08/10/2020

Le journal intime se déconfine

A la mi-septembre, le village breton de Saint- Gildas-de-Rhuys a accueilli la 3e édition d’un Festival du journal intime. Rappelons qu’il s’agit de notes égrenées à la 1e personne, et dont le destinataire ne devrait être que l’auteur lui-même… Or la pudeur n’étant plus ce qu’elle était, actuellement trois millions de Français éparpilleraient sans scrupule leurs états d’âme sur un écran lumineux d’ordi, au lieu de le confiner dans un carnet de moleskine.

 A l’origine, ce genre littéraire n’en n’était pas un. S’y épanchaient autant de plumes célèbres que des méconnues. L’écrivain confirmé le faisait en secret. Le citoyen lambda par désoeuvrement, par «autothérapie», ou pour baliser un peu sa mémoire. L’adolescente percluse en ses doutes évoquait son premier baiser, sa première rupture, mais, dans la situation fatidique d’Anne Frank, des interrogations candides face à l’occupation nazie à Amsterdam.

Quand le journal intime était encore intime, ses auteurs (qu’on appelle aussi diaristes, de l’anglais diary, un mot issu du vieux français diaire, «livre de raison») n’envisageaient pas de l’éditer de leur vivant. D’où ces récits en zigzag où le fil se casse, le coeur se livre sans pudeur et sans autocensure - puisqu’on reste entre soi et soi-même. 

Quelques diaristes ont marqué l’évolution de la grande littérature: l’Anglaise Virginia Woolf, le Viennois Robert Musil, ou le plus british des New-Yorkais Henry James. A Prague, Franz Kafka a tissé, en un allemand gris perle faufilé d’or,  un journal-laboratoire où des intrigues romanesques s’ébauchent, où toute incertitude devient poème. En France, le duc de Saint-Simon a laissé des mémoires qui inspireront Proust. Hugo se réclamera de celles, dites d’outre-tombe, de Chateaubriand. 

Notre terroir romand à fibre protestante n’est pas en reste. Le Genevois Henri-Frédéric Amiel, né en 1821, nous a livré un journal intime de 17 000 pages, fait de 173 cahiers, qu’il a tenu depuis ses 17 ans et jusqu’à sa mort en 1881. S’y révèle une introspection exaspérée, une critique de soi qui impressionnera jusqu’au Russe Léon Tolstoï. 

Enfin, il y a bien sûr, celui hanté de désirs et de spiritualités, du tragique Joratois Gustave Roud, l’ami des oiseaux et des sentiers. Ses griffonnages très intimes ne furent révélés qu’en 1982, soit six ans après sa mort à 73 ans. 

29/09/2020

Adoptez une poule instructive

En son carré potager du quartier des Délices, sous cette colline de Montriond où l’enfant Mozart a donné un récital de piano en septembre 1766, Jeanne Picoulez a édifié un singulier assemblage de clayons en bois sous une toile plastifiée. «C’est un poulailler improvisé, fait-elle, un palais pour une future princesse; je l’appellerai Jeanneton car je la chérirai comme ma gamine.» Une princesse de basse-cour en plein coeur de Lausanne! Car depuis le semi-confinement de mars, la poule est un animal de compagnie en vogue chez les gens de ville. Plusieurs ménages en ont acheté en prévision d’une éventuelle pénurie alimentaire. Cette oiselle est capable de pondre 5 oeufs frais par semaine, voire 1500 par an! Et si la vie des poules de batterie ne dure que quelques mois, celles élevées par des particuliers pondent jusqu'à l’âge de 5 ans, pour autant qu’elles puissent folâtrer et picorer en un espace minimal de 20 m2 - soit l’exacte surface du jardinet de Dame Picoulez.

 

Une poule en ville, c’est une réserve renouvelée de protéines gratuites, le signe d’une apparente conscience écologique, et, pour les  marmots du voisinage, une distraction pédagogique. Ils constatent qu’elle ne coquerique pas à des heures indues comme son matamore de mari, le coq, mais qu’elle glousse, caquète, codèque… C’est dire l’amplitude de ses capacités vocales.

