24 Heures

20.02.2010

A l’origine du Heimatschutz, une poétesse

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1905. Le 17 mars de cette année-là, un siècle avant la seconde croisade de Franz Weber contre la spéculation immobilière qui «veut faire de Montreux un Monte-Carlo en plus moche», un long billet virulent parut dans La Gazette de Lausanne qui préfigurait son combat. Le brûlot portait la signature parfumée au jasmin d’une prêtresse des arts et des lettres aux yeux ombragés de cils noirs: Marguerite Burnat-Provins (1872-1952) une trentenaire d’origine française, un chouia hallucinée et polémiste redoutable. Sous le titre de «Cancers», les tumeurs que sa chronique déplorait n’étaient pas médicales mais environnementales, comme on dit aujourd’hui.

Etablie depuis peu à La Tour de Peilz avec son époux veveysan Adolphe Burnat, restaurateur de châteaux (celui de Chillon notamment), cette native d’Arras est peintre aquarelliste, décoratrice, et poétesse, publiant des livres sensuels sur le blason du corps masculin. Elle a la nostalgie du Valais que lui avait fait découvrir le peintre Ernest Biéler. Depuis, elle ressent pour les paysages naturels une exaltation sourcilleuse,  exprimée par sa plume et son pinceau. Mais le champ de sa vénération s’élargit aux héritages architecturaux et urbanistiques. Particulièrement au patrimoine bâti de la Riviera vaudoise, que commence à mutiler une prolifération d’hôtels démesurés, cacophoniques, et aux aménagements qui atrophient les berges lémaniques.

Tels sont, en vrac, les thèmes de sa diatribe dans la Gazette, un titre lausannois prestigieux lu alors avec plus d’attention au-delà de la Sarine qu’en deçà. Car la constitution d’une «Ligue pour la beauté» (celle des paysages) que Marguerite Burnat-Provins y préconise sera prise en considération jusqu’à Bâle. Trois mois après, le 1er juillet 1905, une organisation est fondée à Berne, appelée Schweizerische Vereinigung für Heimatschutz – en français Ligue pour la conservation de la Suisse pittoresque – qui plus tard deviendra le Heimatschutz tout court, alias Patrimoine suisse. Notre évanescente Artésienne est invitée à à siéger en égérie au premier comité central. Elle y excelle, puis brusquement s’en lasse; pour des raisons personnelles, liées à sa santé, mais aussi parce que son projet a été récupéré par des Alémaniques. Il faudra attendre le 27 janvier 1910, il y a donc cent ans, pour qu’une section vaudoise de Patrimoine suisse voie le jour.

Rebaptisée Société d’art publique, cette centenaire compte aujourd’hui un millier de membres qui se retrouvent de loin en loin dans le domaine de La Goges à La Tour de Peilz, dans celui de La Coudre à Bonvillard ou dans la ferme des Mollards-des-Auberts au Brassus, trois propriétés de maître reçues en héritage. Active sur divers plans, elle a notamment contribué en 1986 au sauvetage du château d’Ollon, suivi au kilomètre près les grands chantiers autoroutiers et ferroviaires susceptibles de défigurer les paysages. Elle veille autant à reconstruction des murets d’alpage qu’à la protection d’aménagements plus ou moins anciens. Ainsi, elle s’est battue pour celle du quai Doret à Lutry, s’est opposée à la démolition d’immeubles de l’avenue du Mont-d’Or, à Lausanne, etc. Loin de vouloir entraver les innovations de la construction moderne, elle se dit très attentive à leur beauté. En cela, elle renoue avec cette Ligue pour la Beauté que Marguerite Burnat-Provins appelait de ses vœux.

 

 Le patois: un patrimoine immatériel

 

Ce centenaire était aussi l’occasion pour l’Espace Arlaud et le Musée d’archéologie et d’histoire, à Lausanne, de présenter Patrimoines en stock, soit les riches collections méconnues de Chillon. Mais il est d’autres richesses patrimoniales qui constituent aussi, comme dit Gilbert Coutaz, le directeur des archives cantonales, «à la fois un ancrage au passé et une garantie d’avenir». Celles-ci sont immatérielles, tel le patois vaudois auquel est consacrée une onzième brochure de l’association qu’il anime avec une escorte d’autres amoureux de nos folklores.

RéseauPatrimoines dresse une exhaustive rétrospective des recherches et publications qui ont été réalisées sur le parler rural de vos aïeux. Invité à le comparer à ceux d’outre-Sarine, l’ethnologue zurichois Paul Hugger fait un constat intéressant: «Dans le canton de Vaud, le patois est devenu le parent pauvre des traditions locales. En Suisse alémanique, le dialecte est le support indispensable de toute manifestation folklorique: là-bas, sans dialecte, rien ne se fait.»

 

Patrimoines en stock, Espace Arlaud, du 20 février au 20 mai 2010.

 

Association pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud. Case postale 5273 – 1002 Lausanne.

www.reseaupatrimoines.ch

 

 

13.02.2010

Un Veveysan sur les traces de Robinson

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1783. A la fin de cette année-là, un Veveysan âgé de trente ans, au visage cuivré par un long séjour aux Antilles, revient au bercail l’esprit chargé d’histoires passionnantes. François Aimé Louis Dumoulin, fils du recteur de l’hôpital et d’une teinturière, n’est pas romancier, mais il adore les romans. A l’instar de nombreux Européens de sa génération, il affirma une précoce préférence pour le récit toujours universel de Daniel Defoe, les Voyages et aventures de Robinson Crusoé, écrit en 1717 et dont la première traduction en français a paru à Amsterdam trois ans après. Mais il se peut qu’il l’ait relu plus tard, et plus attentivement, dans sa version originale anglaise, lorsque, à vingt ans, il alla chercher fortune à Londres, puis dans la colonie britannique de Grenade. «Dès mon enfance, dira-t-il, ce livre et les figures qui étaient attachées fixèrent singulièrement mon attention; je leur dois le goût de la lecture, du dessin et de l’étude de la nature (…) et le désir de voyager».

