24 Heures

03.03.2010

Benoît XVI, ses prédécesseurs et un renégat

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Petite méditation sur la papauté, après une lente conversation place Plainpalais avec un ancien homme d’Eglise. Un catholique valaisan barbichu aux yeux d’or qui n’a que des mots durs envers l’Institution qu’il a quittée, mais qui en aime le Christ davantage…

Ne les ayant point notées, je reproduis de mémoire ses paroles en les tamisant la moindre. (Elles étaient plus saignantes)

 

 

Ne pas aimer Benoît XVI, le pontife qui s’évertue à détruire (avec plus de détermination encore que son prédécesseur Jean-Paul II) l’œuvre salutaire, humaine et moderne d’Angelo Roncalli, alias Jean XXIII, est une chose. Reconnaître en Joseph Ratzinger, l’homme qui raisonne sous la soutane liliale, une réflexion humaniste de haut vol, en est une autre. Sa perspicacité de licorne, sa technique argumentative qui parvient à me charmer jusqu’aux larmes, il ne l’avait point héritée à l’heure de son élection par le conclave, le 19 avril 2005, il y a bientôt cinq ans, par l’intercession du Saint-Paraclet, je le sais bien. Et je sais qu’il le sait aussi. Sa sagesse lui vient de hautes écoles et d’une pratique longue, à la fois spirituelle et stratégique, comme timonier de la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi, une héritière soft de l’Inquisition qu’il condamne, bien sûr.

J’admets pourtant qu’il la tient d’une expérience récente –la papale – qui doit être d’autant plus difficile que tout y est précipité: les prières solennelles, les prises de position politiques, l’initiation aux techniques nouvelles de la communication: tout un maelstrom, un tourniquet d’images électroniques, qui ne sont pas de son âge et lui donnent un vertige permanent au cœur duquel il se sent obligé de se tenir droit tel un piquet planté dans un torrent.

Quel martyre inutile! Notre Seigneur, dont ce grand mitré se croit naïvement le vicaire, n’exigeait pas tant de souffrances prosaïques. Celles, un chouia plus cruelles, qu’il a subies lui-même à Gethsémani devaient suffire pour tout le monde.

Et si les papes relisaient attentivement l’Evangile?

 

21.01.2010

Quand une mère disparaît

PIETAA.jpg «Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier.»

L’incipit de l’Etranger a tellement été commenté - surtout en ce 50e anniversaire de la disparition d’Albert Camus - qu’on ne sait plus que penser ou dire lorsque l’épreuve que son héros Meursault voudrait résoudre sans pleurer vous advient.

Vous n’êtes pas Camus, ni Proust qui vénéra tant sa mère. Ni Hervé Bazin qui abomina tant Folcoche. Vous vous distanciez de toutes les littératures que vous aimez. Et ce malheur, vous l’entendez vivre perso, sans prestige référentiel, et de la manière la moins analytique possible. La plus rudimentaire, la plus bête.

Bien sûr qu’à 55 ans, vous en perdez brusquement cinquante de moins lorsqu’à l’ultime rencontre de cette femme (qui vous a conçu et nourri; qui a tant vieilli et maigri au point de ne ressembler à rien, a perdu toute lumière dans son regard) brusquement vous reconnaît avec tendresse. Elle ne vous entend pas. Alors vous ne lui parlez pas, mais vous lui caressez son crâne parcheminé et chenu comme on caresse un chaton joueur. Ses prunelles, qui vont bientôt s’éteindre pour de bon, s’enflamment une dernière fois. L’enfant, c’est elle à présent. On dirait qu’elle s’ouvre à la vie.

En apprenant que ma maman venait de mourir, un très cher ami m’a envoyé des condoléances inhabituelles, car elles sont interrogatives:

-         Je n’arrive même pas à m’imaginer quel sentiment on peut ressentir en une telle occasion.

A son beau désarroi, je ne sais que répondre. On repense à la Piétà de Michel-Ange, en essayant de nous convaincre que les rôles sont inversés: que le défunt, c’est nous, que la femme immortelle et éternelle, c’est elle. Et l’on se renfouit dans les plis de sa robe virginale pour y respirer notre lointaine jeunesse. Mais dire qu’on redevient un enfant sur le tard est devenu un stéréotype remâché. La mort d’une mère – qu’elle fût libérale ou possessive, affectueuse ou inaccessible – est une expérience trop individuelle pour être transmissible.

Ou alors on découvre avec stupeur qu’on l’avait méconnue.

