13/02/2009

«L’Eglise tient le Christ en otage»

TROIS HOMMES DANS LA NUIT

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

Retrouvez les épisodes précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

Notes perdues de Klemenza Dach:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/02/trois-hommes-dans-la-nuit.html

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L’Eglise tient le Christ en otage

 

 

 Jean-Baptiste Contine  vient de pénétrer dans le Sacré-Cœur. Il n’a pas l’intention de s’y attarder: sa sensibilité de médiéviste ne le tolérerait pas. L’intérieur abyssal de cette Grande Meringue, comme l’appellent les Montmartrois, est aussi moche que sa carapace pseudo-byzantine. Et la mélopée fatiguée,  remâchée du prêtre; les antiennes et répons des pèlerins qui affluent chaque jour pour l’Eucharistie, lui rappellent désagréablement le temps où lui-même servait la messe au Collège de l’Effeuille.

 

 

 Là-bas, le décor de la chapelle Sainte-Elisabeth était évidemment plus modeste, mais le décorum était le même: un rituel qui prétend célébrer la «joie de retrouver Dieu et les autres», mais qui se répète dans la monotonie et la tristesse. Dans le mensonge.

 Si on a le malheur d’avoir perdu la foi, ce n’est pas dans ces huis clos-là qu’on peut la recouvrer. Notre Seigneur n’y tend plus l’oreille. S’il reste vraiment à l’écoute de chacun de nous tous, même les réprouvés, c’est partout ailleurs. Son cœur sacré bat dehors.

 

 

 De même, deux ans plus tôt, Jean-Baptiste n’avait franchi pour la première fois l’enceinte du Vatican qu’avec le but de s’éblouir durant une heure de la majesté sculptée de la Pietà de Michel-Ange. Il la connaissait par des photographies; il voulut en humer le marbre et cette grâce paisible, presque souriante, d’une mère endolorie tenant sur ses genoux le cadavre de son fils et maître. Le corps du Christ, elle le porte. Elle ne l’enserre pas - comme le fait l’Eglise depuis deux millénaires-, elle ne le retient pas, elle ne s’en prévaut pas pour se sacraliser elle-même.

 

 

 Après cette vision simple et artistique, aux effets plus puissants que toute prière liturgique instituée par des usurpateurs de la foi vraie, Jean-Baptiste Contine n’éprouva même pas le besoin de la prolonger en visitant Saint-Pierre, les ingéniosités architecturales de Bramante, ou les chefs-d’œuvre du Bernin, voire les fresques de la Sixtine!

 

-          Elles sont certainement admirables, surtout depuis qu’elles ont été rafraîchies; mais me voilà déjà  repu du Michel-Ange… Ma contemplation de sa Pietà a été suffisante pour m’ébranler de son génie, et surtout du génie de la foi qui est en moi - malgré moi peut-être - et dont je me sens pourtant dépossédé. Une part de divin qui ne m’a pas été octroyée par le sacrement du baptême; elle est antérieure, elle immanente à ma condition d’être vivant. Elle est tellement plus forte que ma pensée, tellement plus souveraine et revivifiante que mon «libre arbitre».  Elle me chapitre: «Qu’est-ce qui t’autorise à dire que tu es en déréliction? De quel droit te prétends-tu abandonné?»  Non, le trouble que je ressens à présent est trop grave, terrifiant, il m’est trop précieux pour que je m’en guérisse sous les ors d’un mausolée gardé par des imposteurs; des tonsurés, des mitrés, des tiarés qui n’entendent plus la voix de Jésus tant ils ont pris goût à s’écouter eux-mêmes. A dénaturer son verbe poétique par le fatras de leurs dogmes rouillés et liberticides. 

Alors vite sortir, avec ce bouleversement esthétique, avec cette flamme inattendue qui ne m’advient pas de ces lieux! Et vive l’air temporel et franc de l’urbi et de l’orbi. Vive l’odeur païenne du Tibre, vive les carrés de pizza tiède à l’oignon blanc, les petits cafés noirs très sucrés, les fleurs de courgette du Campo dei Fiori! Et vivement l’oxygène de Dieu qui - s’il existe… - ne peut souffler qu’au-dehors de ces temples où des profanateurs de sa parole persistent présomptueusement, et sottement,  à le momifier.

 

 

                                                                                       ***

 

 Ainsi, Contine n’est pas entré dans le Sacré-Cœur pour prier. Il veut seulement y allumer une bougie au nom de son ami Micky, qui, lui, se pâme devant le  pharaonisme naïf du catholicisme sulpicien. Autant qu’il doit raffoler de mélodies flasques, de pralines en sachet enrubanné, ou de ces pâtes feuilletées très sucrées de sa Grèce natale. Au sortir du monumental et oppressant sarcophage à coupole, il lui expédiera un SMS bienveillant depuis la butte Montmartre, où une brise remue des frondaisons déjà en fleurs. On y tousse un bon coup, puis on savoure des fraîcheurs qui désintoxiquent du fumet des encensoirs.

 Le dos tourné à la laide basilique, on y respire de même un des plus vastes panoramas de Paris: à droite, renaît une Tour Eiffel d’autant plus belle qu’elle offre sa nudité métallique au soleil. Sa charpente devient celle d’une pyramide émaciée et aérée, libérée de tout granit en parpaings; de tout contenu funèbre et cultuel… Elle s’élance directement vers le ciel de mai. Elle prie sans avoir recours à des prières. D’elle exulte une laïcité absolue et que le Dieu de tous les hommes ne peut qu’entendre.

 Dire qu’elle a été bâtie à la même époque, ou presque, que cette Meringue chantillée que vous venez de fuir, mais dont les chants plaintifs et rabâchés vous poursuivent encore! Louanges autorisées par la sainte Eglise apostolique, et ne jaillissant que d’une espérance organisée par elle, à sa convenance. Du papier à musique troué aux endroits qu’il faut. Des rosaires froids qu’égrènent des fidèles, plus fidèles au pape régnant qu’à Dieu.

Tout à l’heure, le soir tombé, ils zapperont pareillement sur une télécommande de télévision.

 

 A gauche, à travers la gaze cuivrée de milliers de toits et cheminées, vous devinez cette fois non plus une tour mais deux: celles de Notre-Dame, bien sûr. Elles sont plus radieuses que jamais, glorieusement urbaines. Vous vous rappelez qu’elles ont été désanctifiées – comme on dirait désinfectées - par un grand poète. Leur rayonnement est hugolien. Elles appartiennent désormais à la cité, à l’aventure de l’humanité. A l’urbi, à l’orbi aussi.

Tout à l’heure, le soir tombé, leurs délicates guipures s’illumineront comme des lanternes, elles veilleront civiquement (pas religieusement) sur la ville et le monde, le temps que dure une nuit. Une nuit, c’est déjà beaucoup, c’est une promesse du jour. Même si, pour certains condamnés, l’aube est l’heure de la mort. Ou la fin d’un songe filmé en plongée. Mais quand on meurt, meurt-on?

 

 Tout à l’heure, le soir tombé, Jean-Baptiste Contine a rendez-vous au pied de la butte, rue Gabrielle, avec une cliente qui a trouvé des ornements héraldiques au fond d’une cave. C’est la raison pour laquelle il se trouve à Paris, dans ce quartier dont il n’aime ni l’histoire ni la légende. Et il appréhende beaucoup d’aller à la rencontre de cette dame Loreta, qui recourt sans ambages à un langage populacier - s’il en juge par le courriel qu’elle lui avait envoyé:

 

-          Franchement, je m’en contre-fous de ces enjolivures. Si ça ne tenait qu’à moi, je les aurais fait racler vite fait bien fait. Mon cabaret n’en a pas besoin. C’est un curieux zigoto des Monuments historiques qui les a remarquées au lieu de se rincer l’œil comme tout le monde au spectacle de mes filles. Et c’est lui qui m’a donné votre adresse, Monsieur l’expert. Je vous attends avant l’ouverture et vous offrirai un verre. Et même un deuxième si vous prouvez que ces croûtes ne valent rien. Aucune envie qu’on ferme ma boutique! Historique, historique… Je ne vois pas pourquoi on m’exproprierait pour une cucuterie historique.  Je suis une tenancière honnête, moi, et je dois bien gagner mon bifteck.»

