18/03/2010

Louis Soutter, aux doigts noirs et solaires

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Les dessins de ce grand artiste romand du XXe siècle furent longtemps pris pour de l’art brut; soit des productions de personnes «indemnes de culture artistique», ignorantes des principes élémentaires de la création. Parmi lesquelles, des malades mentaux. Or si la confusion psychique, les souffrances intérieures de Louis Soutter (1871-1942) étaient indéniables, elles nourrissaient une œuvre structurée, fondée sur une intelligence des formes, des lignes et des couleurs. Sublimée par une spiritualité obscure et puissante: des tableaux qui disent l’obsession de la mort, la terreur de la chair. Le dramaturge Henri-Charles Tauxe y a pertinemment décelé un «Délirium psychédélique» - titre d’un spectacle créé à Lausanne en 2006. Désormais, les dessins de Louis Soutter en ses cahiers d’écolier, ses visages maniéristes, ses peintures au doigt ont atteint, comme on sait, une reconnaissance universelle. (Le fou ne peignait pas comme un fou…) On pourra réapprécier ces jours-ci quelques-unes de ses fulgurances à la Galerie du Marché*, au pied des célèbres escaliers du même nom.

 

Qu’est-ce qu’une peinture au doigt? Les cinq dernières années de sa vie à l’EMS du Jura, à Ballaigues, Soutter avait une vue déclinante qui l’empêchait de tenir un crayon ou un pinceau. Il trempait dès lors la pulpe de ses index dans de l’encre de Chine ou de la gouache et traçait sur des feuilles de grand format (65 x 50) des images violentes, presque choquantes. Il dessinait avec son doigt - un peu à l’instar du Christ dans l’épisode de la femme adultère. A croupetons, nu comme un ver, comme pour s’enfoncer dans une réalité qui lui échappait. Dans une chambre aux murs chaulés de blanc, entre une chaise et un lit de fer. Rongé par de méchants souvenirs matrimoniaux américains, il y étouffait et y rêva d’évasion. Mais après quelques tentatives maladroites dans les sous-bois alluviaux de l’Orbe et de la Jougnenaz, il retournait à l’EMS pour se replier dans sa bauge, qui sentait l’encre noire, le désespoir.

Et un soleil secret.

www.galeriedumarche.ch

 

08/03/2010

La pêche en rivière et les truites de la Mèbre

 

 

 

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Le dimanche, Madame est au potager pour semer le chou, la bette et le céleri-branche. Apaisante routine de saison. Pour Monsieur, la saison n’a rien de rassénérant. Elle est excitante et jubilatoire: avec l’ouverture de la pêche en rivière, il peut enfin inaugurer la canne polyvalente qu’il vient d’acquérir sur les conseils avisés de Terre & Nature du 25 février. Longue de 3 m, 50, elle le familiarisera avec les techniques du «lancer», du «toc» et de la «dandinette». Il a rempli son sac d’un barda de leurres, d’hameçons, de cuillers, de moulinets, de pesons et j’en passe. Il s’est initié à une terminologie nouvelle avec une foi naïve d’apôtre, précipitamment et sans tout comprendre, et que viennent encore compliquer des conseillers au jargon gouleyant. Le romancier Jacques-Etienne Bovard, un Vaudois qui chasse le poisson depuis les temps bibliques, lui présage des difficultés mécaniques ou balistiques: accrochages, emmêlages, ratages, etc. Yvan Isoz de Servion, qui enseigne ce hobby comme un énième art, lui apprend à humer l’esprit des ondes claires «en Sioux». Le passage de la proie ne s’y guette pas, il se devine, et la pêche en rivière en devient un exercice télépathique, et poétique.

 

 

 

 

Mais où aller pêcher, et quoi, quand on est un néophyte impressionné par tant de sapience? Si j’en étais un, j’opterais pour la truite fario à squame diaprée. Elle se royaume notamment en pays universitaire, à Dorigny, dans les ondes de la Mèbre, peu avant leur déferlement dans son confluent la Sorge, puis dans la Chamberonne qui les fourvoiera dans le Léman. La truite fario a un corps fuselé de top model mais une grosse tête dont la moue m’évoque certain concierge de pensionnat. Elle est, dit-on, le seul poisson capable de résister aux vitesses de l’eau liées à une déclivité forte, comme c’est le cas de la Mèbre en ses méandres. A l’emplacement d’un ancien barrage, dit de la Pétause, elle gravit en période de frai une espèce d’échelle aménagée exprès pour elle.

La divine peut ainsi monter des marches avec la grâce d’une star cannoise.

 

02/03/2010

Reptiles d’ici, d’outremer et du folklore

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Bientôt les serpents suisses auront-ils droit eux aussi à un avocat? La question est, si j’ose dire, piquante, car parmi mes amis du barreau je n’en vois guère qui se frotteraient volontiers aux écailles de cette nouvelle catégorie de clients. Cela dit, dans nos régions, les reptiles autochtones ne sont pas légion: la vipère péliade et l’aspic vivent discrètement dans les épierrements des Alpes et du Jura. Quelquefois sous la treille de Lavaux pour y traquer le lézard des murailles. L’inoffensive couleuvre verte et jaune se planque dans les buissons. Celle dite d’Esculape (la même qui s’entortille sur l’enseigne des pharmacies) erre en spectre fabuleux sur les berges de la Veveyse ou de l’Areuse. D’elle procède la légende de la Vouivre, femme-serpent responsable de crues dévastatrices et dévoreuse de voyageurs. Une Mélusine jurassienne, qui a inspiré comme on sait Marcel Aymé, et que des bardes locaux (affreusement misogynes) avaient curieusement associée à la reine Berthe, la plus débonnaire suzeraine du Xe siècle. Elle filait la laine, aimait les pauvres, protégeait les abbatiales. Mais elle était femme, donc avatar d’Eve - cette aïeule universelle qui faisait un peu trop ami-ami avec un certain ophidien…

 

Mais si les serpents vaudois ne courent pas nos rues, ceux des savanes africaines, de la prairie texane ou de l’Inde s’acclimatent de mieux en mieux dans certains appartements chauffés ad hoc. Leur propriétaire leur voue une fascination lointaine: on ramasse d’abord un orvet des bords de la Menthue juste pour effrayer les frangines. Suivent une visite scolaire du Vivarium de Monsieur Garzoni, des safaris à vingt ans, des tours du monde à trente. A présent, l’herpétologue amateur collectionne et nourrit (de rats surgelés…) des crotales vivants par dizaines, des najas, des mambas et des pythons. Comme d’autres cultivent l’orchidée du Japon ou le kiwi des antipodes. Ses avant-bras sont couturés de morsures bifides, la chitine des mues lui donne de l’urticaire, mais il se dit le plus heureux des hommes.