On sait seulement qu’elle fut une voix, et qu’elle s’est éteinte.

Du coup, la nôtre de voix nous manque.

 

13.08.2009

Le prince Gabriel de Rumine

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L’avenue de Rumine est un tronçon qui relie depuis 1872 celles du Théâtre et du Léman, via le carrefour septentrional de Georgette. Son nom, à consonance singulière, fait sourire les visiteurs étrangers qui l’associent à une certaine fonction physiologique des ruminants. Or au mitan du XIXe siècle cet endroit n’était pas un pré à vaches mais un vignoble périurbain qui déferlait jusqu’aux voies du chemin de fer, à Jurigoz. Quant au nom de Rumine, une francisation de Roumine, il fut celui d’une famille fortunée de Russie qui avait vendu ses terres, affranchi ses serfs et débarqué en Suisse vers 1840 pour recouvrer une «santé chancelante».

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Le prince Basile et son épouse Catherine habitèrent d’abord en amont de la Vuachère, à Pully. Puis rue Sainte-Luce, sous le Petit-Chêne, où leur naquit en 1841 un fiston fragile, promis à un lumineux destin lausannois. Enfin, ils firent construire, plus à l’est, une opulente villa baptisée l’Eglantine, démolie en 1959, mais qui céda son toponyme à une rue. Ainsi, leur mémoire reste honorée par deux plaques bleues dans leur ville d’adoption.

Pourquoi tant d’égards? Dès son veuvage en 1848, Catherine de Rumine protégea les artistes du pays, aida les pauvres et contribua à la création de l’Asile des Aveugles. Son fils Gabriel, qui avait eu pour mentor un pédagogue vaudois, fut élevé en pur Lausannois. Devenu ingénieur diplômé à 23 ans et membre de la société de Zofingue, il voyagea beaucoup après le décès de sa mère en 1867. Passionné par la photographie, il s’intéressa surtout aux sites de Pompéi et de Jérusalem. Il mourut à trente ans à Bucarest, en léguant 1, 5 million de francs aux Lausannois. Il souhaitait que cette somme, une fois doublée par la Ville, serve à une construction d’utilité publique.

Et c’est pourquoi le palais des musées et de la BCU, à la Riponne, porte aussi le nom de Rumine.

 

26.07.2009

En revenant du Pont du Diable

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Aux antipodes des plages sablonneuses de Majorque et des oliveraies de Palma la gothique-mauresque, où j’ai passé quelques jours, le paysage abrupt, infiniment alpin et plus rauque des gorges de la Reuss peut dépayser tout autant.

J’en reviens avec des émotions liées au romantisme du XIXe siècle, mais aussi à des légendes que j’avais gobées à l’école sans vraiment les aimer, sans les comprendre, sans en apprécier le vrai mystère qui est ethnologique.

J’ai redécouvert, ébloui, le défilé des Schöllenen: la vallée de la Reuss a resserré ses parois de granit d’une manière si escarpée qu’il paraîtrait inconcevable d’y créer un passage. Le défi a pourtant été relevé au XIIIe siècle: une voie fut tracée puis, au fil des époques, améliorée peut-être au détriment de la somptuosité sauvage du site.

 

De cette beauté-là nous reste une légende locale qui s’est répandue dans toute la Suisse. Celle du pont du Diable, que d’ailleurs on jouait à chaque désembre dans mon école pulliérane au milieu des années soixante. Elle narre comment des Uranais malicieux signèrent un pacte avec Satan afin de jeter un pont sur l’infranchissable gorge. Un pacte bidon: le tribut devait être une âme humaine, mais ce fut un bouc qu’on livra…

 

Encore visibles de nos jours, les culées de la «Teufelsbrücke», aussi appelée «Stiebender Steg», ont été construites 1595. A l’époque, le pont ne présentait ni mains courantes ni balustrades. Le nom «Teufelsbrücke» apparut pour la première fois dans le récit de voyage d’un homme d’affaires bâlois Ryff.

L'ouvrage s’effondra le 2 août 1888 en sous l’effet d’un orage qui frappa pour toujours l’imagination des habitants des villages alentour. Leur magnifique région, trop haut juchée, les rendait méfiants de ce qu’on appelait en bas la «civilisation et ses progrès techniques».

 

Oh Diable, comme on a envie de leur ressembler!