Si à trente ans, Dumoulin ne se sent aucun talent d’écrivain, il a su développer au fil de ses propres errances les rudiments du dessin technique qu’on lui avait inculqués dans sa jeunesse, alors qu’il se destinait à une carrière commerciale. De ses malles, qui sentent encore le soleil, la vanille et le frangipanier, il extrait d’innombrables scènes de batailles navales, entre la marine de Georges III d’Angleterre et celle de Louis XVI. Il les avait crayonnées sur le vif, en témoin direct, curieux aussi des mouvements de l’océan dans la clarté spectrale des orages d’outremer. Dans son petit atelier de Vevey, il les recrée à la gouache, à l’aquarelle et à l’huile. De grands tableaux, de facture grandiloquente et naïve, conservés aujourd’hui au Musée historique de la ville. Après une formation d’autodidacte à Paris, où il suit des cours d’anatomie et copie les grands maîtres du Louvre, il revient chez lui pour ouvrir une classe de dessin technique.

Au cap du XIXe siècle, Dumoulin s’initie à la taille-douce et c’est vers 1810 qu’il réalise un petit chef-d’œuvre qui vient de reparaître en fac-similé dans la délicieuse collection des Introuvables de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne: une suite ininterrompue de 150 gravures à l’eau-forte et retouchées au burin, dûment légendées comme les premières bandes dessinées. Elle narre les principaux épisodes de la fantastique épopée de Robinson Crusoé, le héros retrouvé de son enfance*. L’ouvrage fut publié par l’imprimerie Loetscher & Fils, éditrice alors du Messager boiteux. Ce ne sont que naufrages en mer, trafic de négriers, descriptions crues de scènes anthropophagiques, exploration de l’île fatale en compagnie de Vendredi, et des rebondissements qui conduisent le lecteur jusqu’en Chine. Des images riches et inspirées; elles aussi visibles au Musée historique de Vevey.

 

 

 

F.A.L. Dumoulin, Collection de cent cinquante gravures représentant et formant une suite des Voyages et aventures surprenantes de Robinson Crusoé. Les Introuvables, BCU, 2009.

 

 

 

 

L’odyssée picaresque de Monsieur Dumoulin

Dans l’unique portrait qu’on lui connaisse, F.A.L. Louis Dumoulin s’est peint lui-même dans son atelier de Vevey. L’huile sur toile est datée de 1832. Il a 79 ans, un port de tête militaire et fume du tabac des îles en compagnie d’une chatte tricolore.

Sa personnalité et son destin avaient même frappé Paul Morand, quand l’auteur de L’homme pressé vivait en demi-exil au château de l’Aile*. Et il est vrai que cet aventurier vaudois, devenu commerçant et dessinateur au service des Anglais, puis planteur et enfin artiste autodidacte, eut une existence presque aussi rocambolesque que celle de son Robinson révéré.

Tout en se défendant d’avoir une patte d’écrivain, Dumoulin en trousse assez joliment le récit dans une préface à son livre illustré: il a assisté aux guerres de l’Indépendance étasunienne, à mille tempêtes désastreuses et à des incendies. Lors de la prise de Grenade, il s’improvise soldat pour la défendre et se fit bravement blesser. Il a rencontré des esclaves noirs et ceux qui les exploitaient. Il eut aussi l’occasion de visiter Trinidad et Tobago.

Sans oublier les bouches de l’Orénoque, où l’aventurier de Defoe fit naufrage…

 

Paul Morand: Monsieur Dumoulin à l'isle de la Grenade: description vraie et pittoresque d'un voyage fait par un citoyen de Vevey, planteur et peintre amateur, entre les années 1773 et 1782, Paudex (Suisse): Éd. de Fontainemore, 1976

 

Françoise Bonnet Borel: Dumoulin, peintre veveysan, dans Vibiscum, 2, 1991. (Ouvrage moins littéraire, plus minutieux.)

 

30.01.2010

Au XIXe siècle, Vaud fut une ruche de caricaturistes

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1839. Cette année-là, soit 170 ans avant le lancement de Vigousse, la nouvelle revue de Barrigue, un certain Jean-Pierre Luquiens annonce la publication d’un Nouveau charivari politique vaudois. Lié au mouvement radical, alors socialisant, de la Régénération (1830-1848), ce trentenaire au naturel coloré vient de fonder à Lausanne une imprimerie lithographique et veut sonner la charge contre les autorités cantonales qu’il juge vétustes et «bourgeoisières». Le leader des radicaux, Henri Druey, qui sera un jour conseiller fédéral, le soutient. Il va sans dire que ce titre est une réplique locale du Charivari parisien, flamboyante frayère de caricaturistes au crayon rossard: Grandville, Gavarni, Cham, Gustave Doré. Et bien sûr Daumier. Ces maîtres français – qui sapèrent la monarchie de Juillet jusqu’à y écoper «glorieusement» la censure – seront chez nous impunément piratés comme on dit aujourd’hui; puis imités par des émules romands.

Selon Philippe Kaenel de l’UNIL, expert européen en la matière, ces imitations ne choquent alors personne. Vos aïeux lisent assidûment les gazettes françaises, et si, dans le sillage de la presse pamphlétaire alémanique autrement plus chevronnée (ou de la «typologie du ridicule» selon Rodolphe Toepffer, le géant genevois), l’organe créé par Luquiens évolue de mouture en mouture sans s’affranchir des modèles parisiens, on ne lui en tiendra pas rigueur. «La caricature n’a pas une identité nationale, mais elle met en œuvre, en image, les identités», écrit Kaenel dans une étude parue en 1991*. Dans une publication collective plus récente (lire notre encadré), il nous égrène les autres noms que prendra le périodique pionnier de Luquiens: Mort du charivari vaudois, Etoile qui file, Barbier populaire, Charivari de la Suisse française, Le Grelot, etc.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la presse satirique lausannoise est fleuronnée par un nombre incroyable de gazettes aux titres tout aussi évocateurs: La Griffe (1861), Le Papillon (1896), Gribouille et Redzipet (1904), Le Frondeur (1917). Et enfin L’Arbalète (1923-1926): un bimensuel dirigé par Edmond Bille. Le père de la grande Corinna s’y révèle un caricaturiste de haut vol. Tout comme un autre beau peintre, Charles Clément.

