05/05/2018

Amnésies ordinaires et mémoire de poche

Dans un tea-room aux rideaux fuchsia de la Côte vaudoise, trois aïeules à chignon lapent une crème brûlée en échangeant des souvenirs:
Hier, à la pharmacie, on ma demandé quel médicament je voulais, mais j’en avais oublié le nom!
Pour moi, c’est tout comme, dit la deuxième. En ouvrant ce matin le vaisselier je ne savais plus ce que je voulais y prendre…
Moi qui suis la plus vieille des trois, j’ai conservé toute ma mémoire, touchons du bois! conclue la troisième en heurtant le bord de la table d’un toc-toc sonore. Et en criant simultanément: «Entrez!»
Cette anecdote happée à la volée dans un café de Rolle s’amuse des étourderies de certaines oublieuses, mais n’y lisez pas du mépris. Parce que l’oubli est une réelle tragédie pour quiconque n’arrive plus à recomposer la mosaïque de son passé: comment ne pas s’émouvoir des effets de la maladie d’Alzheimer dans le regard naufragé de ses victimes? Ou devant les doigts parcheminés du grand-oncle Samy, qu’un veuvage récent a encore engourdis et qui peinent à manipuler l’i-phone dernier cri que vous lui avez offert pour ses 95 ans?
Le voilà aux prises avec un ovni à applications innombrables, que sa mémoire fléchissante ne saurait énumérer. Il ignore que ce joyau miroitant et «vibrant» contient aussi une calculette… Et que ses concepteurs en appareillé l’ensemble d’autant de rouages artificiels qu’il y aurait d’engrenages naturels dans notre ciboulot. Ainsi, l’organe le plus complexe de l’anatomie humaine serait supplanté par un de ces ersatz technologiques qu’on entend sonnailler tous les matins et tous les soirs dans les transports publics… Par une tablette numérique qui absorbe toute la concentration mentale d’un l’individu. Bref, un cerveau de poche!
« Dès que j’ai eu un smartphone, j’ai mis mon intelligence sur pause, confesse cousine Odette! J’y enregistrais tout: les dates anniversaires, les rendez-vous professionnels, les mots de passe! Le jour où je n’ai plus eu de batterie, je me suis sentie dépossédée de tout, c’était comme si j’étais morte.»
 Heureusement pour elle, la mort est encore plus incompréhensible que la vie. Et si l’on en croit le vieil Aristote, notre mémoire n’est pas subordonnée à nos pauvres cellules grises: son siège véritable serait notre cœur.

29/04/2018

Ces mots inélégants qui nous échappent

Involontaires et volatiles, tels ces calembours que Victor Hugo assimilait aux fientes de l’esprit, des expressions disgracieuses, parfois franchement cracras,  s’échappent souvent de notre bouche et nous font détester notre propre voix s’il nous arrive de la réentendre. Ce ne sont que des «pas de souci», des «tu vois», des «j’avoue», des «j’allais le dire» et des «j’entends bien». Tout un carillon discordant de bévues verbales, de tics qui emaillent le langage ordinaire sans y être d’aucune utilité. Les lexicographes y voient des effets de mode ou de mimétisme, relayés par les médias et qui se propagent dans les réseaux sociaux. Dans un essai paru en octobre dernier*, l’avocat parisien Bertrand Périer, expert en art oratoire, ne sous-estime pas ces mots parasites, même s’il ne veulent plus rien dire à force d’être utilisés à tort et à travers. Le locuteur y a recours pour combler un silence qui, s’il est «habité », devrait faire partie de la conversation, comme une «pensée muette ». Or la gent papotière a horreur du silence, même s’il est éloquent.

Le phénomène se vérifie avec une certaine modernité via les smartphones, quand par exemple votre nièce Britney Décosterd se contente, sans plus hurler dans le sien, de susurrer un «aha ma jolie, compte sur ma discrétion». Puis soudain se met à minauder en soprano coloratur: «Mais oui, je suis toujours-là!», quitte à irriter les autres passagers du LEB entre Bercher et Cheseaux… Cette obsession de ponctuer toute pause verbale par des interjections superflues porte le nom scientifique de fonction phatique. Un mot issu du grec ancien phatikós (« discursif »), et qui me renvoie à mes anciennes lectures universitaires. Selon le grand linguiste russe Roman Jakobson, cette fonction du langage ne sert qu’à établir, prolonger ou interrompre la communication. «A vérifier si le circuit fonctionne: «allo, vous m’entendez?». A attirer l'attention de l'interlocuteur ou à s'assurer qu'elle ne se relâche pas». Et à l’autre bout du fil, ce ne sont que des «hm-hm»…
Depuis l’avènement de la téléphonie sans fil, on n’entend plus des « Allo, j’écoute » mais des «Salut, t’es où?». Plus un joyeux assortiment de «Jte jure! de «Vas-y wesh!», et de «Putain, c’est ok ma caille! »

*La parole est un sport de combat, Ed. Lattès, 220 p.

21/04/2018

Vertus insoupçonnées de l’épinard d’avril

De retour chez ses parents à Lussery, la noiraude Jennifer Mâchefer espère que son enfant naîtra avec des prunelles vertes, comme celles de son conjoint, un escogriffe roussâtre débarqué de Glasgow. Au mieux, elles seraient émeraude, ou d’un medium spring green («moyennement printanier»), sinon d’un vert local, évoquant les bouillonnements calcaires de la proche Venoge. «Et si les yeux de ton mouflet étaient d’un vert moche, celui des épinards des cantines par exemple?» lui souffle un soupirant du village qu’elle avait jadis éconduit. Mais elle coupe la chique du rabat-joie en avouant que désormais elle les aime, les épinards, et leur cycle bisannuel qui, en avril puis à l’orée de novembre, fait délicatement ferler leurs feuilles sur une tige fibreuse.
Elle a appris à les faire bouillir en les mélangeant; à les savourer entières, presque croquantes, donc plus juteuses sous la dent. Oubliée la purée gluante qu’on servait à la louche dans certains collèges il y a encore 30 ans -  ça se noyait dans une mauvaise béchamel où surnageait un oeuf au plat gélatineux!
Les élèves avaient des raisons d’abhorrer ce légume qui leur était présenté sous la forme d’un hachis plus verdâtre que vert, et qu’ils s’amusaient à comparer à du caca de nourrisson. Car une fois broyée, son élégante feuillure peut virer d’un vert-bleu initial à un kaki jaunâtre peu ragoutant, surtout si la mixture s’enlaidit d’un surplus de crème industrielle. Telle est la vulnérabilité colorimétrique de l’épinard, une délicatesse qui fut d’abord cultivée dans les jardins poétiques de l’Iran médiéval. D’ailleurs son nom procède du persan «esfanatch», peut-être en association avec Esfahan, alias Ispahan, l’ancienne capitale du pays. Appelée, spinatch aux Etats-Unis, elle y a été célébrée dès 1933 par la bande dessinée «Popeye», des Studios Fleischer, comme une potagère ferrugineuse capable de décupler la musculation humaine. Alors qu’il est définitivement prouvé qu’il n’y a jamais eu plus que 2,7 mg de fer dans une centaine de grammes d’épinards, cette légende est tenace. Elle perdure dans les foyers américains, ainsi que dans quelques slogans publicitaires. L'épinard possède pourtant d’autres vertus alimentaires: ses nitrates favorisent la fluidification du sang et son afflux dans certaines zones du cerveau.
Il ne rend pas plus costaud, mais plus intelligent…