29/04/2018

Ces mots inélégants qui nous échappent

Involontaires et volatiles, tels ces calembours que Victor Hugo assimilait aux fientes de l’esprit, des expressions disgracieuses, parfois franchement cracras,  s’échappent souvent de notre bouche et nous font détester notre propre voix s’il nous arrive de la réentendre. Ce ne sont que des «pas de souci», des «tu vois», des «j’avoue», des «j’allais le dire» et des «j’entends bien». Tout un carillon discordant de bévues verbales, de tics qui emaillent le langage ordinaire sans y être d’aucune utilité. Les lexicographes y voient des effets de mode ou de mimétisme, relayés par les médias et qui se propagent dans les réseaux sociaux. Dans un essai paru en octobre dernier*, l’avocat parisien Bertrand Périer, expert en art oratoire, ne sous-estime pas ces mots parasites, même s’il ne veulent plus rien dire à force d’être utilisés à tort et à travers. Le locuteur y a recours pour combler un silence qui, s’il est «habité », devrait faire partie de la conversation, comme une «pensée muette ». Or la gent papotière a horreur du silence, même s’il est éloquent.

Le phénomène se vérifie avec une certaine modernité via les smartphones, quand par exemple votre nièce Britney Décosterd se contente, sans plus hurler dans le sien, de susurrer un «aha ma jolie, compte sur ma discrétion». Puis soudain se met à minauder en soprano coloratur: «Mais oui, je suis toujours-là!», quitte à irriter les autres passagers du LEB entre Bercher et Cheseaux… Cette obsession de ponctuer toute pause verbale par des interjections superflues porte le nom scientifique de fonction phatique. Un mot issu du grec ancien phatikós (« discursif »), et qui me renvoie à mes anciennes lectures universitaires. Selon le grand linguiste russe Roman Jakobson, cette fonction du langage ne sert qu’à établir, prolonger ou interrompre la communication. «A vérifier si le circuit fonctionne: «allo, vous m’entendez?». A attirer l'attention de l'interlocuteur ou à s'assurer qu'elle ne se relâche pas». Et à l’autre bout du fil, ce ne sont que des «hm-hm»…
Depuis l’avènement de la téléphonie sans fil, on n’entend plus des « Allo, j’écoute » mais des «Salut, t’es où?». Plus un joyeux assortiment de «Jte jure! de «Vas-y wesh!», et de «Putain, c’est ok ma caille! »

*La parole est un sport de combat, Ed. Lattès, 220 p.

21/04/2018

Vertus insoupçonnées de l’épinard d’avril

De retour chez ses parents à Lussery, la noiraude Jennifer Mâchefer espère que son enfant naîtra avec des prunelles vertes, comme celles de son conjoint, un escogriffe roussâtre débarqué de Glasgow. Au mieux, elles seraient émeraude, ou d’un medium spring green («moyennement printanier»), sinon d’un vert local, évoquant les bouillonnements calcaires de la proche Venoge. «Et si les yeux de ton mouflet étaient d’un vert moche, celui des épinards des cantines par exemple?» lui souffle un soupirant du village qu’elle avait jadis éconduit. Mais elle coupe la chique du rabat-joie en avouant que désormais elle les aime, les épinards, et leur cycle bisannuel qui, en avril puis à l’orée de novembre, fait délicatement ferler leurs feuilles sur une tige fibreuse.
Elle a appris à les faire bouillir en les mélangeant; à les savourer entières, presque croquantes, donc plus juteuses sous la dent. Oubliée la purée gluante qu’on servait à la louche dans certains collèges il y a encore 30 ans -  ça se noyait dans une mauvaise béchamel où surnageait un oeuf au plat gélatineux!
Les élèves avaient des raisons d’abhorrer ce légume qui leur était présenté sous la forme d’un hachis plus verdâtre que vert, et qu’ils s’amusaient à comparer à du caca de nourrisson. Car une fois broyée, son élégante feuillure peut virer d’un vert-bleu initial à un kaki jaunâtre peu ragoutant, surtout si la mixture s’enlaidit d’un surplus de crème industrielle. Telle est la vulnérabilité colorimétrique de l’épinard, une délicatesse qui fut d’abord cultivée dans les jardins poétiques de l’Iran médiéval. D’ailleurs son nom procède du persan «esfanatch», peut-être en association avec Esfahan, alias Ispahan, l’ancienne capitale du pays. Appelée, spinatch aux Etats-Unis, elle y a été célébrée dès 1933 par la bande dessinée «Popeye», des Studios Fleischer, comme une potagère ferrugineuse capable de décupler la musculation humaine. Alors qu’il est définitivement prouvé qu’il n’y a jamais eu plus que 2,7 mg de fer dans une centaine de grammes d’épinards, cette légende est tenace. Elle perdure dans les foyers américains, ainsi que dans quelques slogans publicitaires. L'épinard possède pourtant d’autres vertus alimentaires: ses nitrates favorisent la fluidification du sang et son afflux dans certaines zones du cerveau.
Il ne rend pas plus costaud, mais plus intelligent…

