11/02/2010

Quand notre cathédrale s’appelait Notre-Dame

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Au Moyen Age, l’harmonie architecturale des cathédrales était moins apparente qu’aujourd’hui, car leurs flancs étaient camouflés par des maisons à colombages coiffées de chaume. Le plus bel édifice gothique de Suisse ne faisait pas exception: un agglomérat d’édicules profanes semblait greffé à sa noble taille en molasse comme le lichen des chênes, ou des nids de guêpes en guirlande. Au début du XIIIe siècle, les alentours du beffroi de Notre-Dame de Lausanne - 50 ans avant sa consécration par le pape Grégoire X - bourdonnaient d’activités populaires et commerçantes. Avec l’autorisation du Chapitre, des échoppes d’artisans aguichaient à l’envi les chalands les plus riches. La mercière Clarmunda leur vendait du drap de Flandres, des brocarts d’Italie. Le potier de l’actuelle rue Charles-Vuillermet des gubulets (gobelets) en céramique ou des chandeliers en étain. Dans la boutique de l’orfèvre Vullelmus, le marchandage prenait un tour plus distingué: ses rubis en cabochon, ses émeraudes enchatonnées dans des parures et ses croix-reliquaires en or massif provenaient de la cour du suzerain savoyard de Chambéry, ou de l’entourage de Louis IX à Vincennes. A la croisée des venelles, on buvait de l’hydromel chez le tavernier. Pour sceller des lettres de change, on poussait la porte de son voisin, le tabellion, un écrivain public qui avait aussi fonction de notaire.

Or, il n’y avait pas que des rupins qui souillaient les bords de leur houppelande sur le pavé boueux de la Cité. Des va-nu-pieds venus des autres collines y pataugeaient pour mendier, admirer le Christ en gloire du Portail peint de la cathédrale et, invoquer la protection de Notre Dame. En ce siècle de catholicisme fervent, toutes les prières allaient encore à la Vierge, et le droit au culte marial était dévolu à tous les citoyens. L’éperon rocheux de son magnifique sanctuaire accueillait tous les riches et tous les pauvres.

Un refuge éternel: neuf siècles plus tôt, leurs ancêtres Lousoniens de Vidy s’y étaient repliés pour fuir les barbares.

 

 

 

 

 

03/02/2010

Le renard du Jorat en hiver

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Pour marcher ces jours-ci de Mézières à Bercher, il en faut du courage! On brave la bise noire qui dévale des Alpes bernoises exprès pour brûler nos joues, nous transir les os et se moquer de nos protections vestimentaires dégotées aux soldes. Le polyester du coupe-vent en polaire n’y résiste pas. La laine drue façon loup ou la fausse hermine encore moins. Quant à la pelisse en renard synthétique, elle est si poreuse qu’elle éveille des ricanements dans les bois du Jorat alentour.

Le moqueur est sire Renard en personne; le Reginhart des légendes médiévales. (Et non pas «Maître Goupil», comme ça s’écrit quelquefois. Goupil, du latin vulpes, n’a jamais été un nom propre…)

Celui-là, je parle du renard vaudois roux ordinaire, s’est blotti dans un fourré du Riau-Graubon, un ru en aval du cimetière de Ropraz, où gît depuis octobre Jacques Chessex, son plus proche cousin en littérature. Le fauve préféré du poète ricane car, lui, ne redoute pas les frimas: son pelage devient plus volumineux en hiver et sa queue en écouvillon le suit comme un panache triomphal.

 

La froidure lui réserve pourtant des misères: il mange moins qu’en ses habitudes. Si la blancheur nivale des clairières lui permet de repérer plus vite les rares chats de ferme qui s’y aventurent, ou les derniers putois et mouffettes qui ont survécu, il tombe plus souvent sur des proies mortes. Sur de tristes trophées de charognard, dont il doit inévitablement s’accommoder - dérogeant malgré lui à ses principes aristocratiques de chasseur de vivants. Je suis sûr que le fier renard a le sentiment de déchoir davantage depuis qu’il s’est «urbanisé», à cause du mitage et du bétonnage de ses belles campagnes dont il a été expulsé, avec renarde et renardeaux. Quelle humiliation pour ces hobereaux en exil d’être condamnés à éventrer des poubelles lausannoises. Et y disputer un reste de subsistance aux corneilles, cousines du corbeau, leur ennemi mortel selon La Fontaine.

L’enjeu n’est même pas un fromage: juste une frange de pizza industrielle que janvier a gelée.

 

 

23/01/2010

Rachel Kolly d’Alba ou l’âme des violons

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Jusqu’au XVIe siècle, les violonistes étaient des violoneux, des ménétriers juste bons à accompagner les danses dans les tavernes. A la cour des Médicis, les joueurs de viole les traitaient de vacarmini, injure qu’il est nul besoin de traduire. Ce n’est qu’au début du XVIIIe que l’instrument de ces parias fut reconçu ingénieusement par le maître luthier Antonio Stradivari, de Crémone: un puzzle de 70 morceaux d’érable, d’ébène, collés ou ajustés, et sans le moindre clou. Il paracheva son chef-d’œuvre en l’enduisant d’un vernis brun-rouge, couleur d’alchimie. Elle confère depuis à l’instrument le plus fondamental de l’orchestre une sonorité chaude, élastique comme une flamme.

 

Elle avait deux ans Rachel Kolly d’Alba quand elle en vit à l’œuvre pour la première fois dans un studio de la Radio suisse romande, à La Sallaz. Oh, ce n’étaient pas tous des stradivarius, mais la petite Lausannoise (elle sera plus tard Aubonniarde, puis Montreusienne) comprit aussitôt que sa vie ne serait que musique et se structurerait aux accords d’un violon.

Son initiation commence à cinq ans: poser l’instrument sous le menton - sur la clavicule gauche. Baisser les épaules, distendre les muscles du cou. S’exercer délicatement avec un crayon avant d’empoigner l’archet en bois-brésil de Pernambouc - auquel s’attache une mèche en crins de cheval. Ses vibrations sur les cordes sont transmises à la table par le chevalet et, à l’intérieur par une cheville rainurée en sapin que les menuisiers appellent le tourillon, et les luthiers l’âme. Ainsi, les violons ont une âme, et l’âme de qui en joue recèle une saveur boisée qui se réveille quand une passion contrôlée l’irise et la ventile. Virtuose précoce, Rachel Kolly d’Alba maîtrise à vingt-neuf ans des émotions restées enfantines, et la grâce de l’exécution embellit encore son profil de majolique. Une soliste de premier plan mais pas une solitaire: depuis deux ans, elle dirige artistiquement le Riviera Festival de Montreux qui redémarre ce dimanche 24 janvier, et s’ouvre à tous les arts.

 

 

http://racheldalba.com