04/02/2017

Devenir centenaire, c’est tout un art

Au XIXe siècle, le cap des cent ans était infranchissable: une Yverdonnoise ou une Moudonnoise qui en avaient trente étaient de potentielles cougars avant la lettre. Et la mort, à 88 ans, du montreusien Philippe-Brice Bridel (1757-1845) fut saluée par ses contemporains un peu comme une anomalie. Avant lui, à 100 ans pile, l’écrivain et savant normand Fontenelle (1657-1757) eut pour dernière parole ce joli tour stylistique: «Non, ça ne va pas, ça s’en va!».

Plus antédiluvienne fut la longévité de Melchisédech, que l’Ancien Testament fait vivre jusqu’à 969 ans. Le nom de cet hypothétique patriarche chamarre une expression de moins en moins usitée («vieux comme Melchisédech»). Il désigne aussi une bouteille de merlot de la Côte nyonnaise contenant l’équivalent de 8 autres de 75 cl, et que le  syndic de Barbegnin  a offerte à la doyenne de la commune. Or l’Eulalie abomine le vin rouge! Pour ses 1001 ans, elle aurait préféré un fauteuil Voltaire aux accotoirs larges et au siège rembourré, comme on en offrait naguère aux jubilaires.

Nombreux sont aujourd’hui, les Suisses qui atteignent son âge. Il y a trois ans, on en comptait 1500, deux fois plus qu’une décennie en arrière. La plupart sont du sexe féminin, «pour des raisons qui tiennent au mode de vie et à la physiologie», commentent nos statisticiens fédéraux. «Normal, convient Gaby D., de Glousternens, elles sont garantes de notre avenir et leur santé se doit d’être meilleure que la mienne; mais je tiens encore la route à 99 ans. Je suis moins combatif, le poing que je levais quand j’avais des idées s’endolorit. Mes doigts racornis s’efforcent d’enserrer le pommeau d’une canne. Quand j’avais toute mes forces, je roulais comme un oiseau sur une bécane.» Gaby était alors bien charpenté et mesurait 1 m 82. Il n’en toise plus qu’un 1 m 70, car ses «vertèbres se sont entassées». Une fragilité physique, dont il s’accommode car elle le voue à conquérir une force morale apaisée. A apprendre la gymnastique secrète des lenteurs tardives, à domestiquer ses impatiences. Attendre son tour est une sagesse nouvelle, une nouvelle école de la politesse: «Mais non, jeune homme, passez avant, car vous avez des obligations. Moi je suis un vieux retraité qui savoure le peu temps qui lui reste.»

29/01/2017

Animaux de salon et zoomorphismes

Les «meilleurs amis de l’homme» sont innombrables. Le tout premier fut un chien biblique qui assista le chasseur Nimrod, lorsque ce titan de la Genèse édifia aux dépens de l’humanité la tour de Babel. C’est dire la glorieuse antiquité  du cabot. A Vugelles-la-Mothe, Eulalie Ravussin n’en éprouve que plus d’affection pour «Flouf», son lévrier afghan, auquel elle finit par ressembler: même minois affûté, mêmes oreilles pendantes et peluchées.  Firmine Panchaud, de Mauborget, s’est identifiée avec son perroquet «Jonas» - le prénom de son défunt mari: son nez est recourbé en bec et il lui arrive de redire plusieurs fois par jour «fais pas tant chaud!» Encore plus exotique est la passion que sa nièce Brigitte  - qui en avait marre des hamsters - voue à «Jimmy». Un raton qu’elle a sauvé de la «cruauté» du dératiseur municipal venu exprès d’Yverdon, un brave fonctionnaire qu’elle  assimile au joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm… Se métamorphosera-t-elle en rat d’égout?

A Epalinges, ce rongeur propagateur de pestes historiques est encore mieux dorloté: en amont de la Croisette, une certaine Lucrèce Borgeaud en nourrirait des dizaines dans un duplex en palissandre. Mais c’est pour en faire une pitance destinée à un terrarium discret grouillant de crotales vénézuéliens, de mambas noirs érythréens, et autres cobras venimeux… Elle se défend pourtant d’être une empoisonneuse: «J’aime côtoyer le danger, c’est tout.» Non, la Lucrèce n’est pas une sorcière, mais des Palinzardes malveillantes, ou jalouses de ses déhanchés aguicheurs, l’ont surnommée la “femme-serpent”.

L’humain préfère ressembler à tout animal possible excepté le singe, son cousin le plus plausible. Un primate qui se diversifie en 504 espèces:  ouistitis pygmées, tamarins chevelus d’or, saïmiris boliviens, et l’on en passe. Autant de miroirs biaisés ou biseautés, où ma gueule d’humanoïde finira bien par se reconnaître, mais pour se détester davantage. A l’heure où une vaste étude scientifique anglo-saxonne nous annonce que le singe en liberté en ses jungles disparaîtra d’ici 25 à 50 ans, le temps est revenu de réapprendre à l’aimer.

A le reconnaître comme un digne alter-ego.

21/01/2017

Les bouches en cul de poule de la BSL

Des lecteurs m’avisent qu’ils méconnaissent l’expression «parler pointu», que j’ai utilisée récemment à propos d’anciens clients de la brasserie de la Couronne d’Or. Elle n’est pas un idiotisme d’ici. Elle nous vient de France méridionale pour caractériser, en persiflant, l’accent des gens du Nord. Ceux de Paris surtout, qui déclineraient les phrases la bouche en cœur, avec affectation, sans les mâchonner vulgairement comme à Toulon ou Perpignan. (En les débitant plus rapidement que le cours de leur pensée, aussi précipitamment qu’ils déglutissent un jambon-beurre.)

Au pays de Jean-Villard Gilles – qui maîtrisait le montmartrois autant que l’apathie malicieuse des causeries et «cottergeries » de ses aïeux vaudois – on a toute précipitation en horreur. On ne s’y hâte qu’avec lenteur, celle de la devise de l’empereur Auguste «festina lente», que Boileau transcrira au XVIIe siècle en vers immortels:

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… »

 

Ou à l’instar de Lilette Forneroz, de Rivaz, qui réduit le feu sous la soupière car son mari et ses deux aînés sont allés à une dégustation dans un caveau du village, où ça boit bien lentement…  On y échange peu de mots: la langue de Voltaire, de Ramuz, Roud et Chessex s’y bougonne plus qu’on ne l’articule.

Rien de tel dans les salons et prétoires de ce que l’on a appelé naguère la BSL. Entendez la «bonne société lausannoise »: la moins rurale, la moins  “inculte”, la plus notariale, avocassière ou professorale. C’est chez elle qu’il fut usage de «parler pointu», avec une bouche moins en cœur qu’en cul de poule: contraction des maxillaires et des muscles orbiculaires, pour prononcer le mot pruneau, par exemple, comme font les coquettes devant un miroir. Ou des expressions professionnelles: «Pour tout état de cause» ; « pour solde de tout compte», etc.

Maître André Manuel (1925-2002), qui fut lui-même un grand avocat de Saint-François, et un étincelant polémiste notamment dans la «Nation», comparait la moue moelleuse de certains de ses confrères à celle de Giscard-d’Estaing. «Ils s‘évertuent comme lui au parler distingué mais malgré eux, dans leurs péroraisons, et sans qu’ils s’en aperçoivent, la bonne vieille tonalité vaudoise affleure joliment, comme dirait Gilles.»