10/08/2013

Ducros, le peintre suisse qui influença Turner

Peu après sa naissance à Moudon, le 27 juillet 1748 (il y a 265 ans), les parents d’Abraham Louis Ducros s’installent à Yverdon. Son père Jean-Rodolphe y devient maître d’écriture et de dessin; une discipline qu’il enseigne à son fils quand bien même il le destine aux métiers du négoce. L’enfant affirme d’emblée un penchant naturel pour les arts picturaux, qu’il pratique d’abord en dilettante en marge de ses études au collège. Le penchant devenant vocation, Louis Ducros à ses 20 ans fuit le Nord vaudois pour mettre à l’épreuve ses talents de dessinateur dans une académie privée de Genève où professe un peintre liégeois, le chevalier Nicolas de Fassin. Subjugué par cet héritier des maîtres flamands, à carrière mouvementée et cocassement politisée, il le suit jusqu’en Flandre pour mieux s’empreindre du génie pictural qui en a enflammé séculairement les ciels, de l’Escaut jusqu’à la Meuse. Il adore voyager. Après un retour dans la campagne genevoise, où il développe des dons d’aquarelliste, il rechausse ses bottes de sept lieues pour mettre cette fois le cap sur Rome en été 1776. Après une expédition commandée dans le royaume des Deux-Siciles puis à Malte, au cours duquel il crée ses premiers tableaux datés - destinés au Rijksmuseum d’Amsterdam-, Louis Ducros s’installe à nouveau, plus durablement, dans la Ville éternelle. Dans un atelier sis au Campo Marzio, il dirige jusqu’en 1793 une ruche d’apprentis, où sont accueillis des artistes suisses confirmés, dont le Bâlois Peter Birmann, le Morgien Jean Sablet ou le Lausannois originaire de l’Oberland Johann-Carl Müllener. Mais son associé le plus précieux est le graveur italien Giovanni Volpato, un protégé du pape, avec lequel il se spécialise dans la peinture de lieux historiques: le Colisée, le Capitole, le Forum, les thermes, les temples, les arcs de triomphe, les villas Médicis et Borghèse. Autant de vues, reproduites par milliers à l’estampe coloriée, ressortissant alors à un genre mineur car non religieux, mais elles remportent un succès fulgurant. Préfigurent-elles de futures cartes postales? Les clients réguliers sont de riches gentlemen britanniques parvenus au terminus du «Grand Tour», leur fameux périple préromantique. En 1782, c’est le grand-duc de Russie, le futur tsar Paul I, qui commande à Ducros deux peintures. L’année suivante, il reçoit la visite de Sa Sainteté Pie VI en personne, en 1784 celle du roi Gustave VII de Suède. En 1786, il rencontre le plus fidèle et le plus généreux des mécènes: le banquier anglais Richard Colt Hoare, qui décore de ses aquarelles les murs de son château de Stourhead, dans le Wiltshire. Parmi les visiteurs assidus du collectionneur, un certain William Turner (1775-1851), qui sera un des pères de l’impressionnisme, étudie ces toiles avec ferveur et y puise une indéniable inspiration de «peintre de la lumière.» La renommée de Ducros devient européenne, tandis qu’il continue de faire fortune dans son atelier romain du Champ du Mars avec son commerce d’estampes. Mais le temps politique tourne au vinaigre et à la suspicion: alors que la Terreur règne en France, notre Yverdonnois est accusé en 1793 de jacobinisme par la police inquisitoriale et doit fuir encore une fois. Expulsé des Etats pontificaux, il se réfugie dans les Abruzzes pour y peindre des paysages à grand format, puis à Naples, où il révolutionne par son pinceau irisé la vision traditionnelle du Vésuve. Entre 1800 et 1801, le revoilà à La Valette, au service cette fois de l’amirauté anglaise qui vient de conquérir l’île de Malte.

En 1807, Louis Ducros connaît à 59 ans de graves problèmes d’argent qui l’obligent à retourner en Suisse, pour y donner des cours privés de dessin. Fort de son prestige international, il essaie de rallier le Conseil d’Etat vaudois à un dessein qui lui tient à cœur: créer à Lausanne une Académie de peinture digne de ce nom, en vain… Fuyant une énième fois sa contrée natale, il présente son projet aux Excellences bernoises dont elle vient de s’émanciper! Nos anciens suzerains acceptent, mais Abraham Louis Ducros meurt à 72 ans, avant d’entrer dans ses nouvelles fonctions de professeur de peinture à Berne. C’est quand même à Lausanne qu’il expire le 18 février 1810.

Les informations principales de cet proviennent d’une étude de Pierre Chessex, parue en 1998.

 

Claires pénombres d’une gloire posthume

 

 

Après lui avoir tenu peu pertinemment la dragée haute de son vivant, l’Etat de Vaud a fini par considérer son citoyen Louis Ducros comme un peintre important, six ans après sa mort. Le fonds de son atelier, qu’il a racheté après souscription publique, constitue depuis 1816 le «noyau originel» du Musée cantonal des beaux-arts. Une prestigieuse collection d’aquarelles pour laquelle, en 1976, dans le tome I de l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, le professeur Enrico Castelnuovo de l’UNIL s’enflamma sans réserve: «Ducros affectionne les gorges et les cols boisés, les grandes ruines de l’Antiquité transformées par le temps et les écroulements en véritables grottes naturelles à demi inondées, les ciels sombres, lourds d’orage, sillonnés par la foudre. Tout s’y trouve: l’étrangeté des couleurs, les effets surprenants, les lumières contrastées, l’échelle gigantesque, le mystère, jusqu’aux répétitions.»

