22/09/2018

Sain’f, ses oiseaux, ses grandes orgues

Moins imposante que la cathédrale mais plus accessible, l’église Saint-François émeut les Lausannois par son isolement au coeur d’une circulation brownienne qui la déboussole. Voilà une aïeule désabusée qui n’attend plus rien de ses petits, sinon parfois un zeste d’estime. Aussi vient-on de la rajeunir en la parant de joyaux allégoriques: une colonie de 150 Uccellini, des oiseaux en céramique bleue, jaune, rose ou blanche vont barioler durant un an ses toits, auvents et ardoises. Ils ont été façonnés par le sculpteur Ignazio Bettua*, en hommage au Poverello d’Assise, l’oiselier qui a donné son nom à cette église érigée en 1272 pour des frères mineurs bourguignons. Autour de son clocher reviennent encore voleter des martinets alpins, même si son ciel a changé de confession. Reconverti en 1536 en temple protestant, l’édifice franciscain est resté choyé par nos édiles qui, en 1777, le dotèrent de grandes orgues de style Louis XVI. En surplomb d’un plus modeste dit «de choeur», et de cachet vénitien, elles élèvent des colonnes drapées d’argent coiffées de dorures rococo.

Quand elles sont en jeu, elles vibrent de feux prismatiques dans la nuit des ogives, tandis que sous les balustrades de la tribune soutenues par des angelots, des choristes vaudois entonnent en anglais approximatif le «And He should purify» de Haendel. Bon, il paraît qu’elles sont un peu fatiguées, car on y pianote jusqu’à six heures par jour, mais elles seront prochainement démontées, récurées et scrupuleusement astiquées. L'orgue, disait Balzac «est un orchestre entier auquel une main peut tout demander, et qui peut tout exprimer". Baudelaire, lui, y écoutait les vents grondeurs de la mer, et des effets amplificateurs qui font s’élever des vagues puis les affaisser avec fracas. Or il lui arrive de s’essouffler diminuendo pour tisser, en mailles serrées, une fantaisie en sol majeur de Jean-Sébastien Bach; accompagner la harpe et les voix juvéniles de l’In paradisum de Gabriel Fauré, en son célèbre Requiem. Ou jouer les Chants d’oiseaux pour le temps pascal d’Olivier Messiaen (1951) qui sut vénérer en disharmonies harmonieuses l’universalité de François d’Assise, l’ami de tous les oiseaux, mais aussi des Lausannois.

* Leur installation sera inaugurée durant trois soirées gratuites, dès le jeudi 4 octobre. Le jour où l'on fête les François!

04/09/2018

Sont elles faites d’ailes ou de dents?

Si le cycle saisonnier des libellules commence en mars, c’est septembre qu’elles profilèrent avec diversité. Moins hargneuses que le frelon, plus corsetées que le bourdon mais pas zonzonnantes, elles rivalisent d’élégance avec les lépidoptères du parc Denantou, alors qu’elles ne sont pas des papillons. A l’école de Montchoisi, Mlle Perruchard, était formelle: «Elles appartiennent à l’ordre des odonates, du latin odonata, du grec odon, «dent», et du suffixe ate, «pourvu de », nasillait-elle. Car leurs mandibules très dentées en font de redoutables prédatrices.» Mais notre prof ne leur ressemblait que par son échine gracile…

D’où vient ce nom de libellule? La réponse des entomologistes varie. En France, son origine serait moins belliqueuse: de libellus, qui, dans la langue de Virgile, signifie «petit livre». Allusion à leurs ailes qui sont un rien relevées aux marges en feuillets de calepin. En Espagne, on associe ce nom à libra, qui en latin désigne la balance, et dont il serait un diminutif évoquant les élytres de l’insecte, leurs oscillations métalliques, leurs notes heureuses de clavecin. 