 

25.03.2009

Tabac à sniffer, tabac à priser

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«J’ai du bon tabac dans ma tabatière, j’ai du bon tabac, tu n’en auras pas… » Cette chanson populaire du XVIIIe siècle – elle est de l’Abbé de L’Attaignant, n’est plus en odeur de sainteté, quand bien même elle ne contreviendrait pas aux mesures d’hygiène imposées dans de plus en plus d’établissements publics.

Il sera bientôt interdit de fumer au bistrot, et le fumeur que je suis crois que c’est une excellente nouvelle. Mais aucune loi n’est encore envisagée pour empêcher les gens de priser, comme au temps des tabatières. Cette vieillotte pratique – qui reviendrait à la mode chez les écoliers scandinaves, sous les noms de sniff, ou snuf… - était alors encouragée par les médecins.  Renifler du tabac sous forme de poudre chassait instantanément les migraines. L’«herbe à Nicot» avait le mérite de faire éternuer leurs patients, les libérant de toutes formes de maladies. De là aussi l’origine des formules de politesse qui leur était adressées, et qui survivent en nos périodes de grippe ou de rhume des foins: «A vos souhaits!», «Santé»!

Dans un premier temps, vos aïeux prisaient du tabac pour se soigner. Peu à peu, la pratique se transforma en convivialité chic de salon: éternuer, à deux ou à trois, ça dégageait les narines et l’esprit, pour instaurait aussitôt un climat de familiarité. On l’appela l’exercice sternutatoire. En vogue surtout sous Louis XV et la Pompadour, il devait conquérir toutes les cours d’Europe, et faire la fortune de milliers d’orfèvres, ébénistes et ivoiriers - la tabatière, souvent ouvragée, devenant un signe extérieur de richesse, sinon de noblesse.

Il contribua aussi à la prospérité de l’artisanat dentellier: après l’avoir si aristocratiquement éclaboussé leur museau de glaires, il fallait bien que, sous les lustres et les moulures à la feuille d’or, ces Bling-blingueurs d’antan les essuyassent avec le linon le plus distingué.

Je suis sûr qu’aujourd’hui, le cérémonial doit être très différent dans les préaux scolaires de Stockholm et Copenhague.

 

 

05.12.2008

Instruments de légende: le tambour

 

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En Inde, le tambour était vénéré comme une divinité. Il aurait été à l’origine de la création du monde. On le faisait retentir lors de processions éléphantines solennelles. L’instrument était religieusement lavé et parfumé tous les jours.

En vieille Egypte, on en fabriqua en peau de crocodile, en hommage à cet animal nilotique qui fut le premier grand ordonnateur des sons, le père de l’harmonie universelle. Pour triompher du grand chaos initial, il scanda la mesure en se battant le ventre avec sa propre queue.

En Nouvelle Guinée, il existe un tambour à fente, en bois évidé et dont les bords épais produisent, lorsqu’on les frappe, deux sons de hauteur différente. Il sert d’instrument de musique, mais aussi d’instrument signalisateur. A l’instar du tam-tam de l’Afrique subsaharienne, qui lui-même s’apparente au gong en bronze des Chinois.

Le tambour a aussi inspiré des diaristes éminents:

 

«Une sottise ou une infamie, en se renforçant d'une autre, peut devenir respectable. Collez la peau d'un âne sur un pot de chambre, et vous en faites un tambour.»

(Gustave Flaubert, Carnets)

«Le son du tambour dissipe les pensées ; c'est par cela même que cet instrument est éminemment militaire.»

(Joseph Joubert, Carnets)

En écho à cette maxime du moraliste corrézien, je ne résiste pas à reproduire les paroles de Roulez tambours, un chant guerrier composé par notre poète Henri-Frédéric Amiel, sous la menace d’une guerre helvético-prusse :

 

1. ALARME
Rugis, tocsin, pour la guerre sacrée
A l'étranger renvoyons ses défis!
Suisse au grand cœur, si ta perte est jurée,
On a compté sans l'amour de tes fils.
Debout vallons, plaine et montagne,
Que tout un peuple arme sa main!
Lion bondis! entre en campagne!
Rugis tocsin!

2. EN ROUTE
Roulez, tambours! pour couvrir la frontière,
Aux bords du Rhin, guidez-nous au combat!
Battez gaîment une marche guerrière,
Dans nos cantons, chaque enfant naît soldat!
C'est le grand cœur qui fait les braves,
La Suisse, même aux premiers jours,
Vit des héros, jamais d'esclaves...
Roulez, tambours!