 

 

 Autant Jean-Baptiste peut éprouver de la compassion pour une mère-maquerelle, qui se serait sortie toute seule du ruisseau et redouterait maintenant d’y retomber à cause de quelque défenseur du patrimoine. Autant le mépris de cette Mme Loreta pour ce qui est «historique» l’émeut comme une extravagante métaphore. Il se dit que l’Eglise manifeste une semblable réticence envers les vérités originelles de l’Evangile, de l’historicité évidente de Jésus-Christ (qui fut aussi un homme!), afin sauvegarder ses propres privilèges. Des privilèges quelquefois vénaux, plus souvent de pouvoir, mais surtout d’autorité morale.

 La rombière de la rue Gabrielle craint qu’on lui confisque les clés de sa modeste boîte de nuit montmartroise?

 Le Vatican, lui, tremble qu’on lui conteste un jour le droit d’user à sa guise de celles du paradis.  Ces deux bénardes qui festonnent son pavillon jaune, qu’il aurait héritées de saint Pierre en personne, mais lui servent à verrouiller les portes du ciel plutôt qu’à les ouvrir. 

 

                                                                                                       ***

 

En descendant les lacets du parc pentu de la basilique, le géant Contine a le pas timide et hésitant. Celui d’un agneau qui prendrait étourdiment le chemin de l’abattoir, mais qui instinctivement devine ce qui l’y attend. «Je vous attends, oui c’est ce qu’elle m’a dit.»

Non, ce n’est pas encore le chemin des enfers, mais ça y ressemble. Car il ne supporte pas l’alcool, et devra en boire quand même, et jusqu’à la lie du calice. Sa mémoire ancienne lui fait défaut, mais une antienne de son adolescence lui revient en force. C’est celle du Confiteor en latin, une prière qui s’associe à des odeurs moites de confessionnal. A l’haleine putride d’un prêtre confesseur qui croyait plus en lui-même bien qu’en Dieu:

 

Confiteor Deo omnipotenti, beatae Mariae semper Virgini, beato Michaeli Archangelo, beato Joanni Baptistae, sanctis Apostolis Petro et Paulo, omnibus Sanctis, et vobis, fratres, quia peccavi nimis cogitatione verbo, et opere:

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa.

Ideo precor beatam Mariam semper Virginem, beatum Michaelem Archangelum, beatum Joannem Baptistam, sanctos Apostolos Petrum et Paulum, omnes Sanctos, et vos fratres, orare pro me ad Dominum Deum Nostrum.

 

Amen! conclue Jean-Baptiste, tout en repérant, au milieu de la rue Gabrielle, son point de chute fatal (pas forcément mortel). Sur une enseigne neuve en surplomb mais pas encore allumée, il parvient à lire:

 

 Chez Loreta, la Clef de tous les plaisirs.

 

 

 

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02/02/2009

Trois Hommes dans la Nuit

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

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La jeunesse du vieux Nathan:

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Ou chez mon éditeur:

www.campiche.ch

 

 

 

Notes perdues de Klemenza Dach

 

 

 

Kaunas, le 5 février 1962

 

Décidément, écrire en français reste une épreuve agaçante, surtout avec ce stylo dont l’encre bleue devient résineuse et fait des pâtés au milieu des mots les plus beaux.

Pourquoi n’en chie-il pas en allemand, dans mes lettres à mon frère Cornelius quand je le conjure de ne plus mettre en péril son théâtre en invitant n’importe qui? Ces compositeurs supposés officiels sont dangereux, car dans leurs œuvres créées à Klaïpeda on a discerné des accents et des thèmes antisoviétiques. Le plus inquiétant est ce Dmitri Dmitrievitch, avec ses lunettes rondes d’écaille, sa bouche en limace, et ses quatuors à cordes trop vigoureux, pas assez rudimentaires, bref trop somptueux pour n’être pas d’inspiration petite-bourgeoise, comme ils disent.

Tout madré qu’il soit, le camarade Nikita Serguïevitch Khrouchtchev n’y verrait que du feu, mais ses inspecteurs, ses missi dominici en chapka, sont des musicologues du Conservatoire de Moscou. Eux décryptent tout. Et mon nigaud de cadet de les accueillir fraternellement à la russaude, les baisant sur la bouche, sans saisir que son accent germanique le défavorise autant que ses choix musicaux. En URSS, ce sont surtout les Juifs qui escamotent comme ça les diphtongues, ou s’embrouillent dans l’accent tonique. La permanence historique des anciens Teutons dans les colonies baltes est ignorée, souvent niée.

 

Cette étourdie fraternelle risque bientôt de nous exploser au nez à tous. A celui de Cornelius, au nez en trompette de sa svelte Brandebourgeoise, et au mien.

J’entends déjà les interrogatoires courtois dans leur extravagant salon de musique de Klaïpeda, où ils serviront comme d’habitude leur immonde aquavit et des biscuits au cumin:

 

-          Le patronyme Dach, c’est pas juif, ça?

 

-          Non Messieurs, c’est allemand. C’est luthérien, et ça remonte au XVIe siècle, au temps où cette ville ne portait pas encore un nom lituanien et s’appelait Memel. Lisez s’il vous plaît l’inscription en trois langues sur le socle de la statue qui se trouve sur la place du port. Simon Dach était mon ancêtre. Un poète, pas un idéologue.

 

-          Mais nous n’avons rien contre les Juifs, Monsieur le directeur! Depuis que ces minoritaires se montrent bons patriotes, ils sont respectés. Disons protégés. Sauf quand ils camouflent leur ethnie, ou se réclament d’un sang prétendu aryen qu’exaltaient naguère non pires ennemis, les nazis. Ou quand ils abusent de la mission administrative que leur a confiée le Parti pour favoriser des expressions artistiques que celui-ci désapprouve.

 

 

 

Je vous donne en mille que ces experts du comité de sécurité se déplaceront exprès pour moi jusqu’à Kaunas. Serais-je suspectée à mon tour d’être une Juive? Ou, par défaut, une nazie? Sans hésiter, je préfére la première hypothèse, même s’il me serait désagréable d’être encore une fois comparée à cette Emma Goldman, dont les parents tenaient une auberge à trois cents pas de mon immeuble, et qui se prétendait elle aussi une anarchiste férue de Tchernychevsky et Kropotkine. Une femme brillante, oui, mais une effrénée. Elle fit trop de tapage à mon goût. Elle rendit notre mouvement aux Etats-Unis impopulaire, au point qu’elle en fut expulsée sur l’ordre du président Hoover en personne (ce qui la remplissait d’orgueil) qui l’accusa d’être «une des femmes les plus dangereuses d’Amérique»… Elle ne cracha pas pour autant sur sa citoyenneté américaine quand elle revint en Russie en 1917, en pleine Révolution, et se remit à faire du raffut. Cette fois ce fut pour dénigrer notre nouveau régime. Trop tôt, et avec une théâtralité excessive. Voilà pourquoi le nom d’Emma Goldman s’est effacé aussi de la mémoire des Lituaniens.

 

L’agitation inconsidérée ne sied pas à la philosophie anarchiste. On ne renverse pas une constitution sans être acculée à lui en substituer une autre, à transiger avec une nouvelle charte où l’individualisme d’une libertaire comme moi ne survivrait pas. Moi, Klemenza Dach, je suis résolument une individualiste. Une égoïste? Certainement. Oh oui, et comment! Une jouisseuse forcenée: une hédoniste, mais à la mode bolchevique, recherchant tout le bonheur possible dans la grisaille pénurique qu’on m’impose: ne trouverais-je plus qu’un seul vieux citron au magasin du square Vidurine que j’en ferais une fontaine de jouvence inespérée. Je le presserais pour du jus divin qui désinfectera mes petites plaies et guérira les grandes, en acidulant ma vodka. De ses moisissures je tirerai de la poudre cryptogamique verte pour mes distractions de vieille fille passementière. Et, comme tout est bon dans le citron, du khôl de zestes rissolés pour mes paupières de dragueuse irréfléchie.

