09/04/2016

Un hamster fait toupiller nos pensées

 

Dans notre dernière chronique, il fut question de perroquets amazoniens, de boucherie chevaline et d’ovins d’abattoir. On reste dans le bestiaire des souvenirs, pour cette fois évoquer “Speedy”, un rongeur nocturne sans pattes et sans queue - alors que sa cousine la souris en a une longue qui sert de balancier. Il n’en aurait pas l’utilité parce qu’il est un coureur hystérique, comme tous les hamsters à l’état sauvage, qui se nourrissent à la sauvette pour échapper au hibou grand-duc de la chênaie de Ferrères, à Pompaples. Mais “Speedy” était un hamster d’appartement. Pour mieux d’admirer, on l’avait enfermé dans une cage agencée d’une gamelle, d’un château d’eau en forme de biberon suspendu. Et surtout d’une roue de Luna-Park miniature, dont il gravissait frénétiquement les échelons en la faisant tourner, tout en croyant courir sur un terrain plan - il arrive aussi à des marathoniens en strikers de penser que la bonne viellie Terre qu’ils foulent est ronde.

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A leur exemple, notre “Speedy” fut un gymnaste de haut vol. Sa roue n’était pas une attraction de fête foraine, mais une épreuve sportive, un tapis de course sur lequel on “sprinte” sans avancer. Où l’on perd du poids sur place. Il faisait grincer son petit carrousel d’une manière irritante pour les dormeurs. C’était sa musique personnelle. Elle faisait gémir de gourmandise le chien Fédor, dont la truffe reniflante guettait sans espoir sous la cage.

 

Les pirouettes incessantes et obsédantes du rongeur en son espace clos étaient pareilles à celles qui font agiter les cellules cervicales humaines. C’est du moins la théorie que le Dr Serge Magnin, un expert parisien en santé mentale communautaire, développe, avec autant de dérision que de précisions, dans un précis intitulé On est foutu, on pense trop*. Ou comment s’affranchir de nos angoisses quotidiennes. A l’intéreur de nos crânes, il y aurait un hamster qui fait graviter une roue de l’infortune. Cette charmante bestiole empoisonnerait nos vies. Il l’a surnommé non pas “Speedy” mais Pensouillard.

L’homme de Pascal était un roseau pensant; celui de Vialatte pensotait. Le hamster du Dr Magnin pensouille.



*Ed.Points, 162 p.

03/04/2016

Les bécots de “Coco” et le sang des bêtes

 

Au tournant des années septante, il y avait sur le rivage rollois un troquet où un bel ara à plumes rouges et bleues faisait la loi. Par affection pour les clients réguliers, il avait fini par prendre l’accent vaudois, et philosopher à leur manière: “Fait pas tant chaud…” Après quoi, “Coco” quittait son perchoir pour une ronde de mamours en leur picotant gentiment la nuque. A Paris, Pierre Desproges recevait, lui, autant d’affection de la part de “Bélotte” et “Alarme”, deux bergères allemandes qui ne se consolèrent pas de sa mort du cancer, en 1988. L’humoriste leur avait en héritage cet aphorisme: “Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien.”

 

C’est ce que pense votre grand-oncle Arthur en son ultime séjour à Joyeuse-Aurore, une maison pour personnes âgées qui ne se parlent pas, par pudeur ou méfiance. Or tout y a changé depuis qu’on y a introduit des chats. Il suffit de les caresser pour amoindrir douleurs physiques et chagrins.

 

Ces tendresses de la gent animalière ne sont pas toujours payées en retour. Voilà des créatures qui ont précédé l’être humain dans l’Histoire, et qu’il s’est acharné à assujettir. Tantôt pour les chevaucher, les charger de pierres lourdes, leur faire tourner le tourniquet d’un puits d’eau. Accessoirement, pour les manger. Et jusqu’à scalper à la japonaise des singes vivants, afin d’en déguster à la petite cuillère la cervelle, d’autant plus goûteuse qu’elle pense encore. Il lui arrive aussi d’équarrir à vif un gentil mouton, sans avoir songé à repérer dans son regard cette lueur qui annonce une mort prochaine. Car à l’instar des magnifiques chevaux de Georges Franju, dans un documentaire filmé en 1949 sur Le sang des bêtes, les ovins connaissent l’odeur de la dernière heure. Les premiers la différencient d’emblée de celle de l’écurie, où traditionnellement les attendent du fourrage et des bacs d’eau. Les seconds pressentent que ce n’est pas vers des auges qu’on les conduit, mais l’échaudoir.

Me revient une amère comptine qu’on entonnait dans une classe à Montchoisi, à Lausanne:

 

“Mouton, bê, où vas-tu?

A la boucherie perdre la vie.

Mouton, bê, quand reviendras-tu?

Jamééé!”

26/03/2016

Des clous pour fabriquer un collier

A Ecorchevaux, près de Montpreveyres, le Fernand ne savait pas planter les clous à quinze ans, même pas dans une simple poutrelle de la grange. Il les avait en horreur car il s’y blessait les doigts. Devenu majeur, le voilà qu’il s’en est entiché, mais avec une ferveur singulière qui inquiète ses parents. Ce n’est pas la ferveur d’un menuisier. L’autre jour il s’était procuré deux colliers qui en étaient incrustés, comme ceux qu’on met aux chiens. Sa mère demanda si c’était destiné à «Waf» et «Rosie», les deux bouviers de la ferme familiale. «Non, c’est pour moi et ma nouvelle copine XX-Bitch, nous sommes invités à une party un peu spéciale chez des potes à Corcelles…» La nouvelle fréquentation de Fernand est une fille Amoudruz, et son prénom de baptême fut Marie-Ange. Elle se chausse de baskets d’une couleur orangée en harmonie avec les fards «glam-rock» de sa frimousse de post-adolescente, et ses bras sont tatoués d’émoticônes. A son exemple, son amoureux Fernand exige de se faire appeler autrement: «Jeoffrey Raunchy», un pseudo que sa grand-mère Eulalie a de la difficulté à prononcer, pour des raisons dentaires qu’il pardonne… D’ailleurs lui-même s’évertue à parler américain, comme dans les séries télévisées, mais hélas sans y perdre son héréditaire accent vaudois: «Baby dear, you’re well, ou bien?» Le piercing nasal qu’il vient de s’infliger entre ses narines, et qui le fait ressembler au taureau héraldique du canton d’Uri, doit contribuer à ses difficultés de prononciation.

 

Mais bon, notre Fernand d’Ecorchevaux (pardon, Jeoffrey Raunchy) a beau s’être accessoirement rasé une moitié de son crâne pour faire fleurir sur la seconde une brosse bleue gominée à une «huile de serpent», il conserve de grands yeux d’enfant. Deux iris bleus où perdure l’innocence, et quand bien même il serait tenté par des jeux cruels qui la nient. Pourquoi dès lors cette passion nouvelle mais pervertie pour des clous? En son adolescence, ça faisait partie d’une quincaillerie ordinaire. C’est devenu un attirail de mode. Les terroristes de Paris et Bruxelles en ont fait une artillerie: leurs bombes étaient truffées de clous et de vis, afin d’infliger à leurs victimes davantage de souffrances.

 

Joeffrey, essaie plutôt les clous de girofle.