3. AU BIVOUAC
Sonnez, clairons! Le grand fleuve en son ombre
De nos bivouacs a réfléchi les feux!
Chez' nous, là-bas, sans doute, en la nuit sombre,
Au ciel, pour nous, ont monté bien des vœux!
Oui, nous veillons sur toi, Patrie,
Remparts vivants, nous te couvrons!
Dieu voit qui veille, entend qui prie!
Sonnez, clairons!

4. CHANT DU DRAPEAU
Flottez, drapeaux! étendards héroïques,
Où nos aïeux ont inscrit maint beau nom!
Astres de gloire au ciel des Républiques,
Sempach! Naefels! et Saint-Jacques et Grandson!
Sous vos couleurs, saintes bannières,
Ont combattu tous nos héros;
Les fils seront dignes des pères!
Flottez, drapeaux!

5. BATAILLE
Tonnez, canons! Voici la rouge aurore!
Au champ d'honneur les moissons vont s'ouvrir!
Jusqu'à la nuit fauchez, fauchez encore,
0 noirs faucheurs, s'arrêter, c'est mourir!
Hourra! poussons le cri de guerre,
Et puis, chargeons et foudroyons!
Pour voix la foudre et le tonnerre!
Tonnez, canons!

6. VICTOIRE
Aigles du ciel, témoins de notre gloire,
A nos cités portez-en les signaux!
Aux quatre vents, de nos cris de victoire,
Prompts messagers, dispersez les échos!
Salut, grands monts, terre affranchie,
D'un peuple fier sublime autel,
Pour Dieu seul notre genou plie,
Aigles du ciel!

28.09.2008

Coquillages, crustacés et poésie nervalienne

 

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En Suisse, nous pêchons des truites magnifiques, des perches uniques au monde, et des écrevisses à foison, que nous apprêtons tantôt à la sauce Nantua, tantôt à la mayonnaise façon cousine Lilette ­ qui aimait trop la ciboulette. Tantôt à rien du tout. Or c'est fou ce que ça crisse, ces petiotes de bestioles-là dans la baignoire, jusqu'à ce que celui qui les a pêchées quelque part dans le pied du Jura les assomme, les tue sans pitié, les ébouillante, puis les dépiaute. Une fois «pacifiées», ­ pour reprendre une expression d'Attila et de Napoléon, ­ on les dispose en rangs circulaires sur un plat d'étain, avec un peu de persil d'Italie. Quand elles étaient vivantes et qu'elles criaient à la salle de bains, elles étaient grises et moches. Les voici sereines, roses de bonheur. Mais souvent, l'Helvète ne supporte plus sa réputation d'Alpin qui ne se nourrit que de laitages, de cochonnailles ou de poissons d'eau douce. Alors il émigre, le temps de vacances scolaires par exemple, pour redécouvrir Paris (qui est une banlieue charmante d'Eurodysney), sa Contrescarpe et les beaux plateaux de fruits de mer de la rue de Buci, dans le quartier de l'Odéon. A la terrasse du Petit Zinc ou du Muniche, les plus beaux trésors de l'Atlantique brillent sous ses narines dilatées, sa barbe d'armailli et la grande serviette blanche empesée qu'il a nouée autour de son cou. Il se sent heureux comme un navigateur au long cours. Il a rasé ses Alpes. Il est si beau le plateau de fruits de mer quand il est servi à la parisienne! D'abord à cause de tous ces glaçons ovales qui chatoient autour des nourritures, et de ces algues noires, caoutchouteuses mais décoratives, garnissant le fond du plat long. Ce sont des fucus incomestibles, mais j'ai quand même observé des touristes californiens en mastiquer bruyamment, avec méthode et une espèce de ravissement étrange; quitte à renoncer aux huîtres creuses du Calvados, ou, à mes préférées: les plates du Finistère.