Car une femme convaincue de ses idées ne doit jamais renoncer à ses pouvoirs de séduction, tous restreints qu’ils soient. (Ils ont entièrement fait défaut à la morose Emma Goldman, si j’en juge par ses rares photographies - que le Jéhovah qu’elle a dû renier ait son âme!)

 

Epicurienne, je le suis aussi par ma passion des lettres. Et par des occupations diaristiques – dans la langue de Madame Colette, voyez-vous ça! - mais qui ne visent pas à être publiées.

 

Quant à mon allemand maternel, je le réserve à la correspondance familiale. Il m’est plus aisé. J’y brode des pattes de mouches que ma parenté décode sans peine. Ce ne sont que maigres déliés; pas de pleins dodus comme en français, donc pas de tache d’encre.

 

Qu’en est-il avec le russe? Le russe est mon dialecte intime d’amoureuse, celui des déclarations et des ruptures. Là, je deviens circonspecte, usant de crayons noirs et de gomme. Mais je me rends compte, un peu tard peut-être, que les caractères cyrilliques, ceux en cursive surtout, trahissent avec une cruauté plus efficace le dépit de mes amours déçues. Le dépit d’une Balte trop rouge aux joues et à cheveux en choucroute qu’elle croit d’or… Que suis-je, sinon une replète qui se rêve mince, une boulotte qui s’imagine gracieuse, désirable?

Tous les mâles qui me plaisent me rejettent, en réprimant poliment des réactions de dégoût.

Pourtant, je lis dans le cœur mieux qu’eux-mêmes. Ils me désirent avec tant de force que ça les perturbe, et ils me fuient.

Je pense à ces barbus de la soldatesque soviétique qu’il m’arrive d’inviter à danser aux bals du muguet de Kaunas. Les plus vigoureux sont Géorgiens: cheveu d’ébène, poil dru, senteur virile, prunelle adorablement inquiète de l’illettré face à une intellectuelle; timidité du jouvenceau qui reflue jusqu’aux pommettes - sauf quand ils redeviennent féroces parce que j’ai mordillé au lobe d’une oreille, ou au menton. Nous ne dansons qu’à mon rythme, et ils me laissent rire sans se montrer fâchés quand trois tours de valse déjà les épuisent et que mes mains se font griffes.

S’ils me raccompagnent après jusqu’à ma porte, ils ne m’embrassent que sur mes joues. Ma bouche de rouquine leur répugne? A mes lettres de déclaration en russe, que je vais moi-même glisser dans la grande boîte en fer de leur caserne, seuls trois ont daigné répondre. A chaque fois un congédiement plus ou moins bien tourné.

Suis-je maudite? Ou tout simplement une laide? Ma question ne s’adresse qu’à moi-même.

 

 

Pourtant, en m’appliquant dans ce bloc-notes à ne point faire de faute de français, j’ai l’impression que je pourrais devenir belle. Miroir de papier. Cette langue française est tellement illogique, déstructurée, qu’elle me condamne à jouer avec le feu, à mettre à l’épreuve mon imagination sans que jamais elle ne déborde. Mon concitoyen Emmanuel Levinas est parvenu à la dompter, mais c’est qu’il est un écrivain, lui. Un incandescent, un fils du Talmud et de l’Holocauste. Encore un Juif, mais surtout un écrivain. Maintenant c’est elle qui se perd en lui. Moi qui ne le suis pas, je m’y éclaire en goy; j’y joue comme d’un instrument sans me brûler les doigts.

Non, le français ne peut pas devenir un dialecte intime d’amoureuse. Ses métaphores sont des règles anciennes, hiératiques comme au tarot divinatoire. Ses chassés-croisés sont réglementés, trop figés par une sacro-sainte patine, pour autoriser des digressions spontanées.

 

Moi je l’aime, cette langue carcan, car elle va me réapprendre à m’aimer moi-même avec méthode. A ne plus essayer de me faire aimer, à renoncer au rêve des étreintes. A m’embellir théâtralement, hiératiquement, et pour moi seule, avec des laques brillantines qui fonceront la rousseur de mes cheveux et mes cils de truie nordique.

A saluer chaque matin un rectangle de page encore vierge sur lequel je m’obligerai à faire des déliés griffus teutons, mais également des pleins gorgés de sève colettienne. Une discipline appliquée de jardinière. Et quand je penche les caractères pour faire de l’italique, on dirait des pétales de genêt qui résistent au vent.

La page sentira la fleur épineuse, la poudre de riz. Elle sera encadrée d’ampoules dorées, comme le miroir de Danielle Darrieux en sa loge. J’aime la France.

 

 

****

 

 

 

Kaunas, le 27 juillet 1986

 

Ma nièce aînée vient d’avoir neuf ans. Son père me l’a confiée pour toute une semaine, sûr que je la comblerai d’affection, alors que j’ai horreur des enfants. Des filles surtout. Mon Cornelius se prend pour un pédagogue à la mode:

 

«Alma n’est pas une autiste, écrit-il. Elle est éveillée pour son âge. Elle te surprendra par son intelligence précoce. Sache, Klemenza, qu’elle ne jure que par toi. Justement à cause de ton indifférence à son égard. Tu fus la seule parente à ne l’avoir pas embrassée pour sa confirmation au temple de Klaïpeda. Elle t’a vu rembarrer notre pasteur Weber, à cause de la longueur de son sermon. Ton Hochdeutsch sans l’accent balte l’a séduite, ton indépendance et ton athéisme aussi. Je crois que ta rudesse envers elle la fascine. Elle a des dispositions excellentes pour la musique classique et la lecture du solfège. Elle rêve de discipline… Alors continue de la rudoyer.»

 

«Rudoyer!» En allemand unsaft behandeln, littéralement traiter sans douceur… C’est comme si on suppliait une lionne affamée de croquer sans ménagement une gazelle qui elle-même implore d’être ingurgitée! Mais ce qui m’a d’emblée coupé l’appétit est la réputation d’athée butée qu’on me fait. De lamineuse de transcendances juvéniles. De vieille pie impie incapable de douter de ses premiers doutes. Et si, entre-temps, l’envie m’était venue de croire en Dieu? Cela devrait rester mon affaire. Mais on ne l’entend pas comme ça dans ma famille du littoral. Je croyais m’en être affranchie, puisque mon frère et sa femme prennent aussi de l’âge, mais voici qu’émerge une nouvelle génération de petites Lituaniennes curieuses de l’histoire du monde, et à laquelle je dois déjà rendre des comptes…

 

Plus je m’isole, plus on m’étiquette. Tantôt on me fige en tante douairière, une qui se serait volontairement confinée dans une crypte quasi funéraire, sans lumière, sans voussure sculptée vers le ciel. Tantôt on m’attribue une nature versatile et beaucoup de caprices: Klemenza Dach a été d’abord une anarchiste qui ne jurait que par Bakounine, puis, dans les années cinquante, fut une inconditionnelle de Mao le Chinois. La voici ultime défenderesse du dogmatisme stalinien en une période où celui-ci commence à se lézarder.

 

A peine a-t-elle débarqué du train, que cette sotte d’Alma a cru m’intimider en baisant mes mains comme au temps des tsars. Je déteste les salives enfantines, toujours visqueuses de friandises. Elle me choqua davantage en congédiant sèchement la maigrichonne voyageuse, qui avait accepté de la surveiller durant le trajet:

 

-          Nous n’avons plus besoin de vous, Fräulein. J’ai retrouvé ma tante. Cessez de me donner des ordres en lituanien! Je suis Allemande.

 

Je me suis retenue de la gifler: son séjour à Kaunas allait de toute façon être un calvaire pour moi. Autant ne pas l’inaugurer par un mélodrame en public.

 

 

 

***

 

 

 

Kaunas, le 5 août 1986

 

 

Ma nièce est retournée à Klaïpeda ce matin. J’avais écrit qu’elle était sotte. Faux, elle n’est pas du tout stupide. C’est dix fois pire: non seulement elle se sait intelligente, mais elle s’en excuse! Sa blondeur coralline en fera une rousse comme moi. Ses dents résillées de métal lui confèrent des expressions méchantes même quand elle sourit tendrement. Tandis que le jour de son arrivée, elle marchait devant moi, chargée d’une valise aussi grande qu’elle, j’examinai l’ossature robuste de ses épaules – celles de sa mère sportive – et son échine relevée, chevaline.