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L’aiguillon de Bocion

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Mais au début des années 1850, et parallèlement à ces divers charivaris vaudois, un radicalisme différent se profile dans La Guêpe. Il est plus égalitariste car dans l’opposition, depuis qu’Henri Druey est au Palais fédéral et que des bourgeois libéraux contrôlent le canton. Le succès de ce bimensuel montera en flèche de 1851 à 1854, grâce à l’appoint d’un artiste lausannois qui a fait ses preuves dans les ateliers les plus courus de Paris: François Bocion… Oui, notre gracieux coloriste du Léman a d’abord été un féroce humoriste politique. A la façon de Daumier, il daube des séances du Grand Conseil. Il déguise avantageusement Druey en Guillaume Tell, sauveur de la patrie, mais n’hésite pas à le ridiculiser parfois sous les traits de Louis-Philippe, le roi déchu à tête de poire…

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(*) «Pour une histoire de la caricature en Suisse». In Unsere Kunstdenmäler.

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ENCADRE

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Entre art et politique, une relation équivoque

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Si cette récente étude de Philippe Kaenel sur la caricature dans le canton de Vaud au XIXe siècle se réfère souvent à François Bocion et sa veine de pamphlétaire méconnue, c’est à Georges Andrey, de l’Université de Fribourg, que revient le mérite de l’avoir circonstanciée lors d’un colloque organisé à Lausanne en novembre 2008. Celui-ci, qui fait à présent l’objet d’une publication orchestrée par l’historien Olivier Meuwly, a voulu «explorer la zone grise qui sépare, et unit, le monde de l’art et celui de la politique, non pas sur le terrain de la philosophie, mais sur celui des relations qui se sont établies entre ces deux univers.»

Au XIXe, l’ «art n’est pas neutre», souligne Meuwly – auteur aussi d’un texte sur le cas de Joseph-Marc Hornung qui croyait au rôle de la littérature dans l’assomption de l’âme nationale. «Les intérêts politiques ne sont jamais absents de l’attention qui sera portée à tel ou tel créateur.» Parmi les autres contributions à ce débat, notons une approche du peintre Charles Gleyre par David Auberson, celle du théâtre prolétarien en Suisse romande par Pierre Jeanneret, ou, par Daniel Maggetti, du fragile panthéon d’Edouard Rod, le seul Helvète jamais élu à l’Académie française.  En 1911, l’auteur de L’Incendie déclina cet honneur qui l’aurait contraint à abandonner la nationalité suisse.

 

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Art et politique dans le canton de Vaud au XIXe siècle. Société d’histoire de la Suisse romande.

 

 

 

09.01.2010

Les premiers écoliers vaudois furent des choristes

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1419. Cette année-là, Guillaume de Challant, un très entreprenant évêque de Lausanne depuis 1406, fait aménager en sa cathédrale une chapelle dédiée aux saints Innocents. Hommage aux enfants de moins de deux ans qui, selon l’Evangile de Matthieu, furent massacrés par Hérode à Bethléem. Or au Moyen âge, on appelle aussi innocents les jeunes garçons voués au service liturgique romain et au chant choral. La nouvelle construction s’assortit justement d’une décision épiscopale de fonder une maîtrise, destinée gratuitement à des choristes préadolescents qui résideront dans une maison spécifique attenante à Notre-Dame. Cette manécanterie lausannoise, qui fera des émules à Yverdon, Moudon, Orbe et Estavayer - alors bourg vaudois - lui confère un prestige qui rend jalouses les autres contrées vassales du duc Amédée VIII de Savoie. D’ailleurs, il n’en existe encore ni à Chambéry, ni à Turin, les deux capitales de notre première puissance suzeraine. (La seconde, Berne, se montrera dès sa conquête de 1536, plus éclairée en matière d’éducation des enfants vaudois. Elle leur imposera les principes de la Réforme, mais pas l’usage de l’allemand.)

Pour l’heure, l’école de Mgr de Challant n’est donc qu’une maîtrise, une «psallette». Seuls y sont admis de jeunes enfants mâles, nés d’un mariage légitime. De parents dont on a vérifié la bonne moralité. On exige aussi de ces loupiots de n’être affligés d’aucune difformité physique. Il ne s’agit pas d’être beau, mais sain dans l’esprit comme dans le corps, selon le principe déjà proverbialisé de Juvénal. Et bien sûr doté d’une voix juste, d’un timbre séraphique, comme on en révèle à huit ans au bénédicité qui précède la potée familiale de midi. Ce don tombé du ciel deviendra une source de fierté pour plusieurs familles pauvres lausannoises: avoir un fils éduqué gratis, quelle aubaine!

Or, depuis le XIIIe siècle déjà, l’Eglise n’a le monopole absolu de l’enseignement. Des aristocrates savoyards et vaudois embauchent des précepteurs coûteux pour l’instruction de leur progéniture. Et même dans les communes les plus rurales, les conseils de bourg créent et financent des structures scolaires. Seuls les maîtres – denrée rarissime – sont rétribués par les parents d’élève.

Mais revenons à nos innocents de la Cité. Une recherche circonstanciée, signée Bernard Andenmatten, Prisca Lehmann et Eva Pibiri (elle fait l’objet d’un chapitre d’une récente étude collective, voir encadré) précise qu’ils sont recrutés à huit ans, aussitôt tondus, puis relâchés à seize. A la mue fatidique de leur voix. Ils n’auront profité que d’une pédagogie cléricale, mais outre le chant, la liturgie, ils ont un peu appris la grammaire – dans le sillage des écoles monastiques fondées par Charlemagne sept siècles plus tôt…

Le chant, qui leur était enseigné par un cantor surnommé l’«écolâtre», (du latin scholasticus) primait. Etait-ce encore du plain-chant, ou déjà de la polyphonie? Ont-ils chanté la sublime Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machault? On l’ignore.

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L’enseignement en terres vaudoises

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Le passé éducatif vaudois, du XIIIe siècle à nos jours, est une matière complexe et polymorphe qu’une quinzaine de chercheurs viennent de décortiquer pour l’édition 2009 de l’excellente Revue historique vaudoise. De l’enseignement du plain-chant catholique dispensé par des chanoines à l’irruption de l’informatique dans le matériel scolaire ordinaire, historiens, pédagogues et sociologues dressent un riche tableau de cette évolution.

Elle fut lente, conformément à la mentalité légendaire de notre contrée. Mais elle se déclina en remaniement et restructurations au fil d’étapes politiques ou économiques: Réforme instaurée par LL EE de Berne, héritage rousseauïste des Lumières et de la Révolution française, avènement de l’ère industrielle et des mouvements ouvriers, courants philanthropiques hygiénistes de la fin du XIXe siècle, innovations plus ou moins heureuses de réformes issues du structuralisme des dernières années septante, et l’on en passe.