 Vive l'huître de France! Elle est d'ailleurs d'autant plus savoureuse qu'elle est vive, quand elle est vivante, et qu'elle vous fait un clin d'œil quand vous la surprenez par un jet de citron. Je suis sûr qu'en se laissant engloutir par une bouche goulue et moustachue elle frissonne de plaisir. La plupart de gens n'acceptent de la manger que pendant les mois «en R», soit les quatre premiers de l'année et les quatre derniers, puisque l'été est pour elle une période de laitance (elle y devient femelle, disait Vialatte, «donc dangereuse»...). Or, c'est justement en mai et en juin que les meilleurs connaisseurs de cette chair légère, presque inconsistante, sacrée et nacrée qui a donné naissance aux plus belles perles, l'apprécient. Avec un verre de bourgogne blanc, ou de gewürztraminer de Colmar. Sur les plateaux d'étain de la rue de Buci, les huîtres forment un collier irisé autour d'autres animaux de la mer, bien plus charnus, plus fibreux, plus compliqués. Voilà un bestiaire océanique enchanté, dont la variété aurait donné le vertige à Jean de La Fontaine, qui a pourtant écrit L'huître et les plaideurs. Le génial fabuliste ne mettait jamais en scène que deux ou trois personnages à la fois (un plaideur, soit un avocat, est aussi un animal en somme). Mais là, devant un assortiment d'animaux mystérieux que le dieu Neptune a fait jaillir des abysses avec son trident, il en aurait perdu tout son grec et tout son latin. D'une petite fable, il aurait fait une vaste pièce de théâtre shakespearienne. Un opéra de Mozart! Au sommet du butin gastronomique règne le crabe, ou le tourteau. Ou encore l'araignée de mer, qui est épineuse et n'a fait en sa courte vie que des songes bleu et or dans les fonds les plus sablonneux. Les pêcheurs sont allés la chercher jusqu'à cinquante mètres de profondeur. Ses pattes longues et fines sont disposées en étoile, telle l'araignée justement. Elle règne sur les plateaux de la rue de Buci comme un mastodonte, une belle reine vaincue livrée enfin aux goujats. A ses pieds, il y a la moule, le bernique et le bigorneau. Il y a le bulot et la clovisse, qui est un gros coquillage verni de couleur brune, et puis la praire, le flion tout blanc et oblong à l'instar de l'onglet et de la palourde. Moi, j'adore le pouce-pied, à cause de sa silhouette de petit sabot surmontée de tuyaux d'orgue. Il est particulièrement apprécié dans les gargotes de Lisbonne. Mais n'oublions ni le pétoncle ni, surtout, la noix de Saint-Jacques! Hélas, ces précieuses délicatesses marines, qui réclament d'être dévorées, sont généralement cuirassées comme des soldats espagnols du XVIe siècle. Pour parvenir à les savourer, il faut briser leurs armures différentes avec des accessoires de dentiste, de chirurgien: pour les minuscules bigorneaux, on a recours à des épingles, pour les pinces du tourteau à des casse-noix et des curettes métalliques. Et un couteau pointu est indispensable pour trancher le cordon ombilical de tous les bivalves. Gérard de Nerval était moins cruel envers les crustacés: il promenait au bout d'une laisse un homard domestique dans les jardins. Car il était poète.

http://les-poemes-de-pandora.over-blog.com/article-192627...

 

21.09.2008

Avenir incertain de l'argent et morale de l'éléphant en bois

 

 

 

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Les Suisses, c'est connu, n'aiment pas l'argent (le Vaudois non plus). Voilà un sentiment que leur religion chrétienne leur interdit; et c'est probablement pour expier quelque faute originelle qu'ils se condamnent, depuis la nuit des temps, à le fructifier quand même, ce misérable argent.

 