Quelle singulière personne! Son avenir m’effraie déjà.

 

D’entrée, elle jugea mon modeste appartement de la rue Erzvilko peu à son goût. Mais c’est lorsqu’elle voulut y faire entrer la chatte des voisins que j’émis pour la première fois ma voix d’ogresse (qu’elle était d’impatiente de déclencher…). Du coup, elle se montra exécrablement docile, attentionnée, n’agitant plus ses plumes à travers les chambres comme une crécerelle aux abois.

Nous jouâmes quelquefois aux dominos. J’eus beaucoup de mal à me refréner quand elle s’arrangeait pour perdre la partie, ou quand elle criait fort (mais pas trop…) en engageant une autre – on a dû l’avertir que j’étais une malentendante susceptible et récalcitrante.

Sourde, je le suis (sourdingue, comme on dit en France); mais à moitié tout de même, même sans ce maudit audiophone!

 

La plupart de mes antipathies tombèrent dès qu’elle prit possession de mon piano, que je pratique trop rarement pour m’apercevoir qu’il commençait à se désaccorder. En stupéfiant le vieil accordeur livonien, qui débarqua le lendemain, cette gamine de neuf ans n’eut aucune expression de triomphe en lui indiquant d’emblée les quatre ou cinq cordes précises qu’il fallait resserrer. Mais c’est triomphalement qu’elle y joua des pièces pour clavecin de Clérambault et de Rameau, en hommage à mon amour de la culture française.

 

Droite sur le tabouret en vis, elle se révéla une interprète plus appliquée que sensible. Une impeccable technicienne, me dis-je. Pas une artiste. Quand Alma est au piano, son profil inflexible devient cette fois celui d’une mère cigogne émergeant de son nid épineux (ce qui la vieillit autant que sa nuque hippomorphique quand elle trimballe une malle dans la rue).

 

 

C’est pour cette raideur prématurée de son corps; pour cette rudesse morale qu’elle s’inflige instinctivement, que je me suis mise à l’aimer un peu. A son père qui souhaiterait que je la rudoie, je répondrais qu’elle le fait elle-même très bien, trop bien. Mais non, je pressens qu’entre lui et son aînée s’étoffe déjà toute une chrysalide de non-dits, donc une future connivence que je ne voudrais pas briser.

 

-          Tu as l’air d’apprécier comme je joue, Tanti Manzi. Pourquoi ne me dis-tu pas, comme tout le monde, que mon jeu est très sec?

 

-          Parce que ce sont là des œuvres qui l’exigent. Et car tu es une enfant; l’émotion viendra plus tard. Quand tu comprendras que ce mot est synonyme d’amour, de petits tremblements qui secouent le corps, et donnent envie de pleurer. De négliger sans honte le respect d’une partition.

 

Aussitôt, elle se mit à pianoter un air chanté du Magnificat de Bach, avec une lenteur majestueuse et cristalline, si lyrique, sensuelle, que j’eus des larmes aux yeux. Elle fit semblant de ne pas les voir, mais le mal était fait. En redévidant douloureusement le fil de mes anciennes passions avortées, je comprenais qu’elles étaient en moi les fruits artificiels d’une adolescence attardée, enrayée par un intellectualisme stérile. Qu’un amour initial, beaucoup plus simple, m’avait échappé. Qu’il aurait servi de levain.

 

Alma endurera-t-elle elle aussi des déboires sentimentaux? Elle a la chance de n’y pas songer encore. Elle est foudroyée par l’amour divin, dont on dit qu’il ne laisse rien sur son passage. Voilà pourquoi je n’en suis pas jalouse. D’ailleurs, je m’en vais l’en défaire adroitement par une instruction civique et historique. Hier après-midi déjà, je lui ai fait visiter le musée du nazisme au IXe Fort; puis les grands travaux d’endiguement autour du réservoir du Niémen. Le long de la rade, nous avons conversé comme des grandes de planification urbaine, de politique, de religion aussi mais en évitant de parler de Dieu – puisqu’elle croit que je n’y crois pas.

 

Ce matin, en la confiant à un couple de passagers pour Klaïpeda, j’acceptai pour la première fois d’embrasser ma nièce sur ses joues. Baisers furtifs, sans effusion et sans bave sucrée. Mais avant de monter dans le train, Alma me sauta au cou pour m’entonner à l’oreille, d’une voix fluette, cet Exultavit de Bach qui m’avait fait flancher en secret.

 

Sa dernière parole fut insoutenable:

 

-          Ne pleure plus Tanti Manzi! Je t’aime.

 

 

En fait, ma première impression fut la bonne: cette fille est une sotte. Elle ne comprend pas que, moi, je la hais.

 

 

***

 

 

Vilnius, le 30 décembre 1991

 

 

 

La Néris est grise comme le ciel avec des lames de fond indigo, mais elle n’est gelée qu’à ses franges où aucun enfant ne patine. (Flash-back narcissique sur mes treize ans et mes meilleurs hivers perdus: quel joli brin de nymphette était cette Klemenzin, pirouettant toute mince sur les lagunes argentées-argentiques de Courlande!)

Un flot gris, lit nervuré d’indigo: la rivière m’est transparente parce que je l’observe depuis le sixième étage du Lietuva, une tour de béton soviétique. Il fut jusqu’à l’an passé le seul hôtel important, le plus «luxueux», de notre capitale. La chambre, où l’on m’a alitée précipitamment en attendant un médecin, pue le fétide surchauffé d’une climatisation délétère. La nurse qui a organisé mon transport a crié comme une macreuse à travers les corridors. Toute «sourdingue» que je sois, j’en ai encore les tympans endoloris. Elle plaignait les brancardiers parce que j’étais un fardeau, une obèse… Tu l’es aussi, grosse vache, va! Mais un des grooms qui m’a portée m’a adressé un sourire aux yeux tendres; sur ses lèvres sensuelles j’ai pu lire tout ce qu’on peut espérer de mieux dans ces moments. (Quel beau cadeau de la vie avant qu’elle ne m’abandonne!)

 

-          Je m’appelle Iaroslav, je suis Ukrainien, je suis «celui qui amène le printemps».

 

Car je sais que ce «rhume» qui m’a subitement reprise, en pleine conférence de mon frère Cornelius – et en présence du président lituanien, de son ministre de la Culture, des évêques, du nonce apostolique, etc. - me sera fatal: brûlure violente des muqueuses, battements de cœur, sang craché, respiration réduite à néant. Cette fois ni le cognac garanti pur France, ni les sels ne pourront différer mon heure. Celle de ma mort, un mot qu’on ne prononce pas facilement chez nous, les Luthériens de la Baltique. Sauf aux cultes.

 

Douleurs lancinantes partout dans ma masse gélatineuse, mais je m’en moque.

Je les surmonte pour inscrire une dernière bagatelle dans ce carnet que mes sauveteurs n’ont pas confisqué: je l’ai conservé contre mon vieux cœur, à l’intérieur d’un pourpoint à poche secrète. Et je m’accommode d’une plume à bille noire du Lietuva, trouvé sur cette table, dans cette chambre à moquette moutarde dont le minibar gronde comme un engin à retardement.

 

Mais quelle histoire de se relever seule de cet extravagant lit à deux places! C’est vrai que je suis lourde; pauvre Iaroslav. Sans être là, il m’aura offert ma dernière danse, mon ultime tour de piste – celui d’une vieille ourse. C’est à lui que je confierai le calepin afin qu’il la remette à ma belle-sœur. (La mère d’Alma connaît l’emplacement, chez moi à Kaunas, de l’enveloppe jaune qui contient ma correspondance et mes autres carnets. Elle détruira tout sans rien lire. J’ai confiance en elle – c’est une Prussienne farouche, une athlète, une guerrière introvertie. Elle m’aime peu, mais elle est d’une race qui généralement respecte la parole donnée.)