Ce dossier thématique met en lumière des pans méconnus de l’histoire de l’enseignement en terres vaudoises. Que de développements disparates sur un territoire plus petit que le département du Rhône, en France voisine!

En son introduction générale, Danièle Tosato-Rigo – qui signe aussi un chapitre sur l’ère de la République helvétique, 1798-1803 – y repère un courant unique, un fil rouge ancien qu’elle dévide en écrivant: «Ce qui s’apparente, d’une certaine manière, à des utopies pédagogiques traverse également les siècles.»

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Education et société, RHV, Ed. Antipodes, livre disponible à la Librairie Basta! Lausanne.

 

04.12.2009

Un amateur d’art yverdonnois en Italie

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1792.  Le 14 février de cette année-là, un voyageur à perruque poudrée et à bésicles écrit à une amie, Catherine de Sévery, châtelaine de Mex près de Cossonay, cette lettre qui relate le commencement d’une expédition artistique et individuelle: «Enfin me voici à Rome en bonne santé, sans aucun accident et beaucoup moins fatigué d’un long voyage que je pouvais m’en flatter, car il a été de trois mois et quelques jours, c’est bien long.»

L’auteur de cette prose, en lettres serrées mais joliment tournée, est un homme de 58 ans. Un vieillard - à cette époque on cesse d’être jeune à vingt. Or les amis épistolaires de Béat de Hennezel savent que cette chattemite a de la vigueur à revendre. Qu’en pur mondain, il a étudié l’architecture en lui préférant la peinture et les belles-lettres, et qu’il est un aristo huguenot archétypal du pays vaudois: ses ancêtres français s’y étaient réfugiés déjà au XVIe siècle, et lui ont transmis un art de se plaindre qui va de pair avec la culpabilité réformée.

Son odyssée italienne, qui se déroulera de 1792 à 1796, s’inscrit dans la tradition anglaise du Grand tour, qui se propage sur le continent, et consiste en pèlerinage en Italie sur la trace des classiques latins qui ont nourri la pensée occidentale. Passage obligé à Rome, mais aussi à Florence ou Naples. Les campagnes traversées ont leur importance: ne servirent-elles pas de décor aux bucoliques dialogues entre Tityre et Mélibée, ces bergers virgiliens transfigurés par le pinceau de Nicolas Poussin au XVIIe? On les reconnaît à présent sur la couverture du journal complet de Béat de Hennezel, enfin recomposé et édité dans la remarquable collection Ethno-Doc.

Pour notre Yverdonnois, ce grand tour est l’occasion de rencontrer des artistes fameux – dont des Suisses - installés dans la Ville éternelle. Et de faire provision d’anecdotes et d’observations piquantes qui enrichiront son répertoire dans les salons patriciens vaudois où il a son rond de serviette. Il prend des notes éparses, rédige des lettres et peint «en touriste», comme aujourd’hui on photographie. In situ, il relève à la mine de plomb des plans de ruines, de temples, des scènes de vie qu’il encrera et gouachera dans sa chambre par temps de pluie. A Rome, c’est l’intérieur du Panthéon. En Campanie, la colonnade de Paestum, le Vésuve, des bergers. Dans ses croquis humains, Hennezel est plus doué. Il a «un tempérament vrai de caricaturiste, à la Hogarth», dit Robert Netz, qui a établi et annoté l’ouvrage.

 

Un gentilhomme sans fortune, pingre mais humain

 

Sur la couverture du livre, en une petite vignette vert tilleul se profile la frimousse renfrognée du diariste yverdonnois. Les lèvres fines d’Hennezel grimacent, comme s’il avait croqué dans un fruit acide. Cet unique portrait existant de notre personnage, est de Jean-François Sablet, dit le Romain (né à Morges en 1745, mort à Nantes en 1848). Il s’accorde à merveille à l’écriture acidulée de son modèle que Robert Netz va jusqu’à comparer à la verve d’un Voltaire. Notre ex-confrère à 24 heures perçoit en Hennezel l’âme d’un misanthrope qui «n’aime décidément personne et qui ne se supporte lui-même qu’à peine.» L’objet de son étude se serait aigri à cause de déboires familiaux, d’une situation de cadet sans fortune, de sa solitude de célibataire. «Les traits de bonté, d’honnêteté, de désintéressement qu’il découvre parfois chez son semblable l’étonnent, le dérangent.» C’est aussi un ladre, pour le grand bonheur des historiens, car il consigne dans ses carnets ses plus petites dépenses: le coût de deux citrons à la piazza Navona en 1792, ou de quatre harengs et dix-neuf œufs…

On imagine enfin ce gentilhomme vaudois aux humeurs déjetées condamné à se barder de patience dans des trajets en diligence qui cahotent d’Yverdon jusqu’à Marseille, de Marseille à Rome, de Rome à Naples. Il préfère la marche à pied: «On dépend de tout lorsqu’on dépend d’un maudit carrosse; et il faudrait avoir toujours l’argent à la main si l’on ne savait pas se défendre; ces habitants des grandes routes sont si avides et de si petite foi; un voyageur à pied leur échappe»…

Mais au plaisir de se dégourdir les jambes s’ajoute celui de respirer, entre deux rocailleries, la grande figue d’Inde, le genêt blanc des talus vésuviens. Et d’observer le bas des jupes de la paysanne de la région de Pompéi, qui sont «à plis arrêtés par le haut du tiers de leur hauteur».

Trois lustres plus tard, Béat de Hennezel mourra de vieillesse à Paris, rue Saint-Honoré en 1810, à l’âge de 76 ans.

Après avoir été un malade difficile.