14/04/2018

Montres ovni et belles brocantes

Au dernier Salon de l’horlogerie de Genève, on s’est ébloui il y a 3 mois du potentiel multifonctionnel (sic) d’un modèle inédit de montre-bracelet connectée. Un joyau plus mastoc qu’élégant, qui alourdirait un poignet plutôt que l’embellir. Mais il s’enrichit, paraît-il, d’un accéléromètre en 3D, d’un écran LCD mobile, d’un traceur GPS, d’une application téléphonique gigaproductive (resic)… N’en jetons plus, il s’agit d’un nouveau miracle technologique! Et ses promoteurs de rechanter que vos ancêtres les Celtes avaient pour seule indication horaire le cours du soleil sur la crête des Alpes. Que les Indiens d’Amérique dialoguaient à distance en s’envoyant des signaux de fumée… S’informer de l’heure et communiquer: voilà deux fonctions distinctes enfin réunies pour opérer simultanément, grâce à un condensé d’algorithmes enchâssé en une seule gourmette. Celle-là-même qui fut une des vedettes miroitantes de Palexpo.
Sans avoir eu seulement l’idée de la tester moi-même, j’ai été amusé  ce jour-là du courage d’une visiteuse plus agée que moi qui accepta de jouer les cobayes, en tortillant son bras gauche, et jusqu’à en disloquer le coude. Cette acrobatie éprouvante ne lui apprit rien de mieux que redire encore à son interlocuteur: «Allô, Juju, t’es où?, est-il bientôt midi?…» En même temps, l’ovni qui cernait son poignet faisait clignoter qu’il était déjà midi quinze.
Sans désestimer les innovations électroniques, le soussigné les craint, se contentant d’un natel antédiluvien où l’on peut seulement téléphoner. Et d’une montre-bracelet des CFF où l’on ne lit que l’heure qu’il fait. Tout comme dans l’oignon-gousset en argent de mon ami Pilou de La Palud, qu’une giletière relie élégamment à la boutonnière de son justaucorps en velours mordoré. Il ne l’en n’extrait que pour s’inquiéter d’un éventuel retard, ou pour réparer la ronde des aiguilles. Et avec la majesté aristocratique de l’ancien chancelier Malesherbes, l’ultime défenseur du malheureux Louis XVI (1721-1794).
Sur la charrette d’infamie qui le conduisit à son tour à la guillotine, ce brave homme accusé de trop de fidélité, ne tremblait pas. Il remonta philosophiquement sa fière tocante au vu de tous ces sans-culottes qui l’abominaient; et comme si de plus belles heures devaient lui survivre.
Auparavant, il avait osé déclarer au Tribunal révolutionnaire qu’il méprisait la mort autant qu’il avait respecté son roi.