 

 

De l’autre côté de la table en teck, les vitres devenaient opaques à cause du chauffage déréglé et de mon souffle rauque. Alors j’ai entrouvert la fenêtre pour qu’elle se désembue et pour respirer une fois encore l’air cru hivernal de ma patrie, soi-disant renaissante. Voilà trois mois que son indépendance a été enfin reconnue officiellement, et qu’on la glorifie avec des poncifs qui empestent la forfanterie des pionniers de la Révolution française. Mon frère, avec sa conférence placée sous le sceau de l’art et de la création musicale, y participe naïvement, et pleinement. Suspicieux comme je le connais, il mettra mon malaise sur le compte de mon cynisme. Dieu merci, il ne saura jamais que j’ai prié pour lui.

 

Sa fille aînée non plus: il important qu’elle croie que je suis restée athée jusqu’au bout. D’autant plus que, depuis deux ans, elle s’enflamme pour l’étude des religions, et qu’elle commence à aimer davantage Jésus-Christ que les dieux de la musique.

 

Qu’Alma s’en ouvrît à moi prioritairement prouve qu’elle a besoin d’un adversaire implacable, d’un négateur stratégique contre lequel elle puisse cimenter ses opinions. En revenant à Kaunas, pour un week-end de Noël, elle s’engagea dans une controverse théologique, scientifique. Rêvant que je lui répondes. Elle finit par y arriver, même si au préalable je fis diversion avec ma marotte des jeux divinatoires. En improvisant un rôle de tantine confitures & gâteaux s’adonnant à la cuisson de biscuits à l’angélique. Je l’ai emmenée au théâtre des marionnettes. Je lui ai conté de jolies légendes du vieux paganisme balte…

Quand, au terme d’un dialogue sans circonlocutions, elle obtint ce qu’elle espérait de moi – la confirmation d’un athéisme irrévocable - je la sentis enfin rassérénée, car forte de ses propres convictions. Paradoxalement, je décidai alors d’être son alliée, l’exhortant à les affermir; en lui fournissant des documents journalistiques internationaux, ou des opuscules apologétiques que je dénichai dans des recoins ignorés des bibliothèques de notre pays. En faisant plusieurs fois le voyage de Klaïpeda pour défendre sa cause auprès de ses parents:

 

«Jamais la Limitchk n’abandonnera sa vocation de musicienne! La preuve: elle ne rêve que de la parfaire à Leningrad, où vous l’enverrez coûte que coûte, malgré votre antisoviétisme primaire. D’ailleurs cette ville vient d’être ridiculement rebaptisée. C’est comme si rendait le nom de Lutèce à Paris! Mais bon, elle y acquerra des bases convenables qui la conduiront ailleurs. Quant à sa nouvelle lubie religieuse, elle découle d’un mysticisme préadolescent qu’il ne faut pas prendre à la légère. N’oubliez pas qu’à onze ans, on a le droit d’être une gamine! Un peu de contemplation ingénue et liminaire est nécessaire à toute personne qui se destine à une carrière solide. Et c’est votre vieille sœur, une mécréante endurcie, qui vous le dit.»

 

 

Cette protection les troubla, et elle encore plus: était-ce enfin un signe d’affection, de confiance? Ou, au contraire, une maïeutique par l’absurde?

Elle ne le saura jamais, moi non plus.

 

Aujourd’hui, à la veille du Nouvel-An de 1992, je sais que je ne reverrai plus ma nièce. A cette heure, elle répète sur les grandes orgues baroques de l’église Pierre-et-Paul. Elle y attend son père, et le président de la République, le nonce, des dizaines de notables, des cameramen de la jeune télévision nationale. Elle m’y attendra aussi, je le sais. On lui expliquera mon scandale final après la cérémonie.

 

 

La fenêtre est restée ouverte trop longtemps. Je n’ai plus la force de la refermer de la main gauche, qui est engourdie. La droite est réchauffée par l’urgence d’écrire encore un peu. Je vais bientôt m’affaler massivement sur ce bureau de fortune, et il ne reste plus qu’un feuillet dans mon bloc-notes. Je l’arracherai pour y indiquer des volontés dernières qui seront succinctes:

 

-          Remettre à ma belle-sœur tous ces tristes griffonnages.

 

-          A sa fille Alma un bijou d’ambre sombre - que je tiens d’un ancien officier polonais originaire de Gdansk. Encore un amant récalcitrant, mais prodigue…

 

-          Me jeter dans la fosse aux pauvres d’un cimetière chrétien de Kaunas, mais sans aucun rituel religieux.

 

Oh! pourvu que ce ne soit pas la grosse nurse de l’hôtel qui les découvre, mais le bel Iaroslav aux corolles printanières!

 

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21/01/2009

Trois Hommes dans la Nuit

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

Pour retrouver un épisode précédent, cliquer en bas à droite sur la catégorie Trois hommes dans la nuit. Et remonter dans le temps…

www.campiche.ch

 

 

Micky le Corfiote

 

 

                                    Je préfère être avec le Christ plutôt qu’avec la Vérité.

                                                                                                                           Fédor Dostoïevski



 

Micky, Jean-Baptiste Contine ne l’a jamais vu. Ils se connaissent depuis 1999, par la nébuleuse alors récente d’Internet où ils n’ont échangé que des propos, pas d’images. Chacun ignore l’aspect anatomique de l’autre, et c’est mieux ainsi. Entre eux s’est «connectée» une amitié qui devient régulière, alors qu’ils abominent pareillement la civilisation virtuelle, son langage atrophié, ses clinquants cliquants-clignotants, et ses simulacres dérisoires. Ils préféreraient une accolade, des regards vrais et vus, des voix entendues. Des chaleurs tactiles.

Mais le leurre technologique réveille, dit-on, des instincts ludiques chez les plus vieilles badernes.

 

Dans ce contexte «hypermoderne», ils se sont abouchés à l’ancienne, s’écrivant des phrases longues, léchées, - avec l’impression délectable (crédule) de gêner les autres internautes par un anachronisme appuyé.

La première fois, ce fut dans un forum dévolu aux Actes des Apôtres.

Micky détaillait une expérience lointaine, au cours de laquelle il avait prospecté en amateur le passage de saint Paul en Grèce. Sa description, à Corinthe, non seulement de traces archéologiques pauliniennes, mais celles de Timothée, de Silas, du proconsul Gallion, fut d’une érudition exubérante qui impressionna Jean-Baptiste. Au point qu’il rouvrit ce Nouveau Testament dont il se croyait indigne, et rejeté. Il s’en échappa une poudre d’encens flétri, une flaveur de sacristie feuillantine qui sentait le décorum de la piété contrite de ses douze ans.

 

 

Les courriels de Micky étaient truffés de citations exactes, mais ingénieusement enchevêtrées, comme seul un lecteur familier des saintes épîtres s’autoriserait à le faire:

 

 

«Cher JB, la Maison des Disputes de Chloé a bien existé. A dix-neuf ans, je n’y avais pas relevé des vestiges matériels, mais un soir, sous les yeuses des remblais médiévaux de l’Acrocorinthe, j’identifiai dans un éboulis submergé de laurier une odeur de pourriture certifiée antique, presque agréable: celle de la mort qui donne la mort devenant une odeur de vie qui donne la vie. Je compris alors que le dieu de cet immense «prédicateur-avorton», qui est aussi ton dieu naturel, est plus intéressant que le Yahvé de ma famille, car c’est un fou. Votre Jésus, lui aussi, fait gronder le tonnerre et trembler les hommes, mais lui-même tremble, et il reconnaît qu’il a peur: C’est que la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. Moi je corrigeais – abusivement, pour moi seul - plus forte que chez les hommes. Votre Dieu est fort parce qu’il est capable de faiblesse humaine. Je l’avais déjà jugé persuasif chez les orthodoxes de Grèce, or sache que c’est chez des catholiques du midi de la France que je l’ai enfin trouvé.»