 

02.11.2009

Le temps des sanatoriums: Leysin et Davos

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1939. Vers la fin de cette année-là, la guerre mugit à nos frontières, la situation économique devient difficile. Pas en montagne: du haut de ses 1263 mètres d’altitude, la commune de Leysin vit encore dans l’euphorie de sa prospérité touristique, qui avait trouvé son point culminant neuf ans plus tôt. Un tourisme médical, où des étrangers fortunés qui ont contracté la tuberculose viennent trouver le meilleur des antidotes contre le mal pulmonaire: l’air pur, froid et surtout sec de l’altitude. Quatre sanatoriums (qu’on appelle euphémiquement hôtels), ont été construits à l’abri des Tours d’Aï qui retiennent le vent du nord: au Mont-Blanc, au Chamossaire, au Belvédère et au Grand-Hôtel, on bénéficie d’un train de vie luxueux, d’une vue magnifique sur les Alpes. Mais aussi de soins soutenus, au régime drastique: isolation - avec crachoir personnel - mais plusieurs repas en commun. Siestes obligatoires en plein air; séances d’héliothérapie, inaugurées par un célèbre Dr Auguste Rollier, où  des corps presque nus se dorent côte à côte au soleil chablaisan.

Les bienfaits du climat de Leysin avaient été relevés par le promoteur montreusien Ami Chessex et le médecin lausannois Louis Secrétan: alors qu’au début du XXe siècle, la «peste blanche» faisait 100 000 victimes par an et, qu’en Suisse 26 sur 10 000 en mouraient, elle épargnait les Leysenouds. A l’intention de leurs compatriotes de plaine contaminés, ces derniers créeront aussi des sanas populaires, sans confort somptueux, mais correctement médicalisés.

Avant 1918, la station accueille de nombreux soldats phtisiques de la Première Guerre mondiale, internés trop tard, et dont les noms sont gravés au cimetière des Larrets. Durant la seconde, elle est désignée par la Confédération et le CICR pour le traitement de 10 000 soldats alliés tuberculeux. Parallèlement, sa vie culturelle est foisonnante. Leysin accueille des conférenciers illustres: Ramuz, Gandhi, Camus, Romain Rolland. Et puis Stravinski, Arthur Rubinstein, Pablo Casals. Charles Trenet y chante, Michel Simon s’inspire des habitants du village pour la création de ses personnages.

Dès 1948, avec la découverte de la streptomycine et les antibiotiques qui améliorent la thérapeutique de la tuberculose, les sanatoriums ferment les uns après les autres. Leysin devra se reconvertir en station de sports d’hiver.

Cela dit, la maladie n’a pas été éradiquée: en 2000, on dénombrait encore 629 tuberculeux en Suisse.

 

 

A Davos, peste blanche et peste brune

 

A 60 lieues de Leysin, un esprit différent enfume les couloirs blancs des sanatoriums de Davos, l’autre grande station climatérique de la Suisse. Traditionnellement majoritaire, la clientèle allemande se renforce dans les années trente . Dès 1933, le Parti national-socialiste la noyaute depuis Berlin. Il entend faire de ce microcosme de compatriotes en cure aux Grisons une enclave en territoire neutre. Pour convaincre ou confondre les éléments réfractaires au nazisme qui s’y trouvent, il peut compter sur un séide helvète, Wilhelm Gustloff, né en Poméranie. Or l’assassinat en 1936 de cet activiste par un jeune juif est une aubaine pour Hitler qui dénonce triomphalement un complot sémite mondial contre son Reich.

Entortillée dans ses fourbis diplomatiques, la Suisse adopte un profil bas. Plus tard, durant la guerre, elle laisse contrôler les sanatoriums de Davos par l’Allemagne, ses finances brunes et sa furieuse propagande. Si Berne fait obstacle à l’entrée de juifs dans son territoire, elle octroie à des nazis tuberculeux des bons de séjour sur les rives de la Landwasser. En échange du charbon de Silésie, elle fournit à l’armée allemande les trois quarts de sa production d’alumium.

 

Un film documentaire explore cette page troublante de l’histoire de nos chers Grisons. Dans A l’ombre de la montagne,  Danielle Jaeggi - Suissesse établie à Paris depuis 1971 – recoud en surjets subtils et pudiques, des archives filmées et des traces de son passé intime. En cette période, son père avait été un phtisique soigné au Schatzalp, le sana davosien que Thomas Mann avait mythifié dans La montagne magique.  Un homme mystérieux, ce François Jaeggi, un antifasciste forcené. Dans les lettres d’amour destinées à sa femme, une toubib comme lui pratiquant à Lausanne, il dépeint l’évolution insidieuse de la peste brune jusqu’aux ourlets amidonnés et immaculées  de son lit triste de curiste.

Leur fille, née après la guerre, les a lues sur le tard.

Son film est un beau pèlerinage filial.

 

 

26.10.2009

La Harpe, notre homme des Lumières

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1782. Cette année-là, un fringant avocat vaudois de 28 ans, diplômé de Tübingen, prend la mouche lorsqu’il s’entend dire par un notable Bernois: «Ignorez-vous peut-être que vous êtes nos sujets?» Voilà onze ans que Frédéric-César de La Harpe s’inspire de ces idées nouvelles qu’on appelle déjà les Lumières. Elles viennent de France, le pays de Montesquieu, mais émaillent toute l’Europe. En bretteur intellectuel respecté, ce patricien s’irrite ouvertement des obstacles imposés par Leurs Excellences à l’évolution sociale et politique des Vaudois. Celles-ci, très matoises, l’ont laissé dire et faire. Jusqu’à cette injonction comminatoire qui le décidera à s’exiler sans barguigner. D’abord en «réfugié républicain» (!) à la cour de Catherine II où il devient le précepteur de deux petits-fils de l’éclairée mais despotique tsarine: les grands-ducs Alexandre, âgé de six ans, et son puîné Constantin. Le premier sera en 1801 le tsar Alexandre Ier. Il n’oubliera jamais l’humanisme de ce maître de français qui n’était point de France. Ce lettré qui était plus juriste qu’académicien, sec comme une loi grammaticale mais charismatique comme un vieux philosophe, alors qu’il n’avait que 25 ans de plus que lui. Un révolutionnaire. Entre l’empereur de toutes les Russies et son mentor, se tissera un échange épistolaire ininterrompu – elle est dûment consignée dans les quatre volumes d’une correspondance générale du Rollois, cousue et annotée par Marie-Claude Jequier et Jean-Charles Biaudet, nos principaux repères pour cet article.

