05/04/2011

A-t-on encore le droit s’aimer son pays?

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A l’heure où l’helvétocentrisme est décrié par des Suisses «ouverts sur le monde», Frank Bridel – qui n’a rien d’un chauvin borné - fait une déclaration d’amour à sa patrie. Il la décline sous la forme d’un abécédaire*, genre autorisant les coq-à-l’âne. D’A, comme Alémaniques, à Z, comme le plafond peint de l’église romane de Zillis, aux Grisons, ce journaliste chevronné donne la pleine mesure de son talent dans les chapitres sur nos institutions fédérales et la ville de Berne. Il y a été durant 9 ans correspondant pour divers médias après un passage à la rédaction en chef de la Gazette de Lausanne. Comment peut-on être Romand dans la capitale d’un pays complexe forgé par des Germaniques? Comment y apprendre à ne pas frimer ni trop causer sous une coupole où le pragmatisme et la discipline prédominent? Comment y rester quand même irrespectueux? Belles pages aussi sur les peintres Füssli, Hodler, Vallotton. Sur Ernest Ansermet, «faucheur puissant et raffiné». Sur la saga des Piccard. Sur le Léman dont Bridel dépeint les camaïeux avec un regard pictural emprunté aux maîtres vénitiens, ou à Klimt.

Oui, il faut encore du courage pour avouer qu’on aime son pays - même si ce sentiment revient à de nombreux échaudés de la mondialisation économique. Avant celle-ci, il y eut ce que la génération idéaliste des années 50 appela le «mondialisme»: tous les hommes aspirant à la liberté, le concept même de nation tombait en désuétude- avec son corollaire le patriotisme. Cinq ans après la guerre, il devenait ringard, voire douteux, d’évoquer les grands poètes de la Résistance française: Paul Eluard, Louis Aragon… A Paris, on n’osait même plus siffloter l’air de «Douce France» de Charles Trenet. Pourtant, cette romance – relancée plus tard par des musiciens maghrébins – n’est aucunement patriotarde: elle n’éveille que les émotions d’une enfance, le chemin de l’école, une rivière à côté d’un village, le soleil des jours heureux. En 1962, Jacques Brel se fit à son tour impertinemment lyrique en chantant Le Plat pays. Un hommage belge à «La Venoge» de Jean Villard-Gilles.

Frank Bridel: «Suisse mon amour», Ed. Slatkine, 240 p.

 

 

29/03/2011

Jacques Chessex reconnu à Lisbonne

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A la mi-mars, les rues pentues du Bairro Alto sont venteuses. On arpente le Montmartre lisboète avec la sensation de ne point avancer: ce sont les élégantes maisons du XVIIe siècle qui vous «viennent contre», comme dans les travellings lents d’un film d’Alain Tanner. Le climat politique est à l’orage mais le bleu du ciel est pur et, sur façades et bossages, la lumière des après-midi aveuglante. Le soleil semble au zénith, alors qu’il ne l’est plus. C’est un soleil lémanique, ramuzien: il se dédouble en se reflétant sur le Tage. Il y en a un là-haut et un second dans l’eau - dans les ondes basanées de l’estuaire où il se répercute pour faire tout miroiter. En Lavaux, sa réfringence dore les grappes de nos vignes. Dans la capitale portugaise, elle se démultiplie pour mordorer les pliures d’une cité qui ondule en accordéon. L’ombre du marcheur s’y dédouble aussi sur le pavé friable des trottoirs. Ce fut l’ombre de Fernando Pessoa (1888-1935), le plus protéiforme des poètes, qui signa des centaines de chefs-d’œuvre de son nom mais aussi d’une pléiade de pseudonymes. Il y a vingt ans, il y eut celle de Jacques Chessex, qui l’admirait et erra entre l’Alfama et l’Alcantara pour s’inventer un sosie immoral, qui sera celui d’Aimé Boucher, le narrateur de La Mort d’un juste.

 

Or le conférencier que je suis doit se rendre sur une autre butte de Lisbonne pour présenter, à la Casa Fernando Pessoa justement, un autre roman du grand Vaudois: O Vampiro de Ropraz.

Le style à la fois sobre et moiré de Chessex a fasciné sa traductrice, une femme timide mais narquoise - Manuela Torres sait désormais toutes les mystères ethnologiques de notre Jorat à l’orée du XXe siècle – alors qu’elle n’y a jamais mis les pieds… A la sauvette, elle me questionne sur la personnalité de l’auteur:

-     Il était un peu spécial, n’est-ce pas?

-     Il était excessivement spécial!

 

Contre toute attente, ma réponse la réjouit. Le lendemain, à l’Université de Porto une étudiante me soufflera:

-     Qu’il était très violent envers son pays, votre Chessex. Il devait trop l’aimer.

 

 

15/02/2011

Un régicide anglais abattu à Saint-François

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Ce fait divers méconnu à trame shakespearienne remonte à l’été 1664. Notre poète Pierre-Louis Péclat l’a délicieusement romancé en un recueil impressionniste de souvenirs en prose*. Le lieu du drame est la place Saint-François. Voilà des mois que les Lausannois observent des allées et venues furtives de citoyens anglais vêtus de sombre sous le perron d’un des leurs, un quinquagénaire nommé John Lord Lisle, qu’ils désignent comme un chancelier (Sir Chancellor). Il habite à trois pas de l’ancienne église des Frères mineurs et jouit de la considération des lieutenants baillivaux, plus d’une protection policière secrète. Il se prémunit quand même d’une garde rapprochée de compatriotes. Or lui ni ses hommes ne sont des sujets de Sa Majesté, le roi Charles II, mais les «assassins» de son père, l’élégant Charles I peint par Van Dyck, qui fut décapité à Whitehall en 1649. Des «suppôts» d’Olivier Cromwell… Ils ont fui leur pays, malgré une absolution promise aux régicides par la monarchie restaurée. Lisle fut un des juges puritains qui avaient envoyé leur souverain à l’échafaud. Et, plus tard, un exterminateur féroce de catholiques d’Irlande: ces rebelles papistes idolâtres, toujours en ribote. Et revanchards!

 

C’est pour échapper aux représailles imprévisibles de cette engeance irlandaise que John Lisle et son escorte échouèrent finalement à Lausanne, un havre protestant. La ville ressemblait alors trait pour trait, venelle par venelle, à la maquette monumentale (échelle d’1/200) qui la reconstitue aujourd’hui au Musée historique. A la Palud, le bâtiment de l’Hôtel de Ville n’a pas encore été réédifié. Les maisons patriciennes de la rue de Bourg ont des jardins qui s’allongent jusqu’aux remparts (actuellement délimités par l’avenue du Théâtre). 

Enfin, zoom et fondu enchaîné la place Saint-François. En ce jeudi 11 août 1664, John Lisle se promène devant l’échoppe d’un barbier. En sort un homme à chapeau noir qui l’abat d’un coup de carabine. Le tueur est un certain MacDonnell. Un Irlandais! Il s’échappera à cheval en hurlant «Long live the King!». Sans être pourchassé. John Lisle, victime de la réalpolitik?

 

 

Transports, Ed. L’Âge d’Homme, 150 p.