26/08/2017

Le paysan Vaudois serait «affligé» de mutisme

Recueillement pudique au cimetière pulliéran des Chamblandes, devant la tombe de Ramuz. Un crucifix en châtaignier surplombe un carré festonné de buis et y fait tourner son ombre comme sur un cadran solaire. Nous reviennent des passages de Derborence, d’Aline, de Conformisme. Et cette musique irrégulière, que Louis-Ferdinand Céline révérait, et que le grand Vaudois décédé il y a 70 ans ponctuait deux ou trois fois d’un même mot en une même phrase. Au défi des conventions académiques; du recours artificiel aux synonymes.
Jacques Chessex, qui fut son héritier poétique avec Philippe Jaccottet, approuvait ces impérieuses désinvoltures en précisant pertinemment que le paysan vaudois ne s’exprime jamais comme chez Ramuz.
Car il cause peu, ce paysan, voire pas du tout… C’est un taiseux qui hésite à dialoguer avec les intellos. Par exemple avec un thésard parisien au débit «pointu» et frénétique - peut-être moins plus cultivé que lui.

Je crois que la méfiance du Vaudois des champs envers le rat des villes et sa timidité diplomatique, camouflent une matoiserie atavique éprouvée. Un mot de travers pouvant livrer à un concurrent des secrets de négoce: projets de rachat d’un silo, d’une vente de parchets de vigne, etc.
Le silence d’or reste pour lui une vieille loi respectable. Mais il ne s’effarouche pas lorsque des humoristes le campent en lourdaud dans des situations caricaturales. Même si, depuis Jean Villard Gilles, elles confinent à la cruauté. Il s’y reconnaît volontiers:en secret il a appris à rire de lui-même et d’anecdotes qui raillent son mutisme pathologique.

Echantillon:

Attablé avec ses potes dans une auberge ouverte le dimanche, un maraîcher de Chêne-Pâquier questionne son épouse qui revient du temple:


- Il était comment le sermon du nouveau pasteur?

- J’en ai déjà trop dit!

A un touriste pakistanais demandant si le x final de Château-d’Oex doit être ou non prononcé, un berger de l’Etivaz rétorque: «Quand on ne sait pas, on dit pas!»
Faisant irruption dans une pinte de Lavaux, un client de passage a osé lancer un salut à la ronde, puis, en la quittant proférer un «merci beaucoup» tout aussi sonore.
Commentaire des vieux habitués: «Il a été sympa, mais quelles grandes gueules, ces Genevois!»

20/08/2017

Destins politiques et rigolos de la cravate

Elle vous rend un homme plus sérieux, de bel aloi. Devenu arbitre des élégances, il se la lace en noeud dit simple, ou «slim", windsor, à la texane, à l’italienne. Elle est de soie bleu colvert, en satin niellé, en popeline ramagée de motifs. Sinon, plus souvent monochrome et de traviole comme chez François Hollande. L’essentiel pour toute cravate est de ne mesurer que 150 cm sur 7. Telle la norme que lui ont fixée les banquiers de Saint-François et nos députés vaudois à Berne. Sur le plastron de l’un d’entre eux s’irise encore le minois en relief d’un chat de gouttière: une mascotte qui avait fait florès le temps d’une longue et charismatique syndicature à Lausanne.
Ma seule cravate est noir jais et elle ne me serre la gorge qu’à des funérailles, où contrôler son souffle est de mise. J’ai alors l’impression de m’être mis moi-même une corde au cou: comme le fermier en met à sa chèvre; une mégère à son mari.  Oublions celle de chanvre des pendus…

Jadis, aux Escaliers-du-Marché, j’ai pu caresser un vif chaton qui naturellement respectait le code vestimentaire classique des salonards, où le port de l’habit est exigé avec queue-de-pie - la sienne de queue était serpentine avec au bout un toupillon lui aussi blanc, comme les gants qu’il avait aux pattes. Comme surtout le pelage soyeux de sa gorge endimanchée. On l’appelait «Cravate».

Telle cette bande de tissu que dans les cénacles de la Ve République française, on préférait inversement sombre sur fond clair. Jusqu’à ce mardi 26 juin 2017 où, au palais Bourbon, un rutilant ronchon de 67 ans ordonna à une escorte de scoutards de la «tomber». Se réclamant sans rire de Robespierre et de ses guillotineurs, Jean-Luc Mélenchon claironna: "Il y avait les sans-culottes, il y aura les sans-cravates». Quel coup de théâtre!

Or, en Suisse, le nouvel élu des Bouches-du-Rhône trouverait un précurseur encore plus gauchiste que lui. Un Grec d’Istanbul, jadis aussi moustachu que Staline… Pour rappel, notre Josef Zizyadis renonça à la cravate au gouvernement vaudois dès 1996, puis dans l’hémicycle fédéral de 1991 jusqu’à 2011.

Un très beau «scandale» qui amusa,  mais fit long feu.

10/08/2017

Où sont passés les vilains hannetons?

Sous la loupe d’un entomologiste, sa mine n’a rien d’engageant: front plat et velu, un regard de crabe coincé entre deux excroissances gélatineuses… Certains régents scolaires du Gros-de-Vaud avaient cette expression-là quand ils entraient en colère. Or c’est l’expression naturelle du hanneton, un coléoptère jadis familier de nos vergers. On peut en parler au passé, car au lendemain de la Deuxième guerre, il avait été décrété trop nuisible, et qu’il serait en voie d’extinction. Victime souvent de traitements insecticides aujourd’hui prohibés.
A nos douze ans, en 1966, il pullulait dans les hêtraies de Thierrens. Mlle Lucette, la cheftaine de notre escadron de Coeurs vaillants de la paroisse de Pully, nous y emmenait au volant d’une camionnette bleue pour participer à une partie de «hannetonnage »: il s’agissait d’agiter des branches avec une gaule. Moins pour en faire tomber des abricots, des drupes de noix, des marrons, que des bestioles hirsutes au regard aussi mauvais qu’un instituteur rural à l’ancienne. Le faux-col et les besicles rondes en moins.
Le tâcheron à bretelles qui orchestrait l’opération considérait à raison le hanneton comme un parasite. Non pas à cause de sa mine patibulaire, mais pour les ravages perpétrés par sa larve: un ver laiteux, inoffensif d’apparence, mais qui se repaît de racines et, en trois jours, vous dévaste trois potagers! Eliminer le hanneton était un exercice de salut public, et le mioche qui en récoltait un «cornet plein» se voyait récompensé d’une thune: l’équivalent de 100 carambars de ce temps-là!
Vos aïeux vaudois, qui avaient la langue bien fleurie, avaient donné au hanneton le surnom sonore de cancoire, du patois «cancorna", un dérivé du latin «cancer», soit crabe… Un journal satirique de la Belle Epoque l’avait d’ailleurs adopté en mascotte, et même comme titre. «Le Cancoire» fut une espèce de «Canard enchaîné» lausannois. Avec d’autres concurrents illustrés de caricatures (« Le Croquis vaudois», «Le Rezipet», «La Crécelle», «L’Arbalète»), il a préfiguré l’actuel et vigoureux «Vigousse» lancé en 2009 par les humoristes Barrigue, Nordmann et Flütsch.
Mais remercions ce pauvre coléoptère, au vol confus, maladroit
d’avoir inspiré une tournure joliment imagée qui caractérise notre humanité balourde: «Etre étourdi comme un hanneton». Ou comme un prof gâteux qui a perdu ses lunettes.