 

 

En son refuge doré de Saint-Pétersbourg, La Harpe n’oublie pas les siens. Par des libelles anonymes, il les exhorte à réclamer des droits politiques aux Bernois. Ceux-ci, qui le lisent et le reconnaissent, le jugent par contumace. Si bien qu’en 1795, après douze ans d’exil en Russie, il doit s’installer hors de leur portée à Genthod, en pays genevois; à dix lieues seulement de son bourg natal, Rolle, où il avait vu le jour le 6 avril 1754. La même année que son cher cousin Amédée de La Harpe, un patriote vaudois comme lui, lui aussi banni par LL. EE, qui tombera en 1796 en Lombardie pour la France, et pour la réhabilitation duquel il fait feu des quatre fers. Dans ce but, il s’est établi à Paris où il crée un Club helvétique. C’est l’occasion de défendre la cause de ses compatriotes: il publie son Essai sur la Constitution du Pays de Vaud.

En 1797, il remet au Directoire une pétition souhaitant une protection de la France. La France accepte, mais c’est un prélude à une invasion: le 24 janvier suivant, l’indépendance vaudoise est déclarée; quatre jours après les troupes françaises pénètrent en Suisse. La Harpe, qui siège au Directoire helvétique, s’en scandalise vertement. Il est destitué lors du coup d’Etat de 1800, et, la mort dans l’âme, doit se rendre aux Tuileries pour promettre à Bonaparte qu’il ne se mêlera plus de politique. Mais quand, en 1803, ce dernier proclame l’Acte de Médiation, notre homme écrit: «Que de peines on s’est données pour faire une détestable besogne, tandis que huit jours eussent suffi pour suppléer tout ce que requerrait un gouvernement unique et central!»

 

 

Car ce père de la patrie vaudoise ne cachait pas sa préférence pour un régime unitaire. Prenant le nouvel empereur des Français en grippe, il ne cessera de dresser un autre empereur, son ancienne pupille Alexandre Ier de Russie, contre les menées de Napoléon.

En remerciement de ces conseils, le tsar convaincra ses alliés vainqueurs de la France, qui ont dans la foulée envahi la Suisse, de conserver sa structure en 19 cantons. L’identité vaudoise est sauvée, elle sera entérinée au Congrès de Vienne, en 1815.

La Harpe, qui devra siéger douze ans au Grand Conseil, s’établit l’année suivante à Lausanne. Il y meurt le 30 mars 1838. Sa tombe se trouve encore au petit cimetière du Calvaire à La Sallaz. D’autres grands défunts vaudois y reposent, dont le poète Eugène Rambert et le peintre Charles Gleyre.

Au colloque* qui s’ouvre samedi prochain à l’UNIL, on rappellera peut-être que ce grand homme des Lumières avait un tempérament fort qui desservit parfois les causes qu’il défendait.

Son ami d’études Henri Monod, l’autre père de l’indépendance vaudoise, le décrivait comme un homme «actif et grand travailleur, mais vif et impétueux. Il entreprenait avec feu et ne jugeait pas toujours avec assez de calme les moyens de succès: son imagination ardente nuisait quelquefois à son jugement, et le portait à l’exagération.»

 

www.unil.ch

 

20.10.2009

Le Major, un Vaudois bien singulier

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1670. Un 20 octobre de cette année-là, François Davel, pasteur à  Morrens, dans le Gros-de-Vaud, annonce à ses fidèles la naissance de son fils cadet Jean-Daniel-Abraham. Des prénoms dûment inspirés de l’Ancien Testament qui, alors prévaut sur le Nouveau. Ni lui, qui mourra six ans après, ni son épouse Marie, une fille Langin, ne peuvent imaginer que ce troisième garçon deviendra un rebelle, un héros régional. Puis un martyr qui versera son sang pour un idéal foldingue: l’invention d’une identité vaudoise… Voyez ça!

 

Mais tournons une page d’un demi-siècle. Quand la foule rassemblée sur la berge de Chamberonne le voit monter sur l’échafaud de Vidy, ce samedi 24 avril 1723, Jean Daniel Abraham est un cinquantenaire de taille avantageuse, un athlète que vingt années de guerre ont bien charpenté. Les interrogatoires qu’on lui a infligés dans son cachot ne l’ont pas affaibli. Le major se tient droit, dépasse d’une tête les aumôniers et même le bourreau. Sous sa perruque en fer à cheval, le front est buté, les sourcils et moustaches en bataille, trahissant une âme plus militaire que philosophe. Ou un esprit fort? A la lecture de son virulent manifeste, que des félons firent parvenir à LL. EE de Berne, celles-ci ont décrypté le langage d’un hors-la-loi illuminé.

Pourtant, à l’heure de son ultime discours - avant qu’on lui tranchât un poing*, puis la tête - ce trublion-là ne hurle pas à la manière des enragés. C’est d’un son de voix «doux et insinuant», qu’il remue le cœur de tous, même des gens indignés par son insoumission, et qui l’ont dénoncé:

 

-        C’est ici le plus beau de mes jours, dit-il. Je rends grâce à Dieu de la grâce qu’il me fait de me sacrifier pour la gloire et le bien de ma patrie.

 

L’assistance reste perplexe: quelle mouche a piqué cet officier émérite, que Berne avait récompensé en 1717 en le nommant grand-major et commandant de l’arrondissement de Lavaux? Voilà onze ans qu’il a repris son activité de notaire baillival à Cully. Il y mène un train de vie confortable. Or, le mercredi 31 mars 1723, il a convoqué au pied levé 600 de ses hommes pour marcher sur Lausanne, puis offrir au Petit Conseil son appui militaire afin de chasser des terres vaudoises l’occupant bernois, dont les vices administratifs seraient devenus iniques et insoutenables!

Les édiles de la Palud l’écoutent comme un homme frappé de délire. Il ne leur réclame qu’un aval, un passe-droit légal, fort duquel il pousserait sa petite armée jusqu’au Guminen, un pont frontalier:

 

-        On n’a qu’à vouloir, le Pays de Vaud deviendra le 14e canton. Ce que je fais, n’est pas l’ouvrage d’un jour, et jusqu’à cette heure, j’en suis resté maître, absolument seul.

 

Cette solitude-là, imprudemment avouée, sera fatale à Davel: les Deux-Cents alertent leurs suzerains à la dérobée et chargent en même temps un officier de son rang, le major de Lausanne Jean-Daniel de Crousaz, de lui offrir le gîte et le couvert. Le même le fera arrêter le lendemain matin à 7 heures, puis incarcérer au château Saint-Maire. Quant aux 600 soldats que le «traître» avait recrutés en Lavaux, ils seront tous libérés, car ils ignoraient les desseins de leur chef.

