23/01/2010

Rachel Kolly d’Alba ou l’âme des violons

KOLLYDALBA.jpg

Jusqu’au XVIe siècle, les violonistes étaient des violoneux, des ménétriers juste bons à accompagner les danses dans les tavernes. A la cour des Médicis, les joueurs de viole les traitaient de vacarmini, injure qu’il est nul besoin de traduire. Ce n’est qu’au début du XVIIIe que l’instrument de ces parias fut reconçu ingénieusement par le maître luthier Antonio Stradivari, de Crémone: un puzzle de 70 morceaux d’érable, d’ébène, collés ou ajustés, et sans le moindre clou. Il paracheva son chef-d’œuvre en l’enduisant d’un vernis brun-rouge, couleur d’alchimie. Elle confère depuis à l’instrument le plus fondamental de l’orchestre une sonorité chaude, élastique comme une flamme.

 

Elle avait deux ans Rachel Kolly d’Alba quand elle en vit à l’œuvre pour la première fois dans un studio de la Radio suisse romande, à La Sallaz. Oh, ce n’étaient pas tous des stradivarius, mais la petite Lausannoise (elle sera plus tard Aubonniarde, puis Montreusienne) comprit aussitôt que sa vie ne serait que musique et se structurerait aux accords d’un violon.

Son initiation commence à cinq ans: poser l’instrument sous le menton - sur la clavicule gauche. Baisser les épaules, distendre les muscles du cou. S’exercer délicatement avec un crayon avant d’empoigner l’archet en bois-brésil de Pernambouc - auquel s’attache une mèche en crins de cheval. Ses vibrations sur les cordes sont transmises à la table par le chevalet et, à l’intérieur par une cheville rainurée en sapin que les menuisiers appellent le tourillon, et les luthiers l’âme. Ainsi, les violons ont une âme, et l’âme de qui en joue recèle une saveur boisée qui se réveille quand une passion contrôlée l’irise et la ventile. Virtuose précoce, Rachel Kolly d’Alba maîtrise à vingt-neuf ans des émotions restées enfantines, et la grâce de l’exécution embellit encore son profil de majolique. Une soliste de premier plan mais pas une solitaire: depuis deux ans, elle dirige artistiquement le Riviera Festival de Montreux qui redémarre ce dimanche 24 janvier, et s’ouvre à tous les arts.

 

 

http://racheldalba.com

12/01/2010

Histoire de la soupe populaire

Soupe DEF.jpg

Dans la Suisse des années soixante, un enfant ne devait surtout pas ressembler à un pauvre, même s’il en était un. «T’as encore troué les genoux de ton pantalon, disaient les mamans. De quoi aurai-je l’air en t’emmenant à l’école?» Depuis, les déchéances vestimentaires sont devenues à la mode, même chez les nantis, qui ne réveillonnent plus qu’en jeans délavés. A l’opposé, je connais femmes élégantes, chômeuses en fin de droit, qui préfèrent se nourrir de bouillons à base d’un même os de poulet plutôt que de se priver du nouveau pantalon en lambskin mou et du dernier foulard Gucci. Nous ne les verrons jamais à la Soupe populaire de la regrettée Mère Sofia, rue Martin 18, à Lausanne. Et c’est dommage, car ce qui y rassasie le plus les affamés est la charité spontanée des bénévoles.

La soupe populaire n’a été désignée comme ça qu’après le krach de Wall Street de 1929, pour s’instituer et se répandre dans le monde. Mais à Lausanne, sa tradition existait déjà à la fin du XVIIIe siècle. La ville comptait alors 7400 habitants; le Flon et la Louve qui séparent ses trois collines étaient à ciel ouvert. La débine y sévissait à Saint-Roch, à Saint-Laurent, à Marterey. C’étaient de petites «cours des miracles» où les femmes étaient plus nombreuses à quémander du pain. Leur pécule de matelassières, lavandières, tripières ou cabaretières devenant insuffisant quand la neige de janvier obstruait les routes vicinales et faisait grimper le prix des denrées. Elles confluaient avec leur marmaille place Saint-François, autour d’une gigantesque chaudronnée de soupe aux raves et à la couenne de cochon que leur faisait servir une certaine Veuve Détraz. La philanthrope se montrait tout aussi charitable envers la gent masculine: ouvriers maçons que l’hiver désœuvrait, domestiques chassés après vingt ans de service à cause d’une infirmité impromptue, ou pour avoir dérobé à leurs maîtres patriciens un sac de froment.

Hélas, le prénom de cette lointaine devancière de Mère Sofia a été effacé des tablettes de l’Histoire.

 

08/01/2010

Narodnost russe et raisinée vaudoise

IDENTITESSSS.jpg

Voilà deux mois que notre grande voisine s’enferre dans un débat sur son identité qui a débouché sur un tohu-bohu de diatribes enflammées. La caricature du franchouillard à béret de traviole devenant évanescente, on s’aperçoit qu’il existe diverses façons d’être Français, et cette bonne nouvelle crée paradoxalement un malaise. Mais comme «la France est éternelle» (qui en douterait?), elle s’en remettra après les régionales de mars.

 

Ce même thème est d’actualité chez nous depuis la loi antiminarets. Et si les partisans de celle-ci n’ont pas défini ce qu’était un bon Helvète, ils sont parvenus avec succès à dénoncer ce qui ne l’était point. Quant à la pérennité de la Suisse, aucun Romand, aucun Alémanique, n’a attendu les récentes déclarations du Mamamouchi Kadhafi pour la mettre en doute. La Suisse est toujours en sursis, une soupe au lait de Kappel dont il faut constamment réalimenter le réchaud depuis cinq siècles. C’est là sa grandeur.

 

Les identités cantonales sont plus affirmées. Même si nos ados se moquent de l’Indépendance vaudoise qui sera commémorée le 24 janvier. Or ils savent que leur terre a une météorologie de bouilloire assujettie aux humeurs du Léman. Des lumières régies par les caprices du même. Des odeurs de cellier où les pommes passent l’hiver sur des clayettes. Des saveurs de raisinée, de cerfeuil, de boudin noir étoilé d’anis. Que c’est un pays de taiseux sans pareils: le seul où l’on parle peu pour n’en penser pas moins.

 

Ces sensations éparses ne composent pas un esprit patriotique. Mieux: un sentiment d’appartenance à une légende vraie. Les Russes l’appellent le narodnost, terme trop riche d’acceptions pour être traduisible. Il a pour eux des flaveurs de chou blanc, de sarrasin, de baies d’églantier. Il sent la neige et la suie de cheminée, la crotte de rat des greniers. Le fond sonore est assuré par le hurlement contralto du loup de l’Ienisseï. Dans notre Jorat, les glapissements du renard du Riau-Graubon lui répondent. Une gémellité entre les âmes russe et vaudoise? Léman en scintille d’orgueil comme une iconostase.