12/06/2011

Petite géographie olfactive du Pays de Vaud

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S’il devait attribuer une saveur précise à sa terre d’adoption, le soussigné évoquerait d’abord le lait condensé en tube de notre enfance, dont nous suçotions le goulot fileté en catimini jusqu’à plus faim. N’ayant pas eu la chance d’être allaité par Maman (il a été sustenté à la poudre blanche lyophilisée qu’inventa en 1908 un certain Maurice Guigoz), il voua tôt sa tendresse à notre vache nationale. Surtout aux heures fixes où le modzon la tète: le veau «sous sa mère» n’a point d’autre nourriture que le lait. Le vrai! Avec celles de l’épicéa combier, du bouquetin de Château-d’Œx et du fumier des fermes voisines, l’odeur du lait bovin fait partie des huiles essentielles de la mythologie vaudoise. En Lavaux, elle renaît dans la flaveur dorée et prénatale du vin blanc: «Long en bouche, un chouia lacté juste comme il faut… Ouais, il va bien ton Calamin, Fernand!»

Mais la palette aromatique du canton s’ouvre aussi aux fenaisons préalpines, au céleri d’Arrissoules, à la rhubarbe jeunette de Cudrefin, au noisetier des Charbonnières - dont les haies, soit dit au passage, sont des pièges à escargots… A Chêne-Pâquier, le tablier ourlé de dentelle des grands-mamans se parsème de cerfeuil. A Echallens, j’ai connu une aïeule sèche et belle comme une chèvre qui préférait la lecture des Méditations évangéliques d’Alexandre Vinet à la besogne cuisinière. Sa progéniture la tarabustait, tel un essaim de moucherons, autour de son banc préféré au pied d’un tulipier de Virginie. Un jour, on lui tendit un flacon d’ammoniac - dont l’acide exhalaison fait suffoquer et larmoyer.

 

-     Sentez voir ce sucre, Mamy. Est-il encore bon?

 

La dame à chignon d’argent plongea son nez pointu dans le bocal, inhala de toutes ses forces et répondit, l’œil sec:

 

-     Ce n’est pas du sucre. On dirait de l’ammoniac!

 

L’anosmie de nos aînés est une affection grave qui atténue leur odorat. Mais elle a le mérite de leur épargner les vapeurs fétides de la STEP Vidy quand ils déambulent en chaise roulante dans les allées du Parc Bourget. Les brises du Léman qui secouent les hauts feuillus ébouriffent aussi leur chevelure chenue en leur rappelant les souvenirs parfumés de leur jeunesse.

 

 

01/06/2011

Un enseignant parle de ses chers ados

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En ses chroniques de La Montagne de Clermont-Ferrand, Alexandre Vialatte assure que les instituteurs auvergnats avaient coutume, une fois l’an, de rôtir l’écolier le plus gras pour le manger. Cela donnait créance à leur réputation d’ogres, non pas naturels comme sont parfois papa et maman – façon Petit Poucet - mais institutionnels. Cette barbarie pédagogique se serait-elle déplacée jusque dans notre «honnête» Pays de Vaud? Notre méfiance envers tout fonctionnaire est, dit-on, légendaire: «Non seulement qu’ils ont bouffé notre petit Lucien à l’œil, mais c’est avec nos impôts qu’ils ont payé le charbon du gril et même les allumettes!» Des maîtres anthropophages, il en existe partout, or j’en connais un, qui enseigne aujourd’hui au collège de Bussigny à 75 ados de 8e, 9e et 10e années. Des filles, des garçons de treize et dix-huit ans. Jean-Blaise Rochat a la sagesse de ne pas les avaler tout crus, mais avec une dégustation mesurée de gastronome; en philosophe stoïcien doué d’empathie.

 

Le nouveau rédacteur responsable de La Nation y écrit tous les 15 jours un billet «pris sur le vif», plus sentimental que d’humeur, et qui a fini par charmer même les détracteurs de ce périodique de la Ligue vaudoise, qui se veut garante de l’identité cantonale. Par un long prologue à ses Juvenilia, dont un florilège vient de paraître aux Cahiers de la Renaissance*, Rochat adresse aux familles de ses 75 élèves une confession au style clair et aérien, sans polémique, assaisonné d’humour de soi, De méditations graves aussi. D’une tendresse pudique qui va prioritairement à ses ouailles, même si leur âge hybride est taxée par les temps qui courent de délinquance, parfois hélas confirmée… Or Jean-Blaise Rochat narre les turbulences qu’il a appris à résorber comme des épisodes exceptionnels, dont il serait nécessaire de tirer des leçons d’humanité. Aux géniteurs de ses sauvageons bien-aimés, il tend une main franche, tout en avouant son rejet d’un fumeux concept Partenariat école-parents dont se gargarisent des néo-pédadogues qui ne savent pas ce qu’est l’adolescence: «Je ne suis pas le papa de mes élèves, vous n’êtes que partiellement le prof de vos enfants.»

 

Lettre aux parents de mes élèves, Cahiers de la Renaissance Vaudoise, 146 p.

 

25/05/2011

Les Romands ont leurs mots pour médire

 

 

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En Suisse francophone, on serait plus inspiré à dire du mal d’autrui que du bien. Cette observation est de Christine Barras, une philologue de haut vol qui, après s’être intéressée à la sagesse de nos proverbes, vient de publier un recueil de «locutions du corps et de l’esprit»*. Comment désigne-t-on familièrement chez nous – entre Vaud et Genève, le Jura et le Valais, Neuchâtel et Fribourg – la peur, la colère, l’ennui? Quelles tournures langagières décrivent notre rapport à autrui? A notre propre corps? En liant une gerbe d’expressions vernaculaires, inspirées parfois des patois et où la sexualité n’a pas été oubliée, la dialectologue (qui est accessoirement psychopédagogue à Bruxelles) s’étonne que la majorité d’entre elles soient négatives: «Celles qui concernent la bêtise, la méchanceté et les soucis sont bien plus nombreuses que celles qui vantent l’intelligence, la bonté et la sérénité. Et lorsqu’une locution donne une note positive, la critique ou la jalousie ne sont jamais loin.»

 

 

 

 

Ainsi, pour débiner l’orgueil d’un patron, les Jurassiens disent qu’«il se dresse comme un coq sur un fumier», et les Lausannois de Montheron qu’«il se dresse comme un pou sur la croûte d’un ulcère»! Un Valaisan d’Isérables à propos d’un pendulaire sédunois: «Je ne m’y fie pas plus qu’au chat». A Blonay, la variante vaudoise est un chouia plus circonstanciée: «Ce notaire genevois qui racheté la ferme de Loulou, je ne m’y fie pas plus qu’à un chat à côté d’une motte de beurre.» Pour amocher davantage le physique d’un ennemi on dira qu’il a «le nez comme une carotte» (Penthalaz), des replis d’oreille «en bords de tarte» (Cully), des lèvres «en bords de chaudière (Le Châble/VS). S’il est affligé d’un strabisme divergent, «il regarde le diable sur le poirier» (Vernier/GE), ou «il a un œil qui regarde du côté d’Epalinges et l’autre vers Saint-Sulpice»… Ah oui! j’allais oublier la sexualité: à Nendaz, ça se fait «comme font les chiens». A La Brévine, en «mettant la chair dans la marmite». A Leysin, à propos d’un étalon «qui bande à crédit»: il est capable de «faire arriver les douze apôtres»…

 

Le parler intime des Romands, Ed. Cabédita, 120 p.

 

 

 Le dessin ci-dessus, signé André Paul, illustre la couverture du livre.