ancien, fut consacrée par Rousseau et, dans le Haut-Jorat, poétisée par Gustave Roud. Paul Morand, qui vécut de vieux jours à Vevey, admirait, lui, l’élasticité qu’elle conférait à la durée. L’auteur de L’Homme pressé était fasciné par la liberté insouciante des musards: «Flâner n’est pas perdre son temps. Les dieux veillent. Les Anciens priaient Vibilie, déesse des égarés.»

 

 

Ne point être solidaire, quitter le rang, baguenauder seul… L’individualisme du flâneur (celui qui déniche dans une clairière de Chalet-à-Gobet des inflorescences de menthe sauvage, ou près d’ Etagnières un tertre épineux camouflant des bolets charnus) est-ce vraiment un crime contre la collectivité? L’épicurien soutiendra que le Bon Dieu lui a intimé l’ordre de s’aimer soi-même, du moins autant que son prochain. Sinon, il invoquera la païenne Vibilie. Les divinités l’accompagnent…

L’art pédestre exige de grandes enjambées. Et sans ces bâtons nordiques à la mode qui le ridiculisent. En une même ardeur, il remuscle et le corps d’un homme et son cerveau. Il fait battre aussi le pouls de sa pensée. En le faisant transpirer, il le libère de vieilles graisses mentales. Le randonneur s’en émaciera à vue d’œil. Jusqu’à ressembler à L’Homme qui marche de Giacometti, qui figure sur nos billets de 100 francs.

En février passé, la divine sculpture fut vendue à Londres pour 74 millions d’euros.

 

www.vd.ch/mobilite

 

 

10/09/2010

Septembre a une onctuosité de citrouille

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Chacun des mois de l’année possède son caractère. Qu’on me pardonne ce lieu commun, mais je tenais à préciser que septembre est de tous les douze le plus atypique. Car musical, rhapsodique et odorant: à Bottens, il répand une brise encore tiède qui sent le foin sec et le sirop de mûres que les mamans font bouillir dans les cuisines fermières. Plus à l’Est, une plus vive déferle sous les noyers d’Arrissoules, d’ Yvonand, de Chevroux, happant au passage la casquette à carreaux d’un mari «sorti acheter des cigarettes.» A Luins, le vigneron de La Côte est plus nerveux que d’habitude, inspectant ses parchets et ses grappes les plus hâtives comme le lait sur le feu.

La météo de ce mois crée partout des phénomènes bizarres, tant dans la nuée que dans les âmes: les chats deviennent végétariens, négligent l’entrecôte et l’omble chevalier, ils vont au chiendent pour vomir et se recomposer une flore intestinale.

Votre nièce Astrid a un comportement inverse: le temps des plages et des régimes amaigrissants est révolu, celui aussi des biscottes sans sel et des yoghourts au saccharose. Désormais, elle attaque le saucisson de Payerne, le chapon gras et sa gourmandise colore joliment ses joues, comme dans un tableau délicat de Natteau. Une espèce de vraie vie reprend.

Le teint du visage d’une jeune fille en septembre est-il aussi changeant et imprévisible que celui du ciel? Lequel serait le miroir de l’autre? Ce 9e mois est infiniment transitoire, se pare de couleurs glissantes, indécises: son jaune reste assez fauve pour appartenir encore à l’été, son gris perle appelle l’automne. Celles du Léman s’étagent avant le soir méthodiquement, comme dans une bibliothèque. La variété est spectrale, délicieusement bâtarde, allant de l’or safran au rose roux, en passant par la brique romaine. Quand le soleil se couche vers Yvoire, il est si gouleyant qu’on le goberait comme un œuf. Mais il lui arrive aussi de prendre des couleurs légumières à l’instar de ces vastes citrouilles à chair onctueuse qui illuminent ces jours-ci les étals de nos marchés.