08/03/2019

Braseros, vieux fourneaux et kitchenettes

Ce centre névralgique qu’on appelle la cuisine a subi plusieurs métamorphoses dans les foyers et à travers les âges. Vialatte dirait qu’il remonte à la plus haute Antiquité. En tout cas à celle où l’humain apprivoisait le feu pour se chauffer mais aussi bouillir des aliments. Ça ressembla d’abord à un barbecue collectif autour duquel des ancêtres ébouriffés faisaient braiser des jarrets de bison, de l’aurochs, voire une trompe de mammouth! Des flammes jaunes éclairaient «à la sauvage» la préhistorique caverne en échauffant les appétits. Le nom procède du latin coquere, «cuire», un verbe à multiples dérivés: coctio, «cuisson», coquus, «cuisinier», praecox, «précoce, qui mûrit trop vite». Quant à l’adjectif «culinaire», de racine elle aussi romaine, il est peu ragoutant: il dérive itou de culus, “cul” - les latrines étant, à Rome attenantes à des fourneaux alimentaires, alors en pierre olaire.

Bien plus tard, l’homme inventera le four électrique, la poêle, la marmite et la cafetière. Une clinquante quincaillerie qu’il offrira courtoisement à sa femme pour qu’elle y mijote des mets à son goût à lui, tandis qu’il serait affairé à des obligations plus sérieuses: tournois de jass au Café des Amis de Denges, parties de pétanque à Cossonay. N’étant point exagérément obéissante, son épouse transformera cette cuisine en un laboratoire tout à elle. Elle y régnera à sa façon, pourvu que l’endroit soit assez vaste, carrelé de pierres naturelles et lambrissé d’un bois vieux perméable aux fragrances giroflées de son gigot dominical. 

Non, elle ne se plairait jamais dans une de ces exiguës kitchenettes, conçues initialement pour des étudiants désargentés coutumiers d’oeufs au plat et de café soluble. Toutefrois, il paraît que ces minicuisines reviennent en vogue dans les habitations urbaines, en étant équipées d’une technologie «intelligente» permettant de tout éplucher, râper et rôtir à volonté sans pour autant esquinter nos jambes entre l’évier et le lave-vaisselle. Même si, miracle! il suffirait de pianoter sur une tablette numérique pour que tout devienne savoureux. Fuyons, si vous le voulez bien, ces cauchemars futuristes en revisitant des châteaux médiévaux vaudois. Celui d’Oron par exemple, qui est proche de Palézieux. En ses cuisines s’ouvre une cheminée monumentale «où l’on pouvait rôtir un boeuf entier».

Désormais, on rôtit plus rien. Il n’y souffle que du vent, ou d’improbables fantômes.

02/03/2019

Sauvabelin, ses druides et son porc laineux

Quand la nuit tombe en ce printemps précoce que les romantiques allemands nommaient der Vorfrühling, la forêt de Sauvabelin se rallume en sonorités. En sortilèges ravéliens: les arbres gémissent en baryton-basse; la chouette hulotte sopranise un kouitt-kouitt à travers la chênaie. Une chevêchette aux yeux khôlés de romanichelle lui répond par un tioutiou de contralto, tandis que dans les clairières des crocus attendent l’aurore pour éclore. C’est dire si, en cette forêt celtique qui couronne le paysage pyramidal de Lausanne, l’évolution des saisons peut tourner au mélodrame. Pourquoi celtique? Son toponyme proviendrait du latin Sylva Bellini : «le bois de Belinus», une idole que les druides tenaient pour un dieu solaire, une préfiguration de l’Apollon des Romains. Une autre transcription le fait procéder d’un sobriquet animalier: celui de «Belin», le bélier du Roman de Renart… Ces deux légendes rivalisent de charme, mais optons pour la première, car ce Belinus fut un des avatars du Bélénos invoqué dans la BD classique. Il est, avec son cousin Toutatis, un des dieux tutélaire d’Astérix et Obélix.

