07/05/2016

Réveil de fâcheux et ornithologie musicale

 

Ils se sont plaints du carillon de l’église du village, puis du tintamarre en sonnaille de vaches environnantes, maintenant, Steevie et Jennifer Compondu n’en peuvent plus des pépiements d’oiseaux. Nos jeunes pendulaires avaient dû trimer beaucoup dans un centre-ville trop bruyant pour s’offrir une villa dans une campagne joratoise qu’ils croyaient paisible. Et voilà que le jour de l’Ascension, ils se sont fait insolemment réveiller par des maudits pinsons, merles, et autres coquins de rossignols. Par le  tswit-tswit de l’hirondelle des cheminées, ou le doux diu-diu plaintif du bouvreuil, le passériforme préféré de Gustave Roud. Plus désagréables furent les miaulements rauques du geai, ou le fiuu-tché-tché de la buse variable.

Pour éradiquer cette “nuisance sonore”, le syndic de la petite commune leur avoua son impuissance: “Un oiseau, ça chante un peu partout et quand ça veut.” Tout en leur suggérant d’enfouir dans leurs oreilles de petites gommes assourdissantes.

A ce couple de maniaques mal embouchés, nous donnons un meilleur conseil: cessez de préférer le silence aux bruits de la nature, devenez plutôt insomniaques que réfractaires aux chants du monde.  Et retenez que l’alouette ne chante pas, elle tirelire. Que le pinson frigotte, le pic-vert pleupleute, la fauvette zinzinule, tandis que le roitelet, lui,  zinzibule…

Olivier Messiaen (1908-1992), qui fut un des pères de la musique contemporaine, se privait de sommeil afin d’emplir son âme chrétienne de cette chorale débridée déjà avant le lever du soleil. A l’instar de François d’Assise, auquel il dédia un opéra en 1975, le maître à penser d’un Boulez, d’un Xénakis, avait la foi simple et sans chichis du charbonnier (et de la mésange charbonnière). Mais avant de retranscrire le cri des oiseaux - qu’il tenait pour “les premiers musiciens du monde” sur des portées, il consultait des ornithologues. Ils lui enseignèrent que pour rendre décryptable sur la partition le trille d’un serin par exemple (qui fait tilit-tiliiit), il fallait oublier les lois de l’harmonie, préférer la sonorité aux notes, et créer une “vision acoustique du son”.

Chez Messiaen, elle devient polychrome, comme un plumage.



23/04/2016

Gifles et claques ont traversé les âges

 

Elle a été initialement un châtiment corporel infligé à de diablotins turbulents, mais elle a fait d’autres ravages. La gifle, un mot picard “kiff”, ou “kiffl”, qui désigne la joue humaine, où étymologiquement elle s’applique - a été aussi un délit d’humiliation entre adultes, pas du tout consentants. Un affront cornélien, qui, encore à la fin du XIXe siècle, se soldait par des *rendez-vous sur le pré”, avec des jeux de fleurets. Ou une seule cartouche, comme celle que Pouchkine reçut en plein ventre, un 10 février 1837, à Saint-Pétersbourg.

Aujourd’hui, ce déshonneur se “répare”, sans romantisme expéditif, par des procès qui ont le désavantage de traîner en longueur. Et au bout desquels la victime se sent un peu coupable et son gifleur un modèle d’innocence. Car lui-même aurait subi, en sa petite enfance, des claques flétrissantes de son père qui, parallèlement, battait sa femme comme plâtre à cause d’un ragoût peu épicé.

Claque est un mot qui sonne aux oreilles encore plus violemment que gifle. Dans la mémoire affective des enfants qui en ont subi de leurs parents, ou, tout aussi révoltant, d’un maître d’école, ça claque et cliquette comme une ritournelle de piano mécanique, une sale rengaine pluvieuse.

Je me souviens d’une râclée phénoménale, plus cinglante que sanglante, qu’un prof de géographie administra en plein cours, dans un collège de Pully, à Jeremy Dowland, un écolier britannique très assimilé. Le petit Londonien  osa prétendre en savoir davantage que notre maître sur le cours de l’Orénoque. Celui-ci fut moins agacé par l’érudition précoce de mon camarade que par son oeil effronté. Du haut de ses 12 ans,il se laissa souffleter sans déploration ni panique. Avec le sourire exaspérant de ces rebelles qu’aucun sévice ne pourrait effacer, et qui prétendent mépriser la mort elle-même...

La gifle a des synonymes autrement plus pittoresques, presque drôles: outre la raclée ou la taloche, on peut se flanquer une mornifle, une beigne, un horion, une rossée, une dérouillée (terme d’assonance vaudoise). Ou, plus poétiquement, un ramponneau - qui désigne aussi un marteau de tapissier! Mais j’apprends qu’une pétition visant à interdire les punitions corporelles à l’encontre des enfants vient d’être rejetée à Berne. Et ça, c’est moins drôle.



16/04/2016

Les magnolias d’avril sont des candélabres

 

Leur floraison déjà commencé avec une exaltation qui s’accompagnerait d’une liturgie chorale ancienne: pourquoi pas le psaume 69 qui introduit le Vespro della beata vergine, de Monteverdi? D’ailleurs la fleur du magnolia est essentiellement blanche et viriginale, comme dut l’être le linceul de la Vierge. Elle se farde à peine d’un rose qui va du suave pastel au vif - un pigment naturel de la saison des amours que l’on vit ces jours-ci, mais aussi celui de la pudeur qui naguère naguère montait au front des adolescentes, quand elles étaient encore timides. Leurs joues en devenaient pudiques à croquer.

 

Une même saveur acidulée semble sourdre des fleurs du magnolia, dont une des originalités botaniques est d’éclore au début du printemps, avant l’apparition des feuilles. Elles leur cèdent la place sur les branches pour permettre leur frondaison, puis elles succombent à la brise en s’éparpillant élégamment sur les gazons de votre heureux jardin privé. Sinon à la terrasse inférieure de la promenade de Derrière-Bourg, à l’ouest de la place Saint-François. Leur carnation rose chair est plus appétissante au parc Denantou, un peu en aval d’une joyeuse pelouse que nos jardiniers ont eu la sagesse de laisser en jachère à l’ombre de cèdres centenaires.

 

Mais revenons à notre arbuste exotique, originaire des Antilles françaises et qui s’est glorieusement acclimaté en Europe depuis le début du XVIIIe siècle. Pour étudier de plus près ses pétales, on descendra depuis la Croix-d’Ouchy la très arborisée promenade de la Ficelle. Une “coulée verte”, sous laquelle passent maintenant les rames du m2. A notre droite, une enfilade de trois ou quatre magnolias vénérables étirent souverainement de puissantes ramures asymétriques, sur lesquelles flamboient leurs éphémères corolles mariales.

En plein jour, on dirait les chandeliers d’une église baroque plongée dans la nuit. Leurs fleurs solitaires s'allument en s'éployant au cœur d'un calice de feuilles ovales, coriaces, et que leur flamme dore comme du cuivre. Alléluia!