A force de cultiver un produit qu'ils détestent, ils font peine à voir: leurs paupières sont lourdes et gouachées, ils sont tourmentés de douleurs physiques qui proviennent de la position assise prolongée, et d'une l'allergie au métal, voire au plastique de la carte de crédit. Ils se mettent à ressembler aux éplucheuses d'oignons, dans les cuisines d'un grand hôtel, à l'aube de la Saint-Sylvestre. Ou, quand le printemps est de retour, à ces maîtres jardiniers qu'un rhume des foins est venu ravager à quatre mois de leur retraite. Oui, cette vie sur terre n'est qu'une vallée de larmes! L'argent est une matière qui a peu inspiré les artistes et les écrivains pour leurs créations (non, je n'oublie pas la Comédie humaine de Balzac, oui j'oublierai sans faute les romans de M. Paul-Loup Sulitzer). Mais tous ou presque n'ont jamais cessé de le convoiter. Qui pour tromper sa faim, qui pour s'offrir un train de vie répondant au prestige de son talent tel qu'il l'évalue lui-même. Qui, encore, pour changer de bagnole, de verres de contact, de chalet anniviard ou de maîtresse; qu'elle soit mannequin de mode ou journaliste à la télévision. Toutefois, quelques auteurs, qui avaient le sens de l'humour chevillé au coeur, n'ont pas eu honte de parler d'argent, en en disant éhontément le plus de bien possible. Je vous livre une petite anthologie de leurs propos: «L'argent aide à supporter la pauvreté» (Alphonse Allais), «Il faut choisir, dans la vie, entre gagner de l'argent et le dépenser; on n'a pas le temps de faire les deux» (Edouard Bourdet). «L'argent ne fait pas le bonheur de celui qui n'en a pas» (Boris Vian). Je me rends compte, avec navrement, qu'en cette même chronique j'ai déjà utilisé le mot argent huit fois; alors qu'il a tant de synonymes en notre belle langue française. En vrac, je vous rappelle qu'un domestique touche (touchait) des gages, un notaire, un avocat, des honoraires, un commerçant des bénéfices, un propriétaire un loyer, un fonctionnaire un traitement, un administrateur de société des jetons de présence, un comédien un cachet, un gratteur de guitare de la place de la Palud, à Lausanne, deux fois cinq sous, ou trois fois un bouton de culotte. A l’issue de la plus grande catastrophe bancaire de l’histoire, qui a eu lieu la semaine passée, d’aucuns saluent la mort du capitalisme de marché, l’ensablement prochain de Wall Street. Il y a dix ans, on nous préconisait à la veille des premiers jours de l’an un scénario encore plus épouvantable : tous les systèmes informatiques du monde seraient bloqués, rendus impraticables, pour la bête raison que leurs programmateurs auraient oublié de réadapter leur méthode de datation. Toutes ces prophéties donnent le frisson. Je me demande si, au cap du 31 décembre 2009, l'argent existera encore. Ou, s'il en reste un peu, cela servirait à quelque chose. On pourrait recommencer à pratiquer le troc, à l'instar des médecins de la campagne vaudoise: «Je te calme une otite et tu me donnes deux poules; un lapereau bien dodu correspond à vigoureux massage du haut du dos», etc. Mais s'il elle revient, la loi du troc risque d'être pire que celle du fric. Ou de la loi des séries selon Henry Ford, le pionnier de l'automobile américaine et de la standardisation. Terminons par une anecdote africaine. Elle met en scène, au marché d'Abidjan, un touriste français et un artisan autochtone. - Il est bien joli, cet éléphant en bois de mahougouni! Est-ce toi qui l'as fait? - Oui Monsieur, il coûte dix francs CFA. (Donc un centime français, un quart de centime suisse, ndlr.) - Fabrique-m'en dix, que je viendrai chercher dans une semaine. Le jour est venu, le marchand a achevé sa besogne. Mais ses dix figurines valent cette fois 150 francs CFA. - Tu te fiches de moi! hurle l'acheteur. Tu aurais même dû abaisser le prix. - Mon ami, rétorque l'Ivoirien, en fabriquant ma première sculpture, j'ai éprouvé du plaisir. A en réaliser dix autres, rapidement, et pour toi seul, ça m'a ennuyé et fatigué...»

13.09.2008

Pérennité du pantalon à bretelles

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Je commencerai par une historiette irlandaise que le grand Samuel Beckett appréciait - il l'avait d'ailleurs remise à jour peu avant sa mort, en 1989. Elle met en scène un gentleman flegmatique et son maître tailleur, une espèce de renard enjoué et philosophe, qui l'a fait patienter trois fois trois semaines pour lui confectionner un pantalon. L'ourlet relevé était tantôt trop long, tantôt trop court, et il fallait forcément repriser. Enfin, le jour arriva où, après toutes ces semaines d'essayages et de ravaudages, le froc tomba à merveille sur les derbys en cuir du client, à la hauteur idéale.

 

Celui-ci, malgré son impassibilité d'aristocrate, félicita le couturier avec peu d'enthousiasme. Il lui rappela que si Dieu avait créé le monde en six jours, il en avait fallu soixante-trois pour rajuster un simple pantalon. La comparaison indigna beaucoup le maître-tailleur: «Mais Monsieur, regardez l'état du monde, et regardez la beauté de ce pantalon...»

 

Comme quoi un vêtement cousu avec soin peut rivaliser avec la majesté de la création entière: tout est affaire de tissus de lin et de tissus de chanvre, de cretonne, que sais-je? de satinette et surtout de fil plus ou moins solide, qui cassera ou ne cassera pas.

 

Tout dépend, pareillement, de la constitution physique de la personne qui habite le pantalon en question - ou le monde, c'est kif-kif: après tout, si l'humanité se sent aujourd'hui à l'étroit dans la nature qui l'environne, c'est qu'elle s'est épaissie inconsidérément; elle a trop ingurgité de calories. Pourquoi la faute devrait-elle en incomber seulement au grand Couturier céleste?