Ses tressaillements saccadés leur évoque une vieille machine à coudre, son profil celui d’un dinosaure de Jurassic Park - en beaucoup plus petit, avec un bec en guise de mâchoire effrayante. Ils n’ont pas tort: récemment, des universitaires chiliens ont démontré qu’une variété des sauriens disparus il y a 66 millions d’années a survécu, en se rapetissant, en perdant ses crocs pour se parer de plumes. Et en se mettant à pondre des oeufs que personnellement je préfère pochés ou mollets.

Petit rappel  un ancien sobriquet des Lausannois et Lausannoises, qu’il faut prononcer avec de bonnes dents, les désignent comme des tâteurs de poules, lè Tâta-Dzenelye… Il leur avait été conféré aux marchés de la Riponne par des paysans de l’arrière-pays joratois, effarés par la méfiance tatillonne de clientes gantées, chapeautées et «causant pointu» qui s’adonnaient à un rituel mystérieux. 

Avant d’acheter une poularde, elles en palpaient le croupion pour en jauger les capacités de future pondeuse.

19/09/2020

Prénoms d’hier, de demain, d’ici

Voilà un rituel qui évoque les herd-books d’un marché aux bestiaux: à la mi-août, des statisticiens inventorient les prénoms les plus attribués en Suisse au cours de l’an précédent. En 2019, ce furent Mia et Liam. Or cette année, les sages-femmes de la Maternité du CHUV ont déjà établi le classement de ceux des bébés nés en terre vaudoise depuis le 1e janvier 2020. Y triomphent ceux de Mila chez les nourrissonnes, de Noah chez les nourrissons, et ce n’est qu’au 7e rang qu’apparaît, aux côtés d’un Ilan, le prénom Emma. Après avoir occupé le premier durant 15 ans! Cette contraction d’Emmanuelle (en hébreu «Dieu est avec nous») traduit-elle une passion pour une Mme Bovary, icône romanesque universelle? Non, objectent de jeunes mélomanes: plutôt pour un titre de rock du duo brestois Matmatah, disparu en 2008, dont voici un extrait  aux allitérations peu flaubertiennes: « Et ma télé est allumée, Emma t’es là, comment fais-tu pour être aussi sûre de toi, tes coups de pied m’ont quelque peu émasculé ». 

Si les nouveaux couples ne veulent pas déroger aux modes culturelles, celles-ci sont éphémères. Ainsi l’américomanie des années nonante ne fait plus recette: les Kevin, les Steeve, les Jordan (prononcer «Jordann»); les Jennifer, Britney ou Sigourney vont déserter les carnets roses en faveur de prénoms francophones inspirés de la botanique et de l’astronomie! C’est ce que prophétisent deux onomasticiennes françaises* pour avoir analysé les effets du grand confinement sanitaire, au cours duquel la nature s’est revigorée et le ciel un peu dépollué. Verra-ton naître aussi chez nous des Myosotis Pittet, des Muscaris Chaudet, des Cattleya Compondu? Ce serait un retour odoriférant à des suavités Belle-Epoque, comme en répandaient les penderies de vos aïeules. 

Du côté des garçons, point de nostalgie, mais un feu d’artifice de prénoms interstellaires: Orion, Zéphir, Sirius, etc. Le ciel restera masculin, et la flore dévolue aux femmes…

Et si l’on attribuait à ces futurs Messieurs des sobriquets à la vaudoise qui sonnaient si joliment: Fonfon pour Alphonse, Drîyen pour Adrien, Dzorze pour Georges, Fanfoué pour François, Djulon pour Jules, Samoulet pour Samuel? Ça donnerait de joyeuses bizarreries du style: Jujuppe pour Jupiter Meylan, Poupoulet pour Pollux Cosandey.

 

*Stéphanie Raroport et Claire Tabarly: L’Officiel des prénoms 2021, Ed. Perrin.