 

 

 

De ce sophiste enflammé qui juge les dieux, et en change à la fortune de ses aventures picaresques, Contine ne sait pas grand-chose – même après quatre années de dialogue, d’estime à distance. Sinon que Micky n’est pas son prénom, qu’il est né à Corfou en 1955 dans une famille juive qui ne lui pardonne pas son apostasie. Qu’il vit à Marseille depuis trois décennies. «Une cité grecque comme moi, peuplée de beaucoup de juifs comme moi – même s’ils sont nordafs - et de papistes bornés sulpiciens comme moi maintenant. Les couchers de soleil à la pointe de Montredon imitent si bien ceux de mon île natale, qu’il m’y arrive de soliloquer en judéo-vénitien, comme le faisait notre rabbin Abacco de la Ruelle d’Or, en s’attardant sur les môles après qu’il eut perdu la raison. Mais, cher JB, moi je ne m’attarde nulle part. La vie m’a appris à avoir le feu au c…, et j’ai la chance d’avoir un métier qui fait voyager. J’en profite pour fuir aussi ma tête: j’ai été victime l’an passé d’une tumeur anévrismale qui a rompu mon fil des événements les plus récents. Au lieu de la soigner, je m’en moque et la laisse prospérer. Les psys appellent ça une fuite en avant. En d’autres termes une couardise. Pour moi, c’est du courage. Un nouvel envol, une politique de la terre brûlée. Mais d’une terre qui ne vaut pas tripette: qu’importe mon souvenir du café-croissant de ce matin! Au diable le conseil de la secrétaire de mon patron quand je m’apprête à prendre l’avion pour Séville à Marignane, alors que c’est un train de Saint-Charles qui m’attend pour me conduire à Barcelone… Ce ne sont-là que bévues réparables. Pertes infimes, bouts de mémoire immédiate qui se décollent en squames sèches de reptile, et que je jette au feu. Sort que je fais subir pareillement, méthodiquement, aux talismans de mes aïeux. Ceux que les Hébreux appellent t’philim ou phylactères. Ces inscriptions kabbalistiques reviennent inlassablement me harceler, alors je les détruis avec un réflexe rageur - mais non sans un zeste de chagrin chevillé au fond de moi. La gloire du Christ-Rédempteur m’en guérira. Car je ne dors jamais deux nuits à Marseille sans aller remercier sa mère, la grande Vierge dorée de Notre-Dame de la Garde. Je suis convaincu que c’est par son intercession que j’ai conservé intacte toute ma mémoire ancienne.»

 

 

 

A ce long courriel, où Micky épanchait pour la première fois des confidences intimes, Jean-Baptiste répondit avec un laconisme prudent, mais le sentiment de se livrer lui aussi beaucoup:

 

 

«Cher Micky, par atavisme protestant je suis peu coutumier du culte marial. Mais par amour de l’art, je te conseille de prier plutôt la Mater dolorosa de Carpeaux qui est à l’intérieur de la basilique. Elle est plus gracieuse, et certainement plus accessible que l’immonde colosse qui flamboie sur son clocher… Je t’envie de pouvoir dialoguer avec elle, ainsi qu’avec celui que tu désignes comme mon «dieu naturel». Et je t’envie de n’avoir pas égaré comme moi des pans entiers de ta mémoire d’avant.»

 

Cette réponse aigre-douce déconcerta-t-elle son correspondant? Contine ne revit plus jamais le pseudo de Micky dans la messagerie de son PC. Il le relança deux fois en vain. Alors il varia la tentative en expédiant un SMS sur son téléphone mobile:

 

-          Désolé Micky de t’avoir culpabilisé. Te connais peu, mais t’aime bien. JB (si tu te souviens encore de moi).

 

 

Le jour même, Jean-Baptiste était concentré sur un long dépliant héraldique lorsqu’un bip-bip fit vibrer son portable. C’était un minimessage de Micky:

 

 

-          JB, t’oublie pas, t’aime aussi. Connaissais pas Krakow, fief de Jean-Paul 2, ni la Panna Maria et son retable en bois. J’y prie pour toi et ta mémoire. Fraternisons en amnésiques complémentaires. Allumons des cierges!

 

 

Désormais, Micky et JB correspondent par SMS. Ils se transmettent des signaux votifs; balises géographiques sur une carte du Tendre amicale qui s’élargit, au gré de leurs déplacements respectifs, à celle de l’Europe - «avec l’espoir de dériver un jour vers la Terre sainte». Messages lapidaires, où le goût pour la liturgie catholique le dispute à l’ironie sacrilège. On en rit sans rire vraiment. Un jeu presque grave: comment blasphémer en évitant de le faire? Comment dire beaucoup avec le moins de mots possibles, et sans enfreindre les règles élémentaires du français.

 

Entre l’enfant surdoué des ruisseaux et légumières du Comtat - qu’un destin terne de généalogiste a relégué dans une ville de brumes - et ce juif corfiote et sanguin, de dix-huit mois son aîné, qui veut explorer tous les sanctuaires du continent, la relation est intangible mais elle perdure. En dépit de sa sporadicité, elle est cohérente et fidèle.

 

 

Jean-Baptiste Contine n’a pas la même fièvre voyageuse, mais il ne déroge pas au rituel dès qu’une tournée de conférencier le rapproche d’un édifice catholique, quel qu’il soit.

 

-          Une petite flamme pour Micky dans une chapelle triste en brique noire d’Eindhoven. Rien trouvé de mieux.

-          Une autre à la santé des neurones de JB sous les voûtes gothiques de Sint-Salvator de Bruges. Je sais mieux choisir…

 

-          (Une semaine plus tard) Une chandelle blanche chante pour toi sous le pilier des Anges de ND de Strasbourg. Belle cité. Beaucoup de juifs y vivent. Me traquent-ils? Je deviens parano!

 

-          Les Juifs d’Alsace sont aussi anciens et débonnaires que ceux de ton Corfou. Plus intellos peut-être. Pour toi, y aura pas de bûcher chez eux… Ici en Toscane oui, et de ma part: le feu vif d’un lumignon rouge dans une crypte de Santa Maria dei Servi de Sienne. Congrès ennuyeux d’héraldistes mais trois jours de soleil.

 

-          Cher JB, y a plus que 75 Juifs à Corfou! Ils sont débonnaires mais ont juré ma perte: je suis un renégat et un colégataire prodigue. Mes frères me retrouveront. Pas de bûcher, pas de veau gras non plus! Luc 15-23, ils connaissent pas… Demain retour à Massilia. Rebelote à ND-de-la-Garde. Une bougie kitsch néoclassique y plaidera pour le salut ton âme.

 

 

 

 

 

 

***

 

Ne l’ayant jamais vu, Jean-Baptiste ignore que Mikis, qui signe Micky, ressemble un peu à Frère Joyeuse, le redoutable tourier du Collège de l’Effeuille, mais en plus joyeux… Il s’était d’abord prénommé Mikaél. C’est un gros garçon de petite taille, aux bras courts en gigots, au pas qui dandine à cause d’une scoliose congénitale. Farouche et bègue, il a l’air idiot et le regard temporal des lièvres, car une enfance contraignante lui a appris à dissimuler son intelligence: les juifs de Corfou (ses parents, son «sandak» de parrain, les voisins, le rabbin…) l’avaient tenu longtemps tenu en lisière - comme s’il était frappé d’un mal sacré - circonscrivant ses déplacements à un quartier aux murs vénitiens sous une colline sinaïque. L’étouffant d’une affection plus symbolique que perceptible.

 

 

Au décès de son richissime pharmacien de père, Mikaél avait dix-neuf ans. Il hérita d’autant de lingots d’or que ses trois frères qui aussitôt lui imposèrent leur aile protectrice et collective, mais il parvint à s’évader en s’embarquant sur un ferry jusqu’à Corinthe pour y marcher sur les pas d’un autre Juif qui, comme lui, avait abandonné le judaïsme. Pour en devenir le plus illustre renégat: Paul de Tarse.

 

 

Ravis de convertir, deux mille ans après le fondateur du christianisme, une «brebis adulte», les popes du nome de Corinthe sommèrent Mikaél de se trouver un prénom moins hébraïque.