 

Puisqu'on parle de garde-robe, j'ai retrouvé dans un coffre de mon galetas un trench-coat bleu marine comme on en portait il y a vingt-cinq ans, avec col transformable, pattes d'épaule, pattes de serrage aux poignets, ceinture à boucle, double boutonnage sur le devant, et tout et tout. J'y ai re-respiré, en dépit de la pénétrante naphtaline, toute ma jeunesse perdue. Au fond des poches raglan, j'ai déniché un vieux paquet de cigarettes Virginie, deux carambars durcis comme du silex plus un carnet d'adresses remplis de noms d'inconnues - de demoiselles que j'ai oubliées et qui m'ont oublié elles aussi, ça va de pair. C'est un imperméable que j'endosserais volontiers s'il ne faisait pas si chaud ces jours-ci: histoire de me relover dans la vigueur et la niaiserie enchantée de mes vingt ans. Une part essentielle de l'homme continue de persister dans ses vieux vêtements, phénomène connu.

 

En terre vaudoise, ce phénomène-là n'est pas seulement connu, il a force d'adage, donc force de loi. Surtout chez les sexagénaires: j'en connais qui restent férocement attachés au bredzon à manches courtes et bouffantes des années nonante (les années nonante d'il y a un siècle, s'entend); au fameux falzar cantonal à bretelles ramagées de fleurs ou de vachettes, comme le dessine si joliment André Paul; au col étroit et raide qui les étrangle au point de congestionner leur visage. Ils vont jusqu'à regretter leur froc militaire d'antan qui grattait la cuisse comme de la paille de fer, et provoquait des démangeaisons.

 

Mais ils appartiennent à une génération de citoyens qui avait encore de la considération pour les autorités. Ils observaient ce qu'on a appelé longtemps, en chansons patriotiques comme en discours de 1er Août, l'amour des lois. En croisant le Préfet de district, ils hésitaient entre la génuflexion et la poignée de mains. Au pasteur, ils donnaient du «Monsieur le ministre», en croyant être révérencieux - car ils ignoraient que le mot ministre provient du latin minister, «serviteur», lui-même issu de minus, «moins». (Dans certaines régions de France profonde, il désigne même des ânes bâtés, puisque ces charmantes bêtes y sont chargées de fonctions importantes.)

 

Bref, ce sont des gens qui continuent de s'attifer le dimanche d'un costume trois-pièces, comme durant l'entre-deux-guerres, l'époque où l'on vit le Duce en personne se faire applaudir par des universitaires et des notables lausannois.

 

Heureusement, les enfants de ces sexagénaires-là, et surtout leurs petits-enfants, estiment moins les cols empesés à l'amidon et les pantalons qui grattent.

 

Les nouveaux Vaudois ne croient plus à l'amour des lois, et encore moins à la respectabilité des notables, même à celle hélas des députés qu'ils ont eux-mêmes élus. Et à force de mépriser la politique politicienne, la démocratie démocratique, ils se targuent de ne plus aller voter. Ce qui forcément rend la situation plus désastreuse.

 

Ils se sentent tellement plus légers, plus aériens, dans leurs T-shirts, leurs jeans et leurs baskets, qu'ils renoncent à leurs droits les plus essentiels, les plus honorables. Ces droits-là ont été institués, il y a 123 ans, par une Constitution que d'aucuns voudraient à présent reconcevoir, ou subtilement repriser, à l'instar du maître-tailleur irlandais évoqué au début de cette chronique, et qui préférait ses pantalons à toutes les beautés du monde.

 

07.09.2008

Les pianos sont des créatures vulnérables

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«Il ne faut pas tirer sur les pianistes.» Oh! qu'il est drôle cet adage. Il m'intrigue depuis ma plus petite enfance, notamment lorsque ma mère m'offrait une glace aux châtaignes dans les salons huppés de la brasserie du Grand-Chêne, à Lausanne, cela après un film de Walt Disney au Cinéac: on y entendait alors un vieillard à crinière argentée, engoncé dans du velours noir avec des basques en queue de morue , où il était recommandé de ne pas marcher. Sur son clavier d'apparat, il jouait et rejouait La Mer de Trénet, en y rajoutant des vibratos par-ci, des trémolos par- là. Mais qui aurait eu seulement l'idée d'assassiner ce charmant personnage, apparemment de bonne volonté?