Seul à son procès, n’incriminant personne d’autre que lui-même - même sous la torture - Davel s’étendra, pour un peu se disculper, sur des «circonstances» de sa lointaine jeunesse: appel de Dieu, apparition d’une belle inconnue (lui qui est resté célibataire!) Seul il sera en écoutant la sentence des juges du Tribunal de la rue de Bourg, le samedi 17 avril, sans se douter qu’un jour l’Histoire les jugerait à leur tour.

 

Quand son père meurt à Morrens, il a six ans. Sa famille s’installe à Lausanne où suit une éducation latine. Apprentissage de notaire chez son parrain Vullyamoz. Il ouvre une étude à Cully, au pied de Riex dont son père était originaire. Mais le voici appelé par les armes et le service étranger, dans le sillage de son frère Pierre. Il sert d’abord Guillaume de Hollande, roi d’Angleterre, sous les ordres du général Jean de Sacconay. Puis, changeant de camp (c’est un mercenaire) sous les bannières fleurdelisées de Louis XIV. A 42 ans, il retourne à la guerre, mais cette fois en Suisse sous la bannière bernoise pour écraser les catholiques à Villmergen.

La reddition de la ville de Baden est son œuvre. Un triomphe. Il en sera félicité par Leurs Excellences, ses futurs ennemis mortels...

 

Nos références:

Etude historiographique et archivistique des documents de l’affaire Davel, par Gilbert Coutaz, Revue historique vaudoise, 1989.

Le mercenaire, par Olivier et Jacques Donzel, Georg, 2009.

 

  

(*) Un de mes lecteurs, M. John-Henri Perreaud, que je remercie, m’a envoyé cette notice importante, qu’il a puisée dans le tome IV de L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, p.153 : «LL.EE. lui firent grâce du poing."

 

12.10.2009

Les fantômes prestigieux de Mon Repos

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1909. Au cours de cette année-là, Lausanne était en négociation avec Gustave Perdonnet, fils d’un illustre agent de change, sur le rachat d’une propriété patricienne spacieuse et élégamment arborisée au Nord-Est de la ville. La «campagne» de Mon Repos, qu’elle a fini par acquérir l’année suivante pour le prix de deux millions de francs, est actuellement un des plus beaux parcs publics de Suisse romande. Un pur joyau patrimonial, pour son agencement à l’anglaise et ses essences variées (dont des marronniers bicentenaires), toujours artistement entretenues. Mais itou pour son bâtiment central, où nos édiles organisent depuis 1938 des réceptions officielles et dont deux étages sont occupés par le CIO. Pour sa rotonde néoclassique, son souterrain secret où l’on a trouvé le fossile d’une feuille de palmier. Pour sa fausse tour médiévale et sa cascade. Pour son orangerie où notre sculpteur national Yves Dana taille et cisèle. Enfin, pour ses anciennes écuries, reconverties en ateliers de peintres, et que flanquent des volières à perruches et aras.

A chaque printemps, des magnolias plantés en aval déploient leurs frondaisons rose-thé. En octobre, hêtres pleureurs et tulipiers de Virginie y roussissent jusqu’à l’or le plus étincelant. Il y a neuf ans, une espèce de guérite en retrait est devenue une maison de thé très prisée, à l’enseigne éloquente de la Folie Voltaire (image d'en haut): à l’ère classique, une «folie» était un pavillon de plaisance ombragé. Quant à l’auteur de Candide, il avait été en 1757, l’hôte le plus glorieux de cette thébaïde de verdure.

 

Voltaire sur scène

 

Avant de détailler cet épisode, sachons que le domaine de Mon Repos s’est constitué au début du XVIIIe siècle par l’achat de plusieurs parchets viticoles d’un tertre appelé encore Mont-Ribaud… Abraham Secrétan, contrôleur général, y édifie une maison en 1747 qu’il revend dix ans après, avec parcs et communs, à Philippe de Gentils, marquis de Langallerie, baron de Saintonge. Un ami de Voltaire. C’est à son intention que le nouveau propriétaire aménage dans une grange contiguë à la villa une scène de théâtre. Assis dans un salon dont une paroi a été percée, les spectateurs applaudissent en février 1757 le philosophe en personne, incarnant le personnage de Lusignan de sa tragédie Zaïre. L’auteur-acteur est enchanté. Il écrit à ses amis de Paris: «J’ai fait couler des larmes de tous les yeux suisses. (…) Il y a dans mon petit pays romand, car c’est son nom, beaucoup d’esprit, beaucoup de raison, point de cabales, point d’intrigues pour persécuter ceux qui rendent service aux belles-lettres.»

 

Trois frères de Napoléon

 

Langallerie meurt en 1773. Ses héritiers louent Mon Repos à une Lady anglaise, puis à des princes allemands de Waldeck, du Wurtemberg, de Reuss-Greitz, avant son rachat en 1802 par un négociant lausannois qui le revend à son cousin Vincent Perdonnet (1768-1850), le fameux financier cité plus haut. Cosmopolite, ami des idées libérales et des indépendantistes vaudois, ce Veveysan au passé rocambolesque et de goût raffiné fait appel à l’architecte du pays Henri Perregaux pour opérer dans le bâtiment central des transformations décisives. Mais c’est à un dessinateur paysagiste parisien Montsalier qu’il confie la métamorphose complète du parc alentour en jardins à perspective atmosphérique, inspirés de la peinture anglaise, lui conférant un cachet unique dans le canton.

Dans ses salons à parquet marqueté et au plafond en trompe-l’œil, Perdonnet reçoit la fine fleur du gotha européen. Entre autres, des frères de Napoléon: Jérôme Bonaparte, ex-roi de Westphalie, Joseph Bonaparte, ex-roi d’Espagne, Louis Bonaparte, ex-roi de Hollande, et le fils de ce dernier, le futur Napoléon III. Mais aussi la reine d’Espagne Isabelle II et son successeur Alphonse XII. Sans oublier un très libertin prince de Galles, qui deviendra Edouard VII d’Angleterre. Ces anciennes ou futures têtes couronnées musardèrent dans les allées romantiques de Mon Repos, qui n’était pas encore scindé par l’avenue du Tribunal fédéral, lors de l’édification de celui-ci en 1927.

