20/03/2016

Le printemps, une féerie persane

Pâques, c’est dimanche prochain et le printemps a déjà commencé. Tout se remet à verdoyer et à croître dans les prairies mamelonnées de la Broye, entre Lucens et Salavaux. Au jardin de tantine Lilette, ça fleure bon l’oseille, le cerfeuil, la giroflée. On entend le swit-swit des hirondelles qui font des loopings autour du vieux poirier. Elle-même sème des carottes hâtives, des oignons. Or en brave bondieusarde elle s’apprête à faire maigre (alors qu’elle est déjà maigrichonne) en hommage à Mgr Jésus, qu’elle aime de tout son cœur. Cette année, le Vendredi-Saint tombe un 25 mars, l’avant-veille d’un carré d’agneau de Sisteron qu’elle fait rituellement mijoter dans une infusion d’herbettes fraîches du potager, et dont sa ribambelle de nièces se régaleront jusqu’à s’en lécher les doigts. En entrée, elle leur aura servi des radis-beurre, des tartelettes aux épinards et à la truite fumée. Un festin tout broyard pour célébrer l’équinoxe.

En mon Téhéran natal, l’avènement du printemps était salué par des préparations différentes. Mme Fakhri Shahrudi – une amie de mes parents que je tutoyais comme une autre tantine – plaçait sur la table d’honneur d’un vaste salon ensoleillé un assortiment d’objets hétéroclites, plus ou moins comestibles. Il ne fallait les manger que par les yeux, mais d’un œil gourmand! C’était pour la fête millénaire du Nowrouz, qui aujourd’hui encore est pratiquée par tous les Iraniens, même les musulmans pieux, alors qu’elle fut initialement païenne. Dans sept coupelles disposées en étoile sur une nappe impeccable, contrastent (comme dans un inventaire à la Prévert) des lentilles, de l’ail, une crème sucrée, des fruits du jujubier, du sumac, du vinaigre, une pomme, une jacinthe, puis des pièces de monnaies où l’on se casserait les dents. Ce qui relie ces éléments symboliques est l’initiale de leurs noms en persan: le Sîn, soit notre lettre S.

Mais après le festin oculaire, il en faut bien un autre pour réjouir les papilles et calmer les fringales. La chère Fakhri les assouvissait par une recette à base de poisson à l’aneth et à la ciboulette, accompagnée de riz blanc. A l’époque, ça pouvait encore s’arroser de vin rouge de Chiraz. Ou de la très gouleyante vodka Pirouzeh…

12/03/2016

Ces tyranneaux de la météorologie

A chaque annonce d’un lendemain de pluie, d’orages ou de canicule torride, la maîtresse de couture retraitée, qui vit seule à l’entresol avec un bichon, lâche sa Singer et maugrée: «Franchement, ils exagèrent!» De qui ou de quoi parle-t-elle? Des courants océaniques? Des torpeurs subsahariennes qui remontent jusqu’à l’Europe? De la bise noire de Berne? Des divinités antiques? Non elle accuse «directement» les météoroligistes de son poste de télévision, une relique des années cinquante qui crachote des images floues, mais où ses pauvres prunelles perçoivent encore le mouvement virtuel des infographies atmosphériques. La vieille filandière n’a pas vraiment tort. Depuis quelques décennies, les présentateurs de la météo télévisée se drapent dans une fatuité impressionnante et imméritée. Naguère, ils pronostiquaient le temps, qu’il fût beau ou mauvais - en se fiant à des données scientifiques-, désormais ils le font. Et c’est comme si leurs humeurs et caprices dictaient le climat.

Grâce à de nouveaux joujoux informatiques incrustés de radars, reliés à des satellites (donc à Dieu), ils vous repeignent à leur gré un ciel mauve ou jaune par-dessus la colonnade savoyarde des Mémises. Bientôt, par un simple clic, ces petits tyrans retraceront d’une manière fantaisiste le cours de notre Rhône sempiternel, ou ceux de l’Orbe, de la Broye, de la Menthue, voire de la chère petite Vuachère pulliérane dont les ruissellements rocailleux ont bercé ma jeunesse. Ces stars bien gominées iraient jusqu’à faire dévier le Gulf Stream lui-même! Il leur arrive souvent de se tromper, d’annoncer des week-ends solaires où pourtant des averses gâcheront le méchoui de vos voisins de caravane, au camping de Vidy.

Pourtant le soussigné connaît des personnes que ces imprévisions réjouissent. Elles ne sourient jamais au soleil. Elles haïssent le beau temps, comme d’autres crachent sur le fisc, la peste ou le choléra. La sensibilité de ces gens est du genre maussade, et ils s’en vantent. A la lumière délicate et poudroyante d’un verger en fleur, ils préfèrent le feu sauvage d’une cheminée. Ils sont poètes. Ils pourraient être aussi marchands de radiateurs, ou de parapluies.

06/03/2016

La myopie, un fléau qui rend artiste

Maman savait tout, voyait tout et surtout voyait mieux. Au mitan des années 60, nous attendions le bus pour Saint-François à la station de la Perraudettaz, limitrophe de Pully.

 

-      Comment sais-tu que c’est le trolleybus No 9?

 

-      Le chiffre est visible au sommet du véhicule, je croyais que tu savais déjà compter…

 

-      Je le devine maintenant qu’il s’approche. Il devient moins flou.

 

Du coup, nous dûmes renoncer à une séance de dessins animés au Cinéac, qui se trouvait à l’angle du Grand-Pont et du Grand-Chêne, pour descendre quelques pavés du Petit-Chêne jusqu’à l’échoppe, au décor moins disneylandais, d’un opticien patenté en blouse blanche. De ses prunelles extralucides il examina les miennes qui ne l’étaient pas, me fit subir le test optométrique des «échelles Monoyer»: une épreuve moins douloureuse qu’une extraction de molaire, mais intellectuellement humiliante. Il fallait identifier des lettres de l’alphabet, en dimensions variées, sur une série de planches projetées sur un écran blafard. Pour mon malheur, je n’y lus que des formes vagues, des nuages, des taches de marc de café, des chinoiseries…

 

On en décréta que j’étais myope et serais pour toujours chaussé de lunettes aussi épaisses que des fonds de bouteille, des hublots de sous-marin. A travers lesquels on ne perçoit de l’univers qu’une image «corrigée». Déplorable expression! Mais bon, on a connu de pires souffrances que celle-ci, et je ne suis pas le seul à l’endurer. Selon une étude récente de l’Université des Nouvelles Galles du Sud, en Australie, une large moitié de la population mondiale sera atteinte de myopie en 2050. L’hérédité pathologique n’en serait pas la seule cause. Ces experts des antipodes pointent du doigt l’usage abusif, chez nos enfants, de l’ordinateur, et des heures trop longues qu’ils gaspillent à l’ombre, et qui les privent de la lumière du jour. Auront-ils vraiment la vue troublée? Consolation: à l’œil nu ils n’en saisiront que mieux la beauté fluide des choses et des paysages aux contours indistincts, comme dans ceux des peintres Turner et Whistler. Et notre Léman se cuivrera en imitant leur Tamise, où une brume surnaturelle peut confusément marier des eaux vives à un ciel pictural.