02/12/2009

Lausanne-Gare de Lyon: de Ramuz au TGV

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A partir du 13 décembre, les usagers lausannois du TGV pour Paris profiteront d’un temps de parcours réduit de 30 minutes. Leurs douleurs lombaires en seront un peu atténuées, car l’inconfort des sièges de ce bolide (à l’exemple de la fadeur de ses sandwichs jambon beurre) est proportionnel à sa célérité enviée par toutes les nations. Nombreux sont les Romands un peu quinquas qui regrettent le velours douillet des dossiers du Trans-Europe-Express (image), le fumet de son chateaubriand cuit à la demande et les services en argent de son wagon-restaurant. Qu’ils sont ingrats envers la France, ces Helvètes! N’ont-ils pas été les premiers étrangers connectés, dès 1981, au réseau ferroviaire le plus moderne du monde…

Foin de nostalgie: notre plus ancien souvenir du train pour Gare de Lyon remonte aux convois nocturnes des années septante. On était un post-adolescent acnéique, complexé par un accent vaudois que des cousins français persifleraient sans doute en singeant celui de Genève (C’est pas pôssible…), et chargé d’une valise encombrante. Elle fut pourtant providentielle, servant de matelas de fortune entre la portière de la rame et l’accès aux WC. L’enthousiasme de découvrir la Ville Lumière avait beau valoir des sacrifices, le trajet n’en durait pas moins sept ou heures.

 

Relire «Paris, notes d’un Vaudois»*. Ramuz y narre par le menu son premier train pour ce cap mythique. Une nuit d’octobre 1900. Le poète a 22 ans, suffisamment de picaillons pour ne point coucher sur une valise à même le sol, et autant de curiosité poétique pour relever le bleu délavé du tissu de son compartiment. Ou le décorum du «cordon douanier» au franchissement du Jura; la vapeur de la locomotive se mêlant aux bruines d’automne; le «système enchevêtré de rails dont on apercevait les écheveaux se nouer et se dénouer à perte de vue». Sans oublier la nervosité des passagers.

Au sortir de la gare de Lyon, Ramuz leva les yeux vers une pendule monumentale qui domine tout un quartier. Voilà 110 ans qu’elle égrène le temps au même rythme.

 

Editions Plaisir de Lire

 

 

25/11/2009

L’orthorexique à la saison des réveillons

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L’orthorexie est une maladie neuve, même si son nom jargonneux se lustre d’étymologie antique - du grec orthos, correction (comme dans orthographe) et orexis, appétit. Elle est une obsession du manger sain. Après avoir renoncé au tabac, au Dézaley et au café, on a pris goût à la mortification. On est frustré de ne plus pouvoir s’interdire quelque chose. Alors c’est sur l’alimentation qu’on rive ses suspicions, et se nourrir devient un cauchemar de comptable: ce ne sont qu’additions de vitamines, soustractions de lipides et de protéines. Le taillé aux greubons, les bricelets, la taillaule et le papet ne sont plus que des souvenirs balayés au cliquetis de la calculette. L’orthorexique ne les regrette pas. Il se désole même d’avoir jadis aimé ces délicatesses pathogènes. Tel est le tourment mon ami Fabien H., que cette hantise moderne vient de contaminer. Pour lui, il n’y a plus que de bonnes et de mauvaises denrées.

Pour ne rien arranger, les secondes ne cessent de l’emporter sur les premières au rythme de l’actualité alimentaire. Je pense aux dérives de l’industrie et des scandales en série qui enflamment les médias depuis cinquante ans: bœuf aux hormones, tremblante du mouton, porc aux tranquillisants, vache folle, listériose, dioxine, OGM, et j’en supprime.

Mon Fabien s’est mis à décliner toute invitation à dîner. Il vient de bannir le lait, les œufs, et même les céréales «qui font monter vite la glycémie». Il n’ingère plus que des yoghourts de sa fabrication et de l’eau de robinet bouillie chez lui. Bref, il s’isole. Ses enfants, petits-enfants et ses amis en sont malheureux; lui aussi peut-être, mais il n’en montre rien. Noël, c’est dans un mois; la Saint-Sylvestre du Nouvel-An sept jours après. Ses proches s’engraisseront de foie d’oie, de coquilles Saint-Jacques aux truffes périgourdines, de chapons dodus, de pâtisseries glacées. Lui, se régalera en veuf solitaire d’un pain azyme, donc sans levain, et d’une mandarine. A l’instar de nos pauvres de Saint-Roch, il y a cent ans.

Un ermite philosophe?

 

18/11/2009

Le cerneau de la noix est lobé comme un cerveau

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Les redoux de novembre ont donné aux crépuscules du Jorat des fonds caramélisés, des reflets acajou évoquant les puissantes toiles bibliques du Caravage. Les meilleurs exégètes du maître lombard du XVIIe siècle associent cette couleur au brou de noix. Ou au marc de noix, que les Vaudois de la campagne appellent le nillon. Cette teinture brune des menuisiers, qui rend si onctueuses nos tartes traditionnelles, est extraite du péricarpe lisse et gluant des fruits du noyer.

Jadis, à Corcelles, Montpreveyres ou dans le Nord du canton, ses drupes étaient gaulées vers la mi-automne à l’aide de longues perches, puis mises à sécher sur des claies d’osier dans des mansardes aérées. Avant décembre, des familles entières s’adonnaient au rituel du gremaillage, soit de la cassée et du triage des noix. Il fallait avoir des doigts agiles pour en dégager les cerneaux destinés au pressoir. Pour abattre la besogne, la maisonnée s’attablait sous les braisières et poêlons suspendus de la cuisine. On devisait rarement. Au cliquètement soyeux de l’épluchage répondaient les éclats du feu de la vaste cheminée. Grand-tante Mathilde grappillait au hasard quelques graines destinées à son art pâtissier. Elle les déversait en une curieuse jatte ronde, taillé dans une verrue de hêtre, maintenue entre ses genoux maigrichons.

Une photographie de Gustave Roud - qui ne fut pas seulement un grand poète - a immortalisé en 1941 cette liturgie du gremaillage chez ses voisins Cherpillod, de Vucherens. Une belle aïeule à mantille, un grave moustachu chenu et deux jeunes gens à biscoteaux y font crisser de leurs mains rêches un amoncellement de coques sur une table en bois clair.

Avez-vous remarqué que les moulures de ces coques évoquent celles du cerveau humain? Raison de plus pour les dépiauter avec une adresse chirurgicale. A l’intérieur, le cerneau blanc, crémeux quand il est jeunot (et s’arrose volontiers d’un verre de moût de Lavaux) se divise en deux cotylédons. On jurerait les lobes d’une cervelle.

La noix penserait-t-elle comme nous?