C'est en consultant un petit dictionnaire que j'ai découvert l'origine de cette expression. Elle provient d'un extrait du Journal des frères Goncourt que je me permets de citer ici: «Une ville du Texas, avec ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte: Prière de ne pas tirer sur le pianiste qui fait de son mieux.» Ce qui prouve que les frères Jules et Edmond éprouvaient quelquefois de l'intérêt même pour les civilisations d'outre-Atlantique, et que les Texans ne sont pas tous des gens sans cœur, comme cela se dit parfois à la rubrique des condamnations à mort.

Telle est la magie du piano: elle opère même dans la patrie des justiciers. Et des tireurs d'élite.

Non (cette fois, mon maître Alexandre Vialatte aurait tort), le piano ne remonte pas à la plus haute antiquité. Le premier date de 1698. Il a été construit par un certain Bartolomeo Cristofori, claveciniste padouan au service de la cour des Médicis, à Florence. C'est un instrument puissant, car les facteurs n'ont jamais cessé d'améliorer sa solidité. Il a eu pour papa et maman le clavecin et l'épinette. Son grand-père fut un clavicorde.

Vu de l'extérieur, le piano à queue est impressionnant; rien qu'à cause de la place qui lui est réservée au salon, entre le fauteuil Voltaire, le canapé Empire et la collection de porcelaines de Saxe héritée de grand-tante Hedwige, la maman de Gladys .

En gros, ça se compose d'une caisse, d'un cordier, d'une mécanique, d'un clavier et d'un pédalier. Or il suffit d'ouvrir un peu - comme les médecins-légistes le font avec un corps humain - pour tomber en admiration devant l'extraordinaire organisation de ses viscères. Pour les décrire avec justesse, il faudrait être doué d'une intelligence, plus d'un vocabulaire d'entomologiste. (Oui, le piano est une sorte d'insecte familier, qui hante les foyers à l'instar des mites, des fourmis et des cafards). Du coup, on ne parlera plus que de marteaux, de chevilles, ou d'étouffoirs. De cordes doubles, de cordes triples, que sais-je? de tables d'harmonie. Qui l'eût cru? ce même piano qui passe pour un mastodonte de la musique classique, son char d'assaut le mieux éprouvé, est sujet à des maladies de saisons qui peuvent devenir graves. S'il a la migraine, la cause en incombe à quelques musiciens actuels qui voudraient réinventer la musique. Rien de grave: une aspirine bien dissolue dans l'estomac résorbera rapidement ce malaise passager.

Plus inquiétants, hélas, sont les excès hygrométriques dont peuvent souffrir votre Steinway ou votre Bösendorfer.

Si votre piano est atteint d'hygrométrie aiguë, c'est à cause de l'humidité ambiante qui rouillera inexorablement ses vertèbres métalliques, faussera le toucher au clavier, déformera même les parties en bois. Il s'agira de le déshumidifier rapidement, à l'aide d'un Piano-Life Saver, un remède de cheval constitué de coussinets qui libèrent de la vapeur d'eau au fur et à mesure.

Jean-Sébastien Bach, qui fut organiste et claveciniste avant de vouer de l’importance à ce qui allait devenir le plus populaire des instruments musicaux modernes, s'y intéressa pour la première fois en 1722. Il avait 37 ans, travaillait pour le prince d'Anhalt-Coethen, et se préoccupait de l'instruction de jeunes musiciens. C'est durant cette année-là qu'il composa le Clavier bien tempéré, soit une série de quarante-huit préludes et fugues didactiques, que les Anglais désignent d'une formule plus lapidaire: The Forty-Eight («les quarante-huit.) Toute la véritable aventure pianistique a commencé avec ce happening pédagogique du début du Siècle des Lumières.

Cette aventure n’est pas tout à fait morte. Il y a eu entre-temps le jazz, le be-bop de Thelonious Monk, et de tas d'autres inventions formidables. Mais c'est à Claude Debussy que j'aimerais, une fois encore, adresser mes plus insistants remerciements. Il est mort en 1918. Il y a nonante ans. Pour moi, il demeure le recréateur le plus fou, le plus solitaire aussi, le plus audacieux, que la musique occidentale ait jamais connu. Avec son seul piano, il retournait mers et océans.

Je vous renvoie à une de ses plus belles phrases d'écrivain:

«Voir se lever le soleil est plus utile pour un compositeur que d'entendre la Symphonie pastorale de Beethoven.»

En image ci-dessus, le ventre du Steinway de Vladimir Horowitz, 1904-1989.

 

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