Le matin de son baptême, sur le site d’une église paléochrétienne, il opta pour Mikis, celui de son musicien préféré Theodorakis. Un compositeur révolutionnaire, un poète proscrit! Et cela en pleine dictature militaire. Mais il y avait tant de candeur et d’imploration dans la voix bredouillante du jeune Tyrrhénien que les prêtres orthodoxes validèrent son choix. Ils gagnèrent au change: il se révéla le plus efficace des domestiques pour les prévenir de visites incongrues et, accessoirement, astiquer le parquet marqueté de leurs monastères, dégraisser les bobèches de leurs bougeoirs en vermeil, ou arroser leurs jardins.

 

 

En moins d’un an, il en servit trois. Tous ignorèrent que, derrière un moellon amovible de l’appentis qu’ils lui concédaient, leur insignifiant marguillier cachait de l’or en barre. Un matériau dont il méconnaissait la valeur. Il le conservait ingénument, avec repentance filiale, telle une relique: son lien sentimental ultime avec les siens. Et avec les crépuscules de Corfou. Plus tard, il dira: «C’était l’or de mon papa, ç’aurait pu n’être que du plâtre dont il faisait des pansements pour les pieds. En secret, je pleurais sur cette besace en jute comme sur un doudou de bébé.»

 

 

Claudiquant entre lentisques à résine et jasmins blancs, Mikis récoltait par-ci des olives, ébourgeonnait par-là les rosiers, et ramassait des chenilles partout sauf sur les mûriers - car il avait du respect pour les tisserands du village qui, de haute lutte, avaient obtenu le droit d’y prélever des cocons. Cet exercice quotidien désankylosait ses jambes, aérait ses poumons et ouvrait peu à peu son cœur à un dieu nouveau qui, comme lui, avait été aussi un homme. Et un des plus humbles.

 

 

Deviendrait-il digne de ce Jésus-Christ? Oui, selon l’Evangile. Selon ce testament révolutionnaire et libérateur qui prétend prolonger l’ancien, mais en fait scandaleusement l’abroge! (Telle était du moins la conviction de Rabbi Abacco). Lisant énormément dans la bibliothèque des moines, Mikis commença plus modestement par s’identifier à ce saint Paul, qui l’émerveillait par ses exploits odysséens, par ses faiblesses corporelles surmontées.

Paul aussi, avait dû aussi gréciser son nom (Saulos, de l’hébreu Shaul) pour n’être pas rejeté par les Hellènes. Et puis il avait trahi les Juifs, ses frères, après avoir été le plus fanatique d’entre tous. Mais de sa trahison, il fit une grande et belle cause. Il eut l’insolence extraordinaire de la proclamer partout afin qu’elle devienne le socle de la religion la plus répandue au monde!

 

 

En novembre 1974, Mikis se trouvait en Epire quand la chute des colonels incita à la révolte des paysans contre l’archimandrite qu’il servait. Mgr Cyrille était un élégant barbu trentenaire à bec d’aigle. Sourire amer, tunique impeccablement amidonnée. Son coupé décapotable à plaques allemandes semait une terreur tonitruante dans les petites routes à chèvres. Averti à temps par sa hiérarchie, ce fringant dignitaire affréta un bateau battant pavillon espagnol, et quitta le port de Parga en pleine nuit, avec une palanquée de malles en cuir bourrées de soieries, une collection de céramiques cycladiques, plus un mélancolique valet de chambre aux cils de giton qui lui était très attaché. A bord du tramping, il y avait un autre garçon de dix-neuf ans, qui, lui, pensait avoir été embarqué par pitié à cause de ses infirmités.

Or Mikis le boiteux bègue, l’homme de peine niais aux yeux vides, avait été percé à jour: pour contenir la jacquerie des sériciculteurs insurgés de Karvunarion, il avait fait montre d’un peu trop de diplomatie… Le précautionneux archimandrite ne souhaitait aucunement livrer un témoin aussi sagace aux néo-démocrates qui allaient tantôt occuper son monastère.

 

 

Pour le jeune converti aux prières partagées, le début de la croisière fut horrible. Sa conscience, que le départ en trombe avait déjà brusquée, devenait aussi mouvementée que la mer ionienne dans la nuit d’hiver. Surtout après le passage de la côte septentrionale de l’îlot de Paxi, que peu d’encablures séparaient de la pointe sud de Corfou, où, par foucade et cynisme, son maître menaça de le larguer - car il connaissait ses antécédents familiaux.

Que le Père Cyrille fût tenaillé aussi par la peur, c’était dans l’ordre des choses - tout fuyard change ses manières, surtout quand le courage ne le gouverne pas. Mais cette circonstance opéra sur sa physionomie une transformation prompte, effrayante, qui acheva de déboussoler Mikis: les iris verts du pope se mirent à jaunir comme des feux Saint-Elme; sa barbe artistement taillée résista au vent; et son catogan d’apôtre d’icône aux bourrasques. Sa voix, cette voix de chantre, naguère onctueuse, apaisante, s’augmentait d’octaves en se métallisant… Tout tanguait sur le pont, sauf ce mutant cruel qui semblait défier les éléments.

 

Le despote libéra quand même son otage à Marseille avant que son bateau ne mette le cap sur Barcelone - où d’autres fugitifs grecs de son acabit l’attendaient.

 

En descendant l’échelle vers la navette, Mikis supplia encore l’homme de Dieu:

 

-          Votre bénédiction, Monseigneur Cyrille! Juste un signe de croix…

-          Non, Mikaél le Juif. Tu n’es que le descendant d’immondes crucificateurs. Juif tu es né, Juif tu restes.

 

 

***

 

Elle ne lui parut pas exagérément hospitalière, la noble terre de France, à l’heure prématitunale où Mikis y posa le pied pour la première fois! Il erra d’abord sur les docks bitumeux de la Joliette, entre pontons-grues, citernes et odeurs de naphte. Un pays d’entrepôts moites et noirs, qui ne lui rappelait en rien l’antique cité phocéenne de ses lectures. Ne parlant pas un seul mot de français, il ne se fia qu’à son flair de chercheur errant allant toujours à pied, comme tout fils de Sem. Et c’est ainsi qu’il aboutit dans les venelles en lacets, glaciales mais ensoleillées, de l’adret du Vieux-Port.

 

Au premier soir, il trouva refuge, rue du Panier, chez un curé défroqué. Un homme de belle miséricorde, un chrétien débarrassé de contraintes chrétiennes – donc d’autant plus doux, malgré ses yeux sans bonté. Mais un chrétien malgré tout. Par bonheur, cet échalas aux sourcils de chien-loup comprenait l’italien, car son épouse, une hispano-mauresque vaillamment hanchée, était Sicilienne. Excellente cuisinière, Madama Maria connaissait aussi la cuisine des langues et des nuances dialectiques. Une Méditerranée à elle toute seule, enchantée de truchementer comme une philologue salonarde, tout en hachant ail, échalotes et persil plat. Et en chassant le chat de la planche aux viandes.

 

Mis en confiance par leur chauffage central et par un haricot de mouton engageant, Mikis narra son inénarrable aventure avec lyrisme, pleurant souvent, à cause du vin, s’esclaffant aussi, nerveusement. Il évoqua son évasion de Corfou, son reniement douloureux de la Synagogue. Et puis les vents crayeux qui balayaient le seuil de la petite église corinthienne où il fut christianisé par un prélat grec; sa tendresse inespérée pour Jésus; sa terreur de saint Paul; ses joies de servir des popes bienveillants - pourtant à la solde de dictateurs exsangues. A l’épisode de la métamorphose du Père Cyrille sur le navire, le couple s’amusa ostensiblement. Mikis, lui, repleura, mangea comme un ogre, puis ronfla comme deux autres dans la chambre proprette qu’on lui avait préparée à l’étage, et dont la fenêtre donnait sur la coupole romano-byzantine de la Major.

