16/07/2016

“Chouki” n’est pas idiote mais gloutonne

Dans une récente chronique, nous avons célébré l’intelligence du petit pois. Le moment est venu de proclamer que la chèvre, elle non plus, n’est pas une sotte. Des chercheurs londoniens de l’Université Queen Mary  (cf Biology Letters, du 7 juillet 2016) ont prouvé qu’elle sait faire appel à l’empathie humaine dès qu’elle se trouve devant un problème insoluble. Celui par exemple d’ouvrir, avec ses sabots fendus et ses molaires, un récipient en plastique trop bien scellé. “Face à ce dilemme mécanique, elle cherchait le regard de l’expérimentateur quand il n’avait pas le dos tourné…” Elle sait incontestablement que l’homme est l’inventeur de l’ouvre-boite. Et ces savants de préciser qu’ elle est douée d’un “comportement de communication visuelle entre espèces”, à l’instar du chien domestique, du cheval, voire “d’un petit enfant” (sic).

La seule chèvre que j’ai connue de près appartenait à des amis paysans de l’Etivaz, dont la ferme surplombait les eaux furieuses de la Torneresse. Ils la nommèrent “Amal”, diminutif de sa lointaine aïleule de la mythologie grecque Amalthée qui allaita Zeus en personne. Puis un jour le couple embaucha pour garder leurs enfants une accorte Tunisienne qui se prénommait comme ça. En arabe, “Amal” signifiant espérance, ils épargnèrent sa susceptibilté en rebaptisant la pauvre bête cornue différemment. Elle devint “Chouquinette”, puis familièrement “Chouki”. Vingt après, je me souviens encore de ses yeux à pupille horizontale, qui se nuaient d’or quand elles les levait avant le soir vers le Pic Chaussy.

Pour rappel, la chèvre a été domestiquée il y a 10 000 ans pour nous fournir du lait, du cuir, de l’ivoire de corne. Accessoirement  pour servir d’instrument de torture appelé pedilingus, qui consistait lui faire laper, de sa langue exagérément râpeuse, la plante des pieds d’un condamné jusqu’à qu’il cesse de rire, se mette à pleurer à avouer tous les crimes possibles. Car elle est avide de sel. De végétaux aussi: selon Alexandre Vialatte, il n’a suffi que de deux semaines pour que deux d’entre elles réduisent en désert le Sahara, qui avait été une gigantesque forêt de feuillus au sud de la Méditerranée…

Grâce au ciel, elle semble peu priser les résineux. Aussi épargne-t-elle nos sapins et mélèzes.

09/07/2016

Les petits pois sont intelligents

Dans son potager de la plaine du Rhône, entre Chessel et Villeneuve, Lilette Cormondruz a aménagé un carré isolé pour ses “amis”, les semis de pois. Elle admire la sveltesse aérienne et papillonnante de leurs fleurs alternées, dont la tige annuelle s’élève jusqu’à plus de 25 cm. A proximité, elle cultive la menthe poivrée, l’oseille, le cerfeuil - autant d’herbacées et de légumineuses qui, croit-elle, “s”envoient des signaux parfumés, comme le font certains animaux dissemblables d’une ferme ou dans un zoo”.

Quand le moment est venu de récolter les petites graines vertes, et de les déganguer de leurs gousses, la vieille demoiselle en grignote à la sauvette les plus fraîches -  elles ont la saveur sucrée d’un fruit défendu. Elle en réserve le plus grand nombre pour des salades à l’huile de noisette, et des recettes dominicales où elles sont tantôt bouillies à l’anglaise, pour agrémenter un gigot d’agneau. Sinon étuvées pour garnir une escalope de veau à la Clamart. Une spécialité française que Mlle Cormondruz a repérée dans un magazine dans la salle d’attente de son ostéopathe, à Aigle.

Que c’est bon, le petit pois! Selon l’illustre gastronome du début du XIXe siècle, Grimod de La Reynière, il serait le “meilleur de tous les légumes de Paris.” Plus d’un siècle auparavant, à Versailles,on en cultivait déjà à l’intention du Roi-Soleil qui en raffolait. Au grand dam de Fagon, son médicastre attitré, qui jurait que ces innocentes petites perles provoquaient des ravages dans l’estomac. Cela ne retint pas les courtisans de Louis XIV de les élire comme une délicatesse suprême. Un caviar avant la lettre, et potager. La malicieuse Mme de Sévigné notait en 1696: "Le chapitre des pois dure toujours ; l'impatience d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé, et la joie d'en manger encore sont les trois points que nos princes traitent depuis quatre jours."

 

Plus récemment, l’édition du 30 juin de la très scientifique revue étasunienne Current Biology, nous apprend que le petit pois (en latin Pisum sativum) est une plante “intelligente”. Il s’adapte naturellement à tout environnement en déplaçant ses racines selon les nutriments que lui offrent les terrains ou humus qui l’accueillent.

Un “migrant” modèle en quelque sorte.

02/07/2016

Comment sentait votre ville autrefois?

A l’heure où maires et bourgmestres du monde entier blablatent pour lutter contre la pollution qui rend les cités irrespirables, le Centre de recherches sur les civilisations anatoliennes d’Istanbul a créé pour cette vieille mégalopole une cartographie de l’odorat. Qui, dans l’ordre alphabétique, est le 2e de nos cinq sens  - après le goût, et avant l’ouïe, le toucher et la vue. Ma “contemporaine” Henriette B., a pu visiter cette exposition thématique, qui s’est achevée le 8 juin, 20 jours avant la tuerie de l’aéroport Atatürk. Elle est revenue dans son quartier de Chandieu avec un enthousiasme débordant: “J’ignorais à quel point cette ville millénaire pouvait être chargée d’une mémoire olfactive si diverse: essences de laurier et de myrte, puis de camphre turque, d’eau de rose, d’épices venues  de Chine.” Toutes proportions gardées, sa Lausanne natale n’aurait-elle pas un passé odoriférant pareillement bigarré?  “Il ne me reste plus, fait-elle, que me ressouvenir des odeurs de notre quartier de Montchosi il y a 50 ans, quand j’en avais comme toi douze…” Elle pensa que j’allais, lui invoquer Proust et sa madeleine. Ou mieux, la fascination, auditive et parfumée, que de le nom des villes italiennes exerçait sur l’auteur de la Recherche: “Cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes.”

Mais non, à ma  copine Rirette, je me contentai de lui rappeler ce passage de Pauvre Belgique, que Baudelaire écrivit en 1864: «On dit que chaque ville, chaque pays a son odeur. Paris, dit-on, sent ou sentait le chou aigre. Le Cap sent le mouton. […] La Russie sent le cuir. Lyon sent le charbon. L’Orient, en général, sent le musc et la charogne. Bruxelles sent le savon noir. Les chambres d’hôtel sentent le savon noir…”

Depuis le mitan du XIXe siècle, Paris sent moins le choux que le miel (remugle de cette cire jaunâtre dont on cire ses parquets d’hôtel). A Londres, comme à Edimbourg, on respirait encore le fish & chips, mais aussi les roses du jardin de la reine Mary, à Regent’s Park.

Quant au chemin de Chandieu, où il m’arrive de repasser. Il a surtout conservé la saveur des chewing-gums roses Bazooka de notre lointaine enfance.