Six ans avant cette année mourut Gustave Perdonnet - le fils du munificent amphitryon -, à l’usufruit duquel la propriété avait été soumise. La Municipalité de Lausanne se vit accorder par le Législatif la somme, alors considérable, de 50 000 francs, pour réaménager en espace public le domaine, ses bâtiments et surtout son exceptionnel arboretum, qu’elle ne cesse depuis d’émonder dans les règles de l’art ancien. De choyer comme un héritage sacré.

En même temps historique, écologique et urbain.

 

08.10.2009

La légende vraie du Comte vert

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1359. En été de cette année-là, les bourgs principaux du Pays de Vaud voient déferler sur leurs places une cohorte de chevaliers empanachés, dont les montures sont houssées de chamarrures émeraude. Ces seigneurs escortent le nouveau suzerain de la contrée: Amédée VI, comte de Savoie, qui débarque de Chambéry pour recevoir l’hommage de ses sujets de la rive septentrionale du Léman. La tournée est pacifique. Après Nyon, Morges et un détour en terres fribourgeoises (Romont, Estavayer), on s’arrête à Yverdon, puis aux Clées. On triomphe à Moudon, qui est depuis 1218 le siège administratif du bailliage de Vaud - division politique savoyarde - et le lieu de réunion des «Etats vaudois». L’expédition trouve son point culminant à Lausanne, en prières solennelles sous les voûtes de Notre-Dame et en présence du prince-évêque de la cité, Mgr Aymon de Cossonay.

Amédée VI a vingt-cinq ans. Il est le fils d’un autre Aymon, dit le Pacifique, et de Yolande de Montferrat. On l’appelle le Comte vert en raison d’une cuirasse à moirure olivâtre qu’il porta lors d’un célèbre tournoi dans son fief chambérien. Depuis, tous ses vêtements sont verts, la livrée de ses compagnons et de ses laquais est verte, sa tente de campagne est verte.

Cette couleur, qu’il arbore comme une légende vivante liée à sa personne, frappera l’imagination des Vaudois. Ironie de l’histoire, elle figure encore, six siècles et demi après, dans leurs armoiries cantonales… En tout cas, au Moyen Age, elle était déjà celle de l’espérance, et le charisme de ce nouveau maître - qui d’emblée a juré de respecter leurs privilèges locaux et leurs coutumes ancestrales – le rend très populaire.

 

Le rachat d’une baronnie

 

Toutefois, ce n’est point par héritage dynastique qu’il est entré en possession du Pays de Vaud, même si ce territoire avait été à maintes reprises occupé, reconquis et réunifié par des cousins célèbres: Thomas Ier de Savoie qui agrandit le fortin de Chillon, Pierre II, alias le «Petit Charlemagne», Louis II, fondateur de Morges, etc. Amédée VI a acquis cette province (érigée durant 74 ans en baronnie) en la rachetant à la fille du dernier nommé, Catherine de Vaud, dont le troisième mari Guillaume de Flandres, trouvait cette dot vaudoise trop éloignée de Namur, voire encombrante…

Amédée aura la grâce de ne pas se comporter en simple propriétaire terrien, quand bien même l’administration de ses provinces méridionales, plus nombreuses et plus vastes, l’accapare davantage. Outre la Savoie, avec Faucigny et Tarentaise, le Comte vert règne sur le Val d’Aoste; il fait campagne en Valais, octroie des franchises aux bourgeois de Monthey en 1352 – où une place porte encore son nom – et vole plusieurs fois au secours de l’évêque de Sion, Edouard de Savoie, encore un cousin (!) que les Haut-valaisans harcèlent. Il jette aussi son dévolu sur le Piémont et sa capitale Turin, capture son prince à Pignerol, lui confisquant tous ses biens, avant de les lui restituer en 1362. Il faudra attendre le début du XVIIIe siècle pour que ses héritiers, les seigneurs de Savoie, deviennent enfin princes de Piémont, en même temps que rois de Sardaigne - et plus tard, en 1861, comme on sait, rois d’Italie.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, devant l’Hôtel-de-Ville de Turin, une statuaire néogothique est dédiée à Il Conte Verde, alias Amedeo VI, soit notre Comte vert à nous… Et à l’heure où un dictateur libyen fantasque, déterminé à démanteler la Suisse, voudrait amarrer la Romandie à la France, des Vaudois pourraient lui rétorquer qu’ils sont en droit d’opter pour la nationalité italienne… D’ailleurs la plupart des archives médiévales du Pays de Vaud sont toujours soigneusement sauvegardées, avec l’aval de nos autorités cantonales, dans la cité du Pô.

 

Croisé au sang chaud

 

Même s’il est très occupé ailleurs, le Comte vert n’oublie pas le Pays de Vaud. Il revient fréquemment à La Tour-de-Peilz, loge à Chillon avec son épouse Bonne de Bourbon, une descendante de saint Louis. Cette grande dame de caractère, à laquelle il délègue beaucoup de mandats, introduira dans nos habitudes de l’esprit courtois de Paris, de l’élégance vestimentaire.

Pendant ce temps, son époux veille aux fortifications de nos villes, accorde aux Etats généraux de Moudon un pouvoir institutionnel régulier.

Hélas, ce libéral a le sang chaud d’un guerroyeur, la tête brûlée d’un croisé, galvanisant des nobles vaudois pour les entraîner dans les fournaises de la Terre sainte. Ou dans des expéditions franco-savoyardes au sud de l’Italie. Ils seront quelques-uns à assister à son agonie à Naples, en 1383, lors d’une épidémie de peste.

 

Après la parution de cet article dans 24heures, le samedi 3 octobre, Monsieur J.D. Favre nous envoyé les précisions suivantes:

 

- le Comte Vert a fait une incursion à Estavayer le Lac et à Romont, à l'époque ce n'était pas en terres fribourgeoises mais vaudoises comme Morges, Yverdon ou Morat

- le duc de Savoie est devenu prince du Piémont en 1418 (par héritage d'un cousin Savoie mort sans enfants)
- le Piémont a été rattaché à la Savoie en 1429

- Turin est devenu capitale du duché de Savoie en 1562

- le duc de Savoie est devenu roi de Sardaigne en 1720, dès lors le Piémont était savoyard bien avant le XVIIIe siècle.


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