25/01/2021

Faux selfies, vrais artistes

Ça se faisait au pinceau, devant un chevalet surmonté d’un miroir, et ça prenait plus de temps qu’un clic-clac numérique. Par caprice ou amusette, de grands peintres ont fait leur autoportrait, le dissimulant dans un groupe de personnages ou derrière une colonne. Expert en ces jeux de «cache-cache pictural», l’historien d’art Pascal Bonafoux*  ne compare pas ces insertions discrètes aux selfies que tout quidam dissémine dans les réseaux sociaux. Ces clichés à l’arrache sont généralement des réflexes de vanité, alors que pour un Rembrandt ou un Michel-Ange, enchâsser son propre visage dans un tableau relevait de l’étude, de la méditation. Le premier s’est pris pour modèle sur plusieurs peintures, dessins ou gravures: en jeune Batave échevelé, en sage rasséréné, en vieillard buriné par la désillusion - une sorte de journal intime évoluant au jeu de la lumière et du clair-obscur. Quant au second, il aurait voulu expier son péché d’orgueil en incarnant saint Barthélémy l’écorché en sa fresque du Jugement dernier de la Sixtine. Mais si Albrecht Dürer, qui fut le contemporain allemand de Michel-Ange, se peignit en 1511 dans le retable de l’Adoration de la Sainte-Trinité, c’était, lui, pour aguicher le mécène…

 

Au début du XXe siècle, Alfred Hitchcock joua souvent à ce jeu-là, en glissant furtivement sa silhouette bedonnante dans une scène de ses films. «C’était utilitaire expliquera-t-il; il fallait meubler l’écran!» Un de ces «caméos» le fait croiser dans une rue les acteurs vedettes des Trente-neuf marches, paru en 1935. On sait combien ce cinéaste prisait le futurisme, or cette même année, à Lausanne, c’est à l’artiste futuriste Gino Severini (1883-1966) que fut commandée la fresque ornant l’abside de l’église du Valentin, édifiée un siècle auparavant par Henri Perregaux. 

Actuellement en voie de restauration, elle couvre un espace de 200 m2, au coeur duquel se tient debout une Vierge à l’Enfant. A ses pieds se profilent des Evangélistes, l’évêque de Lausanne, une soeur clarisse de Vevey. A l'arrière-plan, notre cathédrale, mais aussi la tour Bel-Air! Dans les bras de sa sainte mère, le petit Jésus n’a pas les traits d’un nourrisson, mais des amis du peintre ont reconnu ceux de son fils Jacques Severini, mort-né dix ans plus tôt.

 

Autoportraits cachés, Ed. du Seuil.

11/01/2021

Pitchounette et Pitchoune vont à l’école 

A quinze mois, votre fillette a fait ses premiers pas sur le tapis du salon, et à six ans la voici capable de se rendre à l’école à pied. C’est le cas de 65% des enfants de 6 à 12 ans de notre pays, où seul un sur dix s’y fait conduire par ses parents. Les autres ont fait à leur angelot un cadeau précieux dont il se souviendra: une sensation légère d’émancipation qui mettra du sel à son imagination qu’il avait étrennée en lisant des albums illustrés. Puis en retraçant de doigts enconfiturés  le bec rebiqué du Vilain petit canard d’Andersen, ou la moustache en fer à cheval de son Tonton Firmin qui ronfle tout le temps dans un fauteuil à bascule. 

Des prédispositions que Association suisse des transports et environnement (qui parraine le système de ramassage scolaire Pédibus) a aiguillonnées en conviant des enfants à réaliser des dessins racontant leur première escapade autorisée. Chez d’aucuns affleure une épreuve sentimentale: peut-on abandonner maman et papa à la maison? D’autres sont affriandés par l’avant-goût de ce qu’ils appelleront plus tard une délivrance: celle d’oisillons quittant le nid. 

