02/03/2010

Reptiles d’ici, d’outremer et du folklore

SSERPENTS.jpg

 

 

Bientôt les serpents suisses auront-ils droit eux aussi à un avocat? La question est, si j’ose dire, piquante, car parmi mes amis du barreau je n’en vois guère qui se frotteraient volontiers aux écailles de cette nouvelle catégorie de clients. Cela dit, dans nos régions, les reptiles autochtones ne sont pas légion: la vipère péliade et l’aspic vivent discrètement dans les épierrements des Alpes et du Jura. Quelquefois sous la treille de Lavaux pour y traquer le lézard des murailles. L’inoffensive couleuvre verte et jaune se planque dans les buissons. Celle dite d’Esculape (la même qui s’entortille sur l’enseigne des pharmacies) erre en spectre fabuleux sur les berges de la Veveyse ou de l’Areuse. D’elle procède la légende de la Vouivre, femme-serpent responsable de crues dévastatrices et dévoreuse de voyageurs. Une Mélusine jurassienne, qui a inspiré comme on sait Marcel Aymé, et que des bardes locaux (affreusement misogynes) avaient curieusement associée à la reine Berthe, la plus débonnaire suzeraine du Xe siècle. Elle filait la laine, aimait les pauvres, protégeait les abbatiales. Mais elle était femme, donc avatar d’Eve - cette aïeule universelle qui faisait un peu trop ami-ami avec un certain ophidien…

 

Mais si les serpents vaudois ne courent pas nos rues, ceux des savanes africaines, de la prairie texane ou de l’Inde s’acclimatent de mieux en mieux dans certains appartements chauffés ad hoc. Leur propriétaire leur voue une fascination lointaine: on ramasse d’abord un orvet des bords de la Menthue juste pour effrayer les frangines. Suivent une visite scolaire du Vivarium de Monsieur Garzoni, des safaris à vingt ans, des tours du monde à trente. A présent, l’herpétologue amateur collectionne et nourrit (de rats surgelés…) des crotales vivants par dizaines, des najas, des mambas et des pythons. Comme d’autres cultivent l’orchidée du Japon ou le kiwi des antipodes. Ses avant-bras sont couturés de morsures bifides, la chitine des mues lui donne de l’urticaire, mais il se dit le plus heureux des hommes.

 

 

 

 

18/02/2010

Boulimies hivernales et souper vaudois

VIGNDIAPO.jpg

Les climatologues ont raison de nous alarmer du réchauffement de la planète. Mais voilà trois mois que la météo du Bon Dieu se fait un ignoble plaisir de les contrarier en submergeant Washington d’une neige historique. En gelant les plaines du Vieux-Continent jusqu’à notre Gros-de-Vaud. En sertissant de cristaux de givre les ceps de Tartegnin, les filets de pêche du quartier de Rive à Nyon. Que sais-je? la barbiche même du pêcheur de féras.

 

Retour à notre premier manuel scolaire de français et à trois vers fameux de Charles d’Orléans:

 

«Le temps a laissé son manteau

De vent de froidure et de pluie,

Et s'est vêtu de broderie.»

 

Plus que la canicule, les frimas creusent l’appétit – pardonnez-moi cette évidence. Un autre génie poétique, la délicieuse Colette, disait crûment qu’ils «ouvrent l’estomac». Or savez-vous à quelle nourriture aspire l’estomac d’un Vaudois de la Côte qui (une fois n’est pas coutume) crie famine? Pas au tartare de langoustines au caviar d’osciètre de Philippe Chevrier. Il réclame «du solide», du simple, du bourratif, du régressif, du familial. Il rêve d’un souper vaudois traditionnel.

 

Ça se compose d’un reste du potage de midi, avec du pain, des patates «en robe des champs», un bout de lard et du fromage dur de Gruyère ou de l’Etivaz. Plus rarement d’une pâte molle: tommes combières, brie de la Venoge au poivre. Ce modique festin se solde par une compote de fruits et une barre de chocolat.

On s’y réchauffe les doigts, le museau et l’œsophage en buvant du café au lait que la Grand-Mamé Henriette aux yeux méfiants a versé dans un bol en grès. (Le dimanche soir, quand elle sort du four ses gâteaux aux poires, aux noix et à la cannelle, votre belle-mère se montre pourtant moins rébarbative.) Dès qu’elle vous brûlera la politesse pour aller dormir dans sa soupente, vous déboucherez enfin une bouteille de Satyre rouge, qui a une couleur de sang et de vie.

Le sang de cette même treille ramènera le vôtre à la meilleure des températures. Et les bises de février ressembleront à des brises de mai.

 

11/02/2010

Quand notre cathédrale s’appelait Notre-Dame

NDDELAUSANNE.jpg

Au Moyen Age, l’harmonie architecturale des cathédrales était moins apparente qu’aujourd’hui, car leurs flancs étaient camouflés par des maisons à colombages coiffées de chaume. Le plus bel édifice gothique de Suisse ne faisait pas exception: un agglomérat d’édicules profanes semblait greffé à sa noble taille en molasse comme le lichen des chênes, ou des nids de guêpes en guirlande. Au début du XIIIe siècle, les alentours du beffroi de Notre-Dame de Lausanne - 50 ans avant sa consécration par le pape Grégoire X - bourdonnaient d’activités populaires et commerçantes. Avec l’autorisation du Chapitre, des échoppes d’artisans aguichaient à l’envi les chalands les plus riches. La mercière Clarmunda leur vendait du drap de Flandres, des brocarts d’Italie. Le potier de l’actuelle rue Charles-Vuillermet des gubulets (gobelets) en céramique ou des chandeliers en étain. Dans la boutique de l’orfèvre Vullelmus, le marchandage prenait un tour plus distingué: ses rubis en cabochon, ses émeraudes enchatonnées dans des parures et ses croix-reliquaires en or massif provenaient de la cour du suzerain savoyard de Chambéry, ou de l’entourage de Louis IX à Vincennes. A la croisée des venelles, on buvait de l’hydromel chez le tavernier. Pour sceller des lettres de change, on poussait la porte de son voisin, le tabellion, un écrivain public qui avait aussi fonction de notaire.

Or, il n’y avait pas que des rupins qui souillaient les bords de leur houppelande sur le pavé boueux de la Cité. Des va-nu-pieds venus des autres collines y pataugeaient pour mendier, admirer le Christ en gloire du Portail peint de la cathédrale et, invoquer la protection de Notre Dame. En ce siècle de catholicisme fervent, toutes les prières allaient encore à la Vierge, et le droit au culte marial était dévolu à tous les citoyens. L’éperon rocheux de son magnifique sanctuaire accueillait tous les riches et tous les pauvres.

Un refuge éternel: neuf siècles plus tôt, leurs ancêtres Lousoniens de Vidy s’y étaient repliés pour fuir les barbares.