03/02/2010

Le renard du Jorat en hiver

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Pour marcher ces jours-ci de Mézières à Bercher, il en faut du courage! On brave la bise noire qui dévale des Alpes bernoises exprès pour brûler nos joues, nous transir les os et se moquer de nos protections vestimentaires dégotées aux soldes. Le polyester du coupe-vent en polaire n’y résiste pas. La laine drue façon loup ou la fausse hermine encore moins. Quant à la pelisse en renard synthétique, elle est si poreuse qu’elle éveille des ricanements dans les bois du Jorat alentour.

Le moqueur est sire Renard en personne; le Reginhart des légendes médiévales. (Et non pas «Maître Goupil», comme ça s’écrit quelquefois. Goupil, du latin vulpes, n’a jamais été un nom propre…)

Celui-là, je parle du renard vaudois roux ordinaire, s’est blotti dans un fourré du Riau-Graubon, un ru en aval du cimetière de Ropraz, où gît depuis octobre Jacques Chessex, son plus proche cousin en littérature. Le fauve préféré du poète ricane car, lui, ne redoute pas les frimas: son pelage devient plus volumineux en hiver et sa queue en écouvillon le suit comme un panache triomphal.

 

La froidure lui réserve pourtant des misères: il mange moins qu’en ses habitudes. Si la blancheur nivale des clairières lui permet de repérer plus vite les rares chats de ferme qui s’y aventurent, ou les derniers putois et mouffettes qui ont survécu, il tombe plus souvent sur des proies mortes. Sur de tristes trophées de charognard, dont il doit inévitablement s’accommoder - dérogeant malgré lui à ses principes aristocratiques de chasseur de vivants. Je suis sûr que le fier renard a le sentiment de déchoir davantage depuis qu’il s’est «urbanisé», à cause du mitage et du bétonnage de ses belles campagnes dont il a été expulsé, avec renarde et renardeaux. Quelle humiliation pour ces hobereaux en exil d’être condamnés à éventrer des poubelles lausannoises. Et y disputer un reste de subsistance aux corneilles, cousines du corbeau, leur ennemi mortel selon La Fontaine.

L’enjeu n’est même pas un fromage: juste une frange de pizza industrielle que janvier a gelée.

 

 

23/01/2010

Rachel Kolly d’Alba ou l’âme des violons

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Jusqu’au XVIe siècle, les violonistes étaient des violoneux, des ménétriers juste bons à accompagner les danses dans les tavernes. A la cour des Médicis, les joueurs de viole les traitaient de vacarmini, injure qu’il est nul besoin de traduire. Ce n’est qu’au début du XVIIIe que l’instrument de ces parias fut reconçu ingénieusement par le maître luthier Antonio Stradivari, de Crémone: un puzzle de 70 morceaux d’érable, d’ébène, collés ou ajustés, et sans le moindre clou. Il paracheva son chef-d’œuvre en l’enduisant d’un vernis brun-rouge, couleur d’alchimie. Elle confère depuis à l’instrument le plus fondamental de l’orchestre une sonorité chaude, élastique comme une flamme.

 

Elle avait deux ans Rachel Kolly d’Alba quand elle en vit à l’œuvre pour la première fois dans un studio de la Radio suisse romande, à La Sallaz. Oh, ce n’étaient pas tous des stradivarius, mais la petite Lausannoise (elle sera plus tard Aubonniarde, puis Montreusienne) comprit aussitôt que sa vie ne serait que musique et se structurerait aux accords d’un violon.

Son initiation commence à cinq ans: poser l’instrument sous le menton - sur la clavicule gauche. Baisser les épaules, distendre les muscles du cou. S’exercer délicatement avec un crayon avant d’empoigner l’archet en bois-brésil de Pernambouc - auquel s’attache une mèche en crins de cheval. Ses vibrations sur les cordes sont transmises à la table par le chevalet et, à l’intérieur par une cheville rainurée en sapin que les menuisiers appellent le tourillon, et les luthiers l’âme. Ainsi, les violons ont une âme, et l’âme de qui en joue recèle une saveur boisée qui se réveille quand une passion contrôlée l’irise et la ventile. Virtuose précoce, Rachel Kolly d’Alba maîtrise à vingt-neuf ans des émotions restées enfantines, et la grâce de l’exécution embellit encore son profil de majolique. Une soliste de premier plan mais pas une solitaire: depuis deux ans, elle dirige artistiquement le Riviera Festival de Montreux qui redémarre ce dimanche 24 janvier, et s’ouvre à tous les arts.

 

 

http://racheldalba.com

12/01/2010

Histoire de la soupe populaire

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Dans la Suisse des années soixante, un enfant ne devait surtout pas ressembler à un pauvre, même s’il en était un. «T’as encore troué les genoux de ton pantalon, disaient les mamans. De quoi aurai-je l’air en t’emmenant à l’école?» Depuis, les déchéances vestimentaires sont devenues à la mode, même chez les nantis, qui ne réveillonnent plus qu’en jeans délavés. A l’opposé, je connais femmes élégantes, chômeuses en fin de droit, qui préfèrent se nourrir de bouillons à base d’un même os de poulet plutôt que de se priver du nouveau pantalon en lambskin mou et du dernier foulard Gucci. Nous ne les verrons jamais à la Soupe populaire de la regrettée Mère Sofia, rue Martin 18, à Lausanne. Et c’est dommage, car ce qui y rassasie le plus les affamés est la charité spontanée des bénévoles.

La soupe populaire n’a été désignée comme ça qu’après le krach de Wall Street de 1929, pour s’instituer et se répandre dans le monde. Mais à Lausanne, sa tradition existait déjà à la fin du XVIIIe siècle. La ville comptait alors 7400 habitants; le Flon et la Louve qui séparent ses trois collines étaient à ciel ouvert. La débine y sévissait à Saint-Roch, à Saint-Laurent, à Marterey. C’étaient de petites «cours des miracles» où les femmes étaient plus nombreuses à quémander du pain. Leur pécule de matelassières, lavandières, tripières ou cabaretières devenant insuffisant quand la neige de janvier obstruait les routes vicinales et faisait grimper le prix des denrées. Elles confluaient avec leur marmaille place Saint-François, autour d’une gigantesque chaudronnée de soupe aux raves et à la couenne de cochon que leur faisait servir une certaine Veuve Détraz. La philanthrope se montrait tout aussi charitable envers la gent masculine: ouvriers maçons que l’hiver désœuvrait, domestiques chassés après vingt ans de service à cause d’une infirmité impromptue, ou pour avoir dérobé à leurs maîtres patriciens un sac de froment.

Hélas, le prénom de cette lointaine devancière de Mère Sofia a été effacé des tablettes de l’Histoire.