03/04/2016

Les bécots de “Coco” et le sang des bêtes

 

Au tournant des années septante, il y avait sur le rivage rollois un troquet où un bel ara à plumes rouges et bleues faisait la loi. Par affection pour les clients réguliers, il avait fini par prendre l’accent vaudois, et philosopher à leur manière: “Fait pas tant chaud…” Après quoi, “Coco” quittait son perchoir pour une ronde de mamours en leur picotant gentiment la nuque. A Paris, Pierre Desproges recevait, lui, autant d’affection de la part de “Bélotte” et “Alarme”, deux bergères allemandes qui ne se consolèrent pas de sa mort du cancer, en 1988. L’humoriste leur avait en héritage cet aphorisme: “Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien.”

 

C’est ce que pense votre grand-oncle Arthur en son ultime séjour à Joyeuse-Aurore, une maison pour personnes âgées qui ne se parlent pas, par pudeur ou méfiance. Or tout y a changé depuis qu’on y a introduit des chats. Il suffit de les caresser pour amoindrir douleurs physiques et chagrins.

 

Ces tendresses de la gent animalière ne sont pas toujours payées en retour. Voilà des créatures qui ont précédé l’être humain dans l’Histoire, et qu’il s’est acharné à assujettir. Tantôt pour les chevaucher, les charger de pierres lourdes, leur faire tourner le tourniquet d’un puits d’eau. Accessoirement, pour les manger. Et jusqu’à scalper à la japonaise des singes vivants, afin d’en déguster à la petite cuillère la cervelle, d’autant plus goûteuse qu’elle pense encore. Il lui arrive aussi d’équarrir à vif un gentil mouton, sans avoir songé à repérer dans son regard cette lueur qui annonce une mort prochaine. Car à l’instar des magnifiques chevaux de Georges Franju, dans un documentaire filmé en 1949 sur Le sang des bêtes, les ovins connaissent l’odeur de la dernière heure. Les premiers la différencient d’emblée de celle de l’écurie, où traditionnellement les attendent du fourrage et des bacs d’eau. Les seconds pressentent que ce n’est pas vers des auges qu’on les conduit, mais l’échaudoir.

Me revient une amère comptine qu’on entonnait dans une classe à Montchoisi, à Lausanne:

 

“Mouton, bê, où vas-tu?

A la boucherie perdre la vie.

Mouton, bê, quand reviendras-tu?

Jamééé!”

26/03/2016

Des clous pour fabriquer un collier

A Ecorchevaux, près de Montpreveyres, le Fernand ne savait pas planter les clous à quinze ans, même pas dans une simple poutrelle de la grange. Il les avait en horreur car il s’y blessait les doigts. Devenu majeur, le voilà qu’il s’en est entiché, mais avec une ferveur singulière qui inquiète ses parents. Ce n’est pas la ferveur d’un menuisier. L’autre jour il s’était procuré deux colliers qui en étaient incrustés, comme ceux qu’on met aux chiens. Sa mère demanda si c’était destiné à «Waf» et «Rosie», les deux bouviers de la ferme familiale. «Non, c’est pour moi et ma nouvelle copine XX-Bitch, nous sommes invités à une party un peu spéciale chez des potes à Corcelles…» La nouvelle fréquentation de Fernand est une fille Amoudruz, et son prénom de baptême fut Marie-Ange. Elle se chausse de baskets d’une couleur orangée en harmonie avec les fards «glam-rock» de sa frimousse de post-adolescente, et ses bras sont tatoués d’émoticônes. A son exemple, son amoureux Fernand exige de se faire appeler autrement: «Jeoffrey Raunchy», un pseudo que sa grand-mère Eulalie a de la difficulté à prononcer, pour des raisons dentaires qu’il pardonne… D’ailleurs lui-même s’évertue à parler américain, comme dans les séries télévisées, mais hélas sans y perdre son héréditaire accent vaudois: «Baby dear, you’re well, ou bien?» Le piercing nasal qu’il vient de s’infliger entre ses narines, et qui le fait ressembler au taureau héraldique du canton d’Uri, doit contribuer à ses difficultés de prononciation.

 

Mais bon, notre Fernand d’Ecorchevaux (pardon, Jeoffrey Raunchy) a beau s’être accessoirement rasé une moitié de son crâne pour faire fleurir sur la seconde une brosse bleue gominée à une «huile de serpent», il conserve de grands yeux d’enfant. Deux iris bleus où perdure l’innocence, et quand bien même il serait tenté par des jeux cruels qui la nient. Pourquoi dès lors cette passion nouvelle mais pervertie pour des clous? En son adolescence, ça faisait partie d’une quincaillerie ordinaire. C’est devenu un attirail de mode. Les terroristes de Paris et Bruxelles en ont fait une artillerie: leurs bombes étaient truffées de clous et de vis, afin d’infliger à leurs victimes davantage de souffrances.

 

Joeffrey, essaie plutôt les clous de girofle.

 

 

20/03/2016

Le printemps, une féerie persane

Pâques, c’est dimanche prochain et le printemps a déjà commencé. Tout se remet à verdoyer et à croître dans les prairies mamelonnées de la Broye, entre Lucens et Salavaux. Au jardin de tantine Lilette, ça fleure bon l’oseille, le cerfeuil, la giroflée. On entend le swit-swit des hirondelles qui font des loopings autour du vieux poirier. Elle-même sème des carottes hâtives, des oignons. Or en brave bondieusarde elle s’apprête à faire maigre (alors qu’elle est déjà maigrichonne) en hommage à Mgr Jésus, qu’elle aime de tout son cœur. Cette année, le Vendredi-Saint tombe un 25 mars, l’avant-veille d’un carré d’agneau de Sisteron qu’elle fait rituellement mijoter dans une infusion d’herbettes fraîches du potager, et dont sa ribambelle de nièces se régaleront jusqu’à s’en lécher les doigts. En entrée, elle leur aura servi des radis-beurre, des tartelettes aux épinards et à la truite fumée. Un festin tout broyard pour célébrer l’équinoxe.

En mon Téhéran natal, l’avènement du printemps était salué par des préparations différentes. Mme Fakhri Shahrudi – une amie de mes parents que je tutoyais comme une autre tantine – plaçait sur la table d’honneur d’un vaste salon ensoleillé un assortiment d’objets hétéroclites, plus ou moins comestibles. Il ne fallait les manger que par les yeux, mais d’un œil gourmand! C’était pour la fête millénaire du Nowrouz, qui aujourd’hui encore est pratiquée par tous les Iraniens, même les musulmans pieux, alors qu’elle fut initialement païenne. Dans sept coupelles disposées en étoile sur une nappe impeccable, contrastent (comme dans un inventaire à la Prévert) des lentilles, de l’ail, une crème sucrée, des fruits du jujubier, du sumac, du vinaigre, une pomme, une jacinthe, puis des pièces de monnaies où l’on se casserait les dents. Ce qui relie ces éléments symboliques est l’initiale de leurs noms en persan: le Sîn, soit notre lettre S.

Mais après le festin oculaire, il en faut bien un autre pour réjouir les papilles et calmer les fringales. La chère Fakhri les assouvissait par une recette à base de poisson à l’aneth et à la ciboulette, accompagnée de riz blanc. A l’époque, ça pouvait encore s’arroser de vin rouge de Chiraz. Ou de la très gouleyante vodka Pirouzeh…