04/06/2016

Papiers volants, papiers calcinés

Avant l’éloge d’une immémoriale pâte végétale fibreuse, nous ferons celui d’une poubelle scolaire où s’amoncelaient des feuilles pliées en aéroplanes, puis furieusement chiffonnées par Mlle Panchaud. Elle était  “maîtresse” de classe primaire à Montchoisi, et sa corbeille, en osier tressé et ajouré, s’évasait à la mode des années 60. Les inoffensifs missiles, fabriqués à partir de pages du manuel d’arithmétique, ne lui étaient pas destinés, mais les garçons du fond de la classe étaient des gnafs de la visette et leurs avions atterrissaient sur son bureau après avoir heurté le chambranle de sa fenêtre, grande ouverte sur les lumières de juin.

 

La banale poubelle tient son nom d’Eugène Poubelle, un préfet de Seine qui décréta son usage dans la région parisienne en 1984. Le récipient imposé était “une grande boîte mesurant 70 à 80 cm de long pour 30 à 50 de large” et ressemblait à une mangeoire. Depuis, on le confectionne en plastique, en métal opaque, ou en machines massives et grognassantes qui, dans certaines banques, ingurgitent automatiquement des dossiers peut-être litigieux. Elles triturent des stères entiers de documents douteux qui échapperont aux experts du fisc. Des gens capables de décrypter des lettres et des chiffres sur des contrats calcinés, extraits des cendres d’une cheminée. Mais qui seraient médiocres dans les jeux du puzzle et de piètres mosaïstes. Cela dit, quel mépris général pour le papier!

 

Né du papyrus de la Haute-Egypte, le tout premier qui fut porteur d’un message a été trouvé en Chine huit années avant l’ère chrétienne. Les dignitaires du christianisme l’utiliseront  pour faire prospérer dans le monde leur doctrine, avant d’y à leur tour mettre le feu quand ils liront des contestations à leur propres théories. Les bûchers espagnols de l’Inquisition empestaient la chair humaine, mais aussi le livre carbonisé. Une odeur qui se répandit  âcrement le 10 mai 1933, devant l’Opéra de Berlin, au cours d’une cérémonie orchestrée par les nazis qui firent flamber des milliers de bouquins. Ce n’était, encore, que du papier qui partait en fumée. Avec elle des pensées et des poèmes. C’est à elle que je songerai un jour, en écrasant mon ultime cigarette.



22/05/2016

Devenez sculptural grâce à Giacometti

Vous souhaitez perdre du poids, devenir mince avant quelque villégiature balnéaire? Mangez peu. La gageure est souvent éprouvante, à moins d’être suivi par un diététicien qui vous prescrira des “coupe-faim” naturels qui comblent l’estomac sans faire exploser le compteur calorique, plutôt que des saloperies dérivées de l’amphétamine. Rosy Chavannens, de l’Auberge du Loup à Graubon-la-Menthue, s’en était tant gavée qu’elle perdit l’appétit, puis ses talents de cuisinière, et son job dans la foulée. Depuis, et par rage, elle s’ingénie à récupérer des kilos. Son cousin lausannois Jérôme, qui souffrait d’obésité, s’étais soumis au supplice de la liposuccion sur la table d’esthéticiens patentés du centre-ville: “ Le boucan visqueux de leurs aspirateurs à graisse était épouvantable. Paradoxalement, ça m’a redonné envie de bouffer, voire d’avaler du saindoux!” Et le revoilà plus adipeux et gélatineux que jamais: son miroir lui renvoie une silhouette enflée et ovoïdale, comme en sculpte l’artiste colombien Fernando Botero.

Si vous voulez  devenir enfin svelte, filiforme, ou encore mieux cadavérique, ne suivez pas des régimes médicalisés, mais une méthode relevant de l’observation de chefs-d’oeuvre moins boursouflés. Les sculptures d’Alberto Giacometti ont puissamment recréé la silhouette de l’être humain quand il chemine vers son destin, en le décharnant le plus possible. Une maigreur exagérée y devient une beauté mystique, plus mystérieuse que glamoureuse. Elle serait même pédagogique si l’on en le blogueur Pierre Barthélémy, “passeur de science” et chroniqueur au Monde*. Il se fie à une expérience réalisée dernièrement par une équipe de chercheurs zurichois sur 64 cobayes humains qui se sont mis à croquer moins qu’à leur habitude des chips américains (qui contiennent trop de malsains acrylamides). Cela pour être resté suffisamment longtemps en contemplation  devant une composition sculpturale célèbre du créateur grison: La piazza, où des figurines graciles déambulent en s’évitant du regard.

Les grands artistes sont de grands médecins.

http:// passeurdesciences.blog.lemonde.fr

 

14/05/2016

Plutôt mouche à viande ou papillon?

Elle est revenue, la goûteuse et conviviale saison des grillades au bord des lacs, ou dans la clairière du bois des Brigands à Thierrens. “Le barbecue, c’est l’affaire des mecs”, disent les épouses, fleurissant sans se formaliser leur langage d’un sexisme de plus en plus décrié.  Leur “homme” encore moins. D’ailleurs il s’est mis torse nu à la manière des forgerons pour faire chatoyer au soleil du parc Bourget sa musculature, tout en triturant celle d’une pauvre bête de boucherie. Il y découpe un cuisseau charnu en lamelles plus ou moins égales, qu’il dispose “avec un doigté savant” sur un gril à charbons, entre trois saucisses de Saint-Gall et deux croupions de poulet. Comme dans les sacrifices votifs de l’Antiquité latine, il s’en dégage des fumets triomphants et, du coup,  tout Vidy s’illumine en décor de péplum hollywoodien. (En hommage peut-être à son admirable Musée romain).

Telles sont les dernières manifestations de la virilité humaine. Faire frire de la bidoche en plein air est une épreuve sportive. Or ces champions carnassiers du pique-nique s’inquiètent de l’influence grandissante, dans les médias, du régime préconisé par les végétariens, les végétaliens et les adeptes du véganisme. “Des gens qui tueraient père et mère pour un jus de carottes”, ragent-ils. Quelle gloire masculine pourraient-tirer de légumes ou de steaks de tofu chauffés à feu doux sur leur emblématique rôtissoire?

A leur décharge, j’avoue que la tendreté d’une belle entrecôte charolaise saignante, pas trop, peut me faire saliver, car elle m’affilie à des ancêtres préhistoriques qui, plus courageusement, mâchaient la viande rouge toute crue. “Grichka”, le chat sibérien de ma voisine russe la préfère ainsi. Elle lui en sert chaque matin à volonté, et il en redemande.

On objectera, à raison, que les comestibles sortis des abattoirs n’attirent pas que des chats, mais aussi des mouches dites précisément “à viande”. La barbaque en devient répulsive, surtout quand on ignore de quel animal elle provient.

Plutôt mourir que s’en nourrir, me dis-je. Et après ce n’est pas en mouche que je me réincarnerai, mais en phalène. Ce papillon de nuit attiré par les lanternes, aspiré par les flammes d’une chandelle. On y joue avec un feu pur qui n’a pas un goût de viande douteuse, mais une tonifiante saveur de lumière.