Depuis, la thébaïde de Sauvabelin, ce «poumon vert des Lausannois», où des chênes sont hantés depuis trois siècles par les choucas, ne cesse de se moderniser. Au XVIIIe siècle, ce n’était qu’un décor embrouillé de taillis et de buissons. A partir de 1858, on l’agença en aire de loisir en y créant un lac «où l’on patinerait en hiver, et ramerait en été». Après trois ans de travaux, cette délicieuse nappe artificielle - qui, au nord du Léman, est ce que celui-ci est à la Méditerranée - vient d’être entièrement récurée, rempoissonnée, et entourée de berges en gravier. Naguère, on y fraternisait avec un ânon aux yeux tristounets, un paon ocellé de paillettes d’or et de gracieuses biches auxquelles Francis Poulenc avait dédié un ballet tout en rondeaux et Jacques Brel une chanson. En 2006, elles ont cédé leur parc à nouveaux locataires, de races singulières. Dont une poule appenzelloise huppée à profil de diva wagnérienne, des chèvres bottées de l’Oberland, des vaches rhétiques dont le pelage diapré est doux au toucher comme le chaton des saules. N’oublions pas le porc laineux au comportement semblable à celui du sanglier. Il est frisé comme un mouton.

 Ses prunelles sont énamourées à vous fendre le coeur.

23/02/2019

Le héron cendré prend l’accent vaudois

Au mitan des années 60, un grand escogriffe vous sortait avant l’aube de votre lit d’enfant pour vous conduire en voiture jusqu’au lac de Bret. La «Deudeuche» fuchsia du Tonton Jérôme, dans laquelle prédominait une odeur de marijuana, hoquetait sur la route déclive de Forel: il avait si hâte de vous présenter une certaine Ardea Cinerea. Non, il ne s’agissait pas de sa fiancée ou d’une sorcière des bois de Lavaux. Mais d’un drôle de zig «au long bec emmanché d’un long cou». Oui, du héron cendré qui inspira à La Fontaine une fable que vous veniez d’apprendre par coeur à l’école primaire. Son apparition dans notre région était alors rare, même si ses vols migratoires vers l’Espagne ou le Sahara se faisaient en automne. Ce fut donc une jubilation d’observer, même à distance brumeuse, sa silhouette esquissée au fusain avançant des jambes effilées dans l’eau stagnante, sans mouiller son plumage effiloché que l’aurore rendait opalin, ni ses ailes filamentées de noir.

De profil, cet élégant échassier évoque des acteurs du cinéma: un Louis Jouvet, un Jean Rochefort; il n’a rien d’un débraillé. Mais de face, ses prunelles d’or vous scrutent à la manière d’un brigand, d’un inspecteur fiscal, ou pire, d’une directrice d’école de couture d’avant-guerre. Son appétit le transforme en ogre fluvial. De son bec en poignard, il harponne tout ce qui glisse au fil de l’eau: gardons, carpes, sandres, brèmes, etc. Mais aussi des batraciens, des rongeurs. Si l’on en croit La Fontaine, il se contenterait d’un misérable limaçon…

Soixante après ce souvenir, j’apprends par les ornithologues de la station lucernoise de Sempach que la population héronnière a proliféré. A la mi-janvier 2019, on en recensait en Suisse 1570 individus, soit 30% de plus qu’en janvier 1994. En s’acclimatant aux lumières lémaniques, l’oiseau sacré des Chinois et des Egyptiens s’est trouvé au coeur de l’Europe une thébaïde de philosophe sédentaire. Ses virées vers la Péninsule ibérique et le Maghreb l’ennuient. Il préfère se jucher sur tous les rochers possibles au large de nos rives, depuis Clarens jusqu’aux Bains des Dames, à Saint-Prex. Et sa présence nous devient familière: si on écoute attentivement son cri rocailleux, on y dénote des inflexions douce-amères et des dièses en do mineur qui fleurent bon l’esprit vaudois.