 

En 1960, dans la famille Roupinet, de Renens, ce fut l’aîné, le Jeanjean, qui pleurnicha à l’instant du départ, tandis que sa cadette Fanchounette, alias Françoise, prit ses jambes à son cou, faisant rebondir nattes et gambettes, pour rallier au chemin du Martinet la colonne qui mettait le cap sur l’école primaire de Florissant.

Aujourd’hui, cette grand-mère coiffée à la garçonne n’oublie pas l’ivresse de cette lointaine aventure. «On découvrait son quartier, sa ville, son pays, on allait à la conquête du monde au bout duquel, adulte, on se découvrait soi-même», sourit-elle, en montrant des photos d’elle à Zanzibar, au Ladakh, à Valparaiso. Mais aussi en tresses enrubannées en sa classe renannaise de Florissant…

 

Dans le protocole de Pédibus, les enfants avancent deux par deux, affablement astreints par un parent bénévole à une discipline de dégourdissement cadencé. Ils y apprennent les lois du ralentissement, de l’accélération, et se développent «chemin faisant», tant au plan de l’hygiène sportive que de la sociabilité: avec ces «compagnons de route», ils joueront aux billes, à la marelle. Puis un jour, rompant avec tout protocole, surferont de conserve à travers la ville.

 

 

19/12/2020

Roorda, un prince de humour noir

Aux premiers jours de novembre passé, on fut chagriné par le décès de l’éditeur lausannois Michel Froidevaux, un collectionneur érudit de curiosités verbales et picturales. Parallèlement à ses publications et à la gestion de sa galerie Humus, aux Terreaux, il savait réserver la meilleure révérence aux humoristes d’antan, à commencer par les grands oubliés. Parmi lesquels, l’écrivain d’origine néerlandaise Henri Roorda (1870-1925), auquel furent consacrées il a douze ans des journées plus festives que commémoratives au Musée historique de Lausanne. La cheville ouvrière de la manifestation fut l’espiègle Froidevaux, qui avait inventorié pour l’occasion les citations les plus fulgurantes de l’écrivain. Tout comme lui, c’est en novembre que mourut Roorda, mais, lui, en se suicidant un samedi 7, à Lausanne, il y a 105 ans. De père Hollandais, il était né 55 ans plus tôt à Bruxelles, le 30 encore une fois du même mois de novembre. Il laissa un ultime manuscrit sobrement intitulé Mon suicide*. Conjonction délibérée de dates ou coup de dés?

Henri Philippe Benjamin Roorda van Eysinga, qui enseigna les maths à une dizaine de générations d’élèves du Gymnase de la Cité – à partir de 1915 - aimait la loi des nombres, mais aussi les chiffres pas tout à fait ronds, disons oblongs… A l’instar d’un Lewis Carroll, il était épris de logique absolue en maîtrisant les illogismes, et rallumait la gymnastique cérébrale de ses ouailles en leur inculquant une soif du savoir pimentée d’humour noir. Celui qui commence par rire de soi.

Parallèlement, il rédigea des choses pareillement «déraisonnables» dans les pages sérieuses des Cahiers vaudois, surveillées par un Ramuz - qui ne riait pas beaucoup… Et publia des pamphlets pédagogiques préconisant un «débourrage des crânes », ainsi qu’un opus délicieux intitulé Le roseau pensotant. Une allusion à Blaise Pascal à la fois exaltée et chagrine: «Au temps de Pascal, écrit Roorda, l’homme était un roseau pensant ; mais pour les hommes d’aujourd’hui, l’obligation est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous.» De là découlera son principe un rien déconcertant que le maître de la création ne réfléchit point, mais pensote. (Vialatte comparaît bien l’homme à un salsifis songeur…) Dans le même recueil, Roorda se plaint que les gens aient des paupières aux yeux, mais pas aux oreilles.

 *Henri Roorda: « Mon suicide », réédition, Ed. Allia, 2017, Paris.