 

Il était près de midi, le lendemain, quand il l’ouvrit pour s’emplir les poumons de l’air millénaire de Marseille - macédoine de parfums jaunes, effluves romarinés, cris de poissardes vraies. Toutes les odeurs helléniques de sa jeunesse y macéraient en brouet capiteux, malgré la fraîcheur de novembre. Le calendrier y ajoutait la feuille de l’arbousier, l’orange, la busserole, la mandarine de Noël. Le fond de saveur marine s’édulcorait déjà de la cannelle pâtissière de l’Avent. «Ici, je suis en terre catholique, il paraît que les cires d’église y sont de meilleure qualité. Encore un nouveau monde! Encore des peurs à conjurer sans en avoir l’air»…

 

Levés tôt, ses hôtes lui avaient préparé dans un panier d’osier des biscottes, de la confiture de figues à la mode d’Agrigente, un thermos de café brûlant. Plus une enveloppe chargée d’une cinquantaine de francs, en petits billets et en monnaie française:

 

«Mon mari et moi serons absents jusqu’à 13 heures. Voilà un peu d’argent pour un tour en ville. Après nous mangerons du poisson avec des frites épaisses comme chez vous en Grèce. S’il vous plaît Monsieur Mikis, en sortant n’appuyez pas trop fort sur la poignée de la porte. Elle est ancienne et fragile, nous l’aimons beaucoup, merci. Merci surtout pour vos belles histoires d’hier soir. Elles nous ont rappelé notre défunt fils: mon Carlito savait lui aussi raconter des choses tristes mais parfois drôles. A tout à l’heure. Maria.»

 

 

Comment se dédouaner de l’hospitalité de tels gens? Mikis eut la mauvaise idée de leur demander une place de domestique. Les soins du ménage, le blanchissage, le maniement de l’encaustique, après tout, ça le connaissait. Mais l’offre fut rejetée par la femme du prêtre, trop jalouse de ses balais, chiffons et rituels d’hygiène. De guerre lasse, il posa sur la table de leur cuisine aux persiennes bleues sa ligature de lingots, qu’il n’avait montrée à personne auparavant, et dont l’éclat parut surréel à lui aussi – n’ayant jamais eu l’idée de les extraire de leur poche pour les admirer, ou les compter. A la réaction effrayée de ses bienfaiteurs, il comprit en un quart de seconde qu’ils étaient en droit de le tenir pour un voleur recherché, un imposteur, un maître chanteur peut-être…

 

-          Non, Padre, non, cara Madama, ce trésor je ne l’ai pas volé, c’est l’héritage dont je vous ai parlé… Chez les Juifs de mon quartier, ça se distribuait comme ça, il fallait que ce soit brillant pour être vrai, comme l’or du saint des saints du vieux temple de Jérusalem. Mais c’est terriblement pesant dans les bagages d’un homme en cavale, et plus pesant encore dans la conscience d’un héritier qui ne sait qu’en faire. Pour l’amour du Christ, aidez-moi à m’en débarrasser. Prenez-le, gardez-le, distribuez-le. Il me porte malheur. Mais le sac en tissu, lui, je le garde, car il a conservé l’odeur de la pharmacie juive de mon père.

 

Balayant leur suspicion, ses hôtes marseillais accueillirent cette fois Mikis comme un fils, le régularisèrent à la mairie, s’engagèrent à lui enseigner le meilleur français et lui trouvèrent un emploi honorable chez un électricien maghrébin de Belzunce. Mais un Juif! Quant à son or dont il ne voulait plus, ils le placèrent dans une banque de leur quartier afin qu’il pût en jouir après leurs morts.

 

Celles-ci advinrent en 1985, puis en 1987. Au printemps de cette année-là, au cimetière de Saint-Pierre, il prit soin d’inhumer Maria aux côtés de son mari et de son fils Charles-Hector, tué accidentellement en 1972.

 

Non, pour ce couple désintéressé, Mikis n’était pas devenu un enfant de substitution. Treize ans plus tôt, ils l’avaient arraché à des déboires compliqués; ils l’avaient presque adopté, mais sans lui intimer une règle de comportement affectif. Sans jamais lui parler non plus de leur pauvre garçon, dont il ne devait découvrir des photographies (cachées, quasi sous scellés) qu’après le décès de Maria, en débarrassant l’appartement de la rue du Panier, dont le vieux chat avait décampé.

 

-          Des gens exemplaires, des Justes comme on dit chez les Juifs. Mais ceux-là n’ont pas voulu laisser la moindre trace de leur charité. Ils étaient fâchés avec les honneurs.

 

Du coup, il repensa un peu différemment à la devise de leur ville:

 

Actibus immensis urbs fulget Massiliensis («Tout l’éclat de Marseille est fait d’actes grandioses»)

 

 

 

 

 

 

 

 

***

 

A la mi-décembre de 2002, Mikis réalisa son vœu le plus cher en débarquant en Terre sainte, avec un passeport européen. Jusqu’alors, il avait sillonné en long et en large le Vieux-Continent, pour commercialiser un nouveau modèle de transducteur électroacoustique (et accessoirement allumer des cires votives dans les églises…). Mais cette fois, renonçant aux affaires, il se moulait résolument dans la silhouette du touriste godiche ordinaire. Il fut singulièrement ému en foulant pour la première fois l’humus d’Israël. «Celui de mes ancêtres (Ha-shana ha-ba’a bi yrushalaïm!). Mais aussi un limon gaufré par le chanvre des semelles de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, quand il se mit en chemin vers sa mort à Golgotha. A 33 ans! Moi qui en ai 47, l’envie de mourir pour sauver le monde n’est pas mon truc, et je ne tremble plus d’être traqué des frères corfiotes m’accusant de trahison. Ils doivent être vieux maintenant.»

Les douaniers de l’aéroport Ben-Gourion le fichèrent comme un chrétien ordinaire en pèlerinage. A l’extérieur, un car rempli de dévots français l’attendait.

 

Le circuit commença par la Galilée. Le soir tombant derrière les vitres de sa chambre d’hôtel, à Nazareth, Mikis griffonna ces mots navrés sur une feuille volante:

 

«Il n’y a plus une seule trace du Christ en Terre sainte. Elle n’est plus sainte, la Terre sainte! Le lac de Tibériade est ceinturé par une route moderne. Ses seules rives praticables sont blindées d’installations laides et tapageuses, destinées au tourisme de la chrétienté – le pire de tous. Ce qui devait rester le milieu du monde est à présent un creux sans vie, une zone sinistrée, un trou noir de science-fiction. Une antimatière qui voudrait renier Dieu. Mais il me suffit de fermer les yeux, de m’imaginer ailleurs, pour que mon Christ aimé, et qui m’aime tant, resplendisse. Non pas comme une preuve, (car il échappe à toute science) mais un sentiment.»

 

Après un Noël maussade à Bethléem, qui embaumait la poudre à fusil, Mikis et son groupe se retrouvèrent au matin du 27 décembre à Jérusalem. Dans cet amalgame de chapelles, prétendument œcuménique, et qui surplombe, ou plutôt plombe, le tombeau de Jésus. Il y frôla d’abord la tunique empesée de popes orthodoxes – sinistre souvenir de Grèce continentale. L’arrivée soudaine d’autres prêtres - latins, ou syriaques, ou arméniens – ne le réconforta pas longtemps, car tous ces dignitaires se mirent à se voler dans les plumes, à se battre comme des chiffonniers, deux jours seulement après la Nativité.

 

Il quitta ce temple de discorde sur la pointe des pieds, après y avoir quand même allumé une bougie.

C’est alors, sous le bleu hivernal du ciel de Judée, qu’il envoya son SMS à Jean-Baptiste Contine, son cher JB:

 

-          Baisers de Jérusalem. Une lanterne brille pour toi dans l’église du Saint-Sépulcre. Micky

 

Relevant ses yeux de son portable, il se vit cerné par trois gaillards vigoureux aux yeux de braise et une fille blonde, de beauté sévère. C’étaient ses neveux de Corfou, et une nièce dont il ignorait l’existence.

 

 

-          Nous avons fini par vous retrouver, Thié Mikaél, fit-elle. Qu’allons-nous faire de vous?

 

(«Et moi de moi?» qu’il s’est demandé en suivant le peloton. «Me mettre à trembler, à l’exemple de Jésus? Excellente solution, car ne pas avoir peur de mourir ne veut pas dire ne plus avoir envie de vivre.»)