Au prisme d’un microscope, l’aile nervurée de la libellule scintille telle la résille grise d’un vitrail néo-gothique. (Même si, chez l’agrion mâle, l’abdomen vire au turquoise des mosquées persanes.) On l’a comparée à la toile de l’araignée épeire des jardins, et, au Japon, à l’île centrale de l’archipel à cause de sa silhouette dentelée et de ses franges soyeuses.

Or cette fine demoiselle des marécages et fontaines est dotée d’une forte mâchoire et d’une musculature herculéennes qui lui permettent de capturer ses proies en plein vol, en les désarçonnant par des acrobaties irrégulières. Il lui arrive de planer sur place comme l’hélicoptère, ou à reculons comme le colibri, puis de plonger en piqué tel l’épervier sur d’autres insectes, parfois aussi lourds qu’elle. Sachant qu’elle-même pèse un gramme et quelque, pour un fuselage de 8 cm et une envergure de 10, il s’agirait de paons de nuit, de papillons sphinx tête-de-mort, voire d’autres libellules! Ces trophées, elle les transporte durant 4 jours sur une distance de 94 km, et à la vitesse de 36 km/h, pour enfin les mastiquer à son aise sur le pétale d’un nénuphar blanc, ou la branche d’un genévrier sicilien.

Suivra une digestion méditative toute libellulienne.

18/08/2018

Montreux, une fantaisie pâtissière

La frénésie du 52e festival de jazz s’étant résorbée, Montreux a recouvré dès la mi-juillet sa sérénité Belle-Epoque, avec ses flaveurs capiteuses de violette fanée et de sucre d’orge. Au soleil d’août, des vestiges jugendstil s’y ravivent comme dans ces dioramas où l’on soumettait une même fresque à un jeu varié d’éclairages. Notre Nice lémanique redevient songeuse, kitschissime et tarabiscotée, crémeusement montée en gâteau à la mode de grands-mères locales. 

Félicien Miaution, un Montreusien de souche qui a grandi à La Rouvinettaz, n’oublie pas que la sienne rassemblait chaque dimanche sa nombreuse progéniture autour d’un kouglof truffé de  châtaignes. Une recette toute à elle, agrémentée d’un zeste d’orange, pour instiller à la nouvelle génération de la curiosité pour les saveurs anciennes.

Dans une boite à biscuits des années trente, cette fine cuisinière conservait quelques reliquats que son Félicien dépoussiéra au galetas familial au lendemain de sa mort. Le profil ivoirin de l’impératrice Sissi illustre en médaillon le couvercle du coffret, en compagnie de chats angoras enrubannés sur un fond lacustre sillonné de bateaux à vapeurs. A l’intérieur, il y avait des fleurs séchées, des bonbons à l’angélique. Plus une lettre manuscrite dont la signature en zigzags historiés désigne un probable soupirant anglais, avec lequel elle avait dû n’échanger que des regards sur le quai de Vernex. Du Léman leur provenaient des cris d’amour du harle-bièvre à bec d’or. Dans leur ciel tournoyait un couple de cormorans.

Depuis, d’autres quais plus importants ont été gagnés sur le lac, avec une luxuriance végétale inouïe: goyaviers du Brésil, jujubiers à drupes ovoïdes d’Anatolie. Ou, plus intéressant, un myrte surnommé le «rince-bouteille» qui est situé au bord du quai Jean-Jacques-Rousseau. Car cet arbuste australien se hérisse d’étamines rouges, offrant un aspect de brosse à ses inflorescences.

Cette pléthore d’exotisme artificiel écoeure un peu Félicien Miauton: «Je ne me plonge dans l’âme vraie de ma ville qu’en tournant les pages de son passé. On apprend qu’elle avait été plus glorieusement un hameau rural, un agglomérat de fermes vigneronnes, puis une villégiature romantique accueillant d’illustres poètes anglais ou russes.  Aujourd’hui, elle ne sent plus l’air du large, ni même le cher kouglof au zeste d’orange de ma Mamy. Mais l’huile un peu rance d'un Big Mac.»