 

www.musees.vd.ch/fr/musee-des-beaux-arts

Jusqu’au 22 septembre.

 

 

 

 

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11/12/2012

Michel Bühler droit dans ses bottes

 

 

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Tandis qu’à Paris, une ville qu’il aime et connaît intimement, des politicards qui ne sont pas de son bord se prévalent effrontément d’une «droite décomplexée», notre Michel cantonal reste à 67 ans résolument de gauche. D’une gauche terreusement terrienne, jurassienne, voire jurassique, antédiluvienne. Sa gauche à lui n’a jamais eu l’idée d’être complexée… Ses treize nouvelles chansons, consignées dans un CD intitulé Et voilà *, restent idéologiquement fidèles aux toutes premières qu’il avait écrites à vingt ans, et chantées dans un cabaret genevois en compagnie de l’accordéoniste Nono Müller. Son timbre de voix aussi est inchangé: il est gouleyant comme du vin millésimé qui rajeunit. Connaissant un peu le passé de l’artiste, on y entend presque des inflexions enfantines: on le croit le revoir à cinq ans dans les réfectoires des usines Paillard et Thorens, à Sainte-Croix, reprenant les refrains d’un oncle et d’un cousin qui y étaient ouvriers, et accessoirement chanteurs. Ils lui ont transmis le goût de la cantilène, auquel plus tard il saura conférer des charmes prolétariens et une vigueur combative. Un de mes titres préférés de son dernier disque sonne d’ailleurs comme un tambour: «Je me bats». Extrait:

 

Tant qu'il me restera une once de panache

Tant que dans mes veines un sang rouge coulera

Je me battrai encore et toujours et sans cesse

Pour saluer la vie qui palpite et qui bat

 

Un sang rouge opiniâtre. L’invariabilité idéologique de notre Bubu national - un patriote pas patriotard - impose le respect; y compris à ses adversaires intelligents que son inventivité mélodique émeut. Sa poésie continue de l’habiller comme les bonnes vieilles laines qu’on tricotait jadis à Sainte-Croix pour s’armer contre les morsures du froid. Ou se laisser couvrir des flocons de décembre, dont il a tôt appris à pressentir les tombées irrégulières, rien qu’en humant la bise descendue du Chasseron. Dans la réédition en poche d’un livre paru en 2005 à Pontarlier, Michel Bühler attribue à la neige une flaveur particulière: celle de l’ozone.

 

L’auteur du dessin ci-dessus. Réalisé en 2012, est l’illustrateur franco-suisse Gilles Poulou, établi à Lausanne – http://chansonrebelle.com

 

 

 

Et voilà, 13 chansons enregistrées à L’Auberson en été 2012. Disque Office.

Jura, Ed. Bernard Campiche, collection camPoche, 220 pp.

www.michelbuhler.com

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06/12/2012

Thierry Romanens fait parler les robes!

Fondé en 1982, le MuMode conserve au château d’Yverdon-les-Bains quelque 5000 vêtements et accessoires dont les plus anciens remontent au Siècle des Lumières. Pour marquer ses trente ans d’existence, l’ingénieux graphiste Fabian Sbarro a sélectionné quatre-vingts habits féminins, qu’il a dûment photographiés et «mis en scène» dans un livre en papier naturel, sur des fonds diaphanes et diaprés. Ce ne sont que robes à volants ponceau Pompadour, soies jacquard, capes en velours ou gabardines à crêpe anthracite du XIXe siècle. Et puis jupes et corsages, mousselines, capuches en vison, robes de cocktail des années folles brodées de perles, ensembles d’après-guerre, et on en passe. Sans oublier les fins cristaux noirs de la dentelle de Saint-Gall, ni des créations prestigieuses signées Pellizzary, Balenciaga, Balmain. Ou du couturier yverdonnois Robert Piguet (1898-1953). Ces 80 élégantes toilettes mises en lumière par Sbarro sont d’autant plus vivantes qu’en regard des images, de courts poèmes de Thierry Romanens leur donnent la parole. Le chanteur leur prête, avec malice et romantisme, son grain de style mélodique – plus chuchoté qu’incantatoire. Un déshabillé raconte les amours et peines de cœur de celle qui l’a porté; tel taffetas vert olive se souvient de la meunière qui voulut le broder d’épis de blé… Une douillette d’intérieur de 1910, que Romanens rend philosophe, déclare: «Ne me parlez pas de futile et de paraître. Je vous parle d’amour et de bien-être. Mais je ne suis qu’une robe, certes.» Plus lascif et sensuel, un tulle de soie à strass de Pierre Balmain est resté amoureux de celle qu’il enserra vers 1950: «Je peux vous faire une confidence? J’adorais sa poitrine.» 

 

Haute couture à voix basse

Disponible au Musée suisse de la mode

www.museemode.ch

290 pages

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