05/10/2019

Un cornet de marrons comme grigri

Leurs coques ont muri ensemble et elles se sont mises à tomber. On parle du marron et de la châtaigne, dont la récolte se fera jusqu’à mi-novembre dans nos allées, jardins et vergers. Le premier pour la beauté de sa moirure satinée, la seconde parce qu’elle seule est comestible: la châtaigne a été à la base de l'alimentation humaine dans plusieurs régions d’Europe. Son support, le châtaignier, fut désigné «l'arbre à pain», ou «l'arbre à saucisses» quand ses graines affourageaient des cochons destinés à une charcuterie artisanale.

Selon une légende, ce feuillu de la famille des fagacées naquit dans l’antique Olympe d’un flirt qui aurait mal tourné: une nymphe prénommée Néa se suicida pour échapper aux assiduités de Jupiter. Sa pudeur virginale émut tant le dieu des dieux (et celui des harceleurs) qu’il éleva sur sa tombe un arbre baptisé Casta Néa, soit la «chaste Néa».

Depuis, les producteurs de châtaignes sont des castanéiculteurs, alors que les citadins qui les rôtissent sur nos carrefours se font abusivement appeler «marchands de marrons». Or confondre le fruit du châtaignier et celui du marronnier d’Inde peut être dangereux, ce dernier étant toxique. Dans leurs bogues pelucheuses respectives on trouve deux châtaignes mais un seul marron. Mais bon, ne chipotons point et appelons marrons ces akènes bulbeux et braisés, souvent servis en sachets de papier coniques.

Quoi de plus réchauffant? Un petit cornet de marrons, c'est un brasero portatif qu'on peut garder dans la poche de son manteau et qui nous console du frimas, de la maussaderie générale. C’est un grigri contre la grisaille, et quand on les grignote sous la bise lausannoise, leur farine onctueuse s'effruite entre le palais et la langue, avec une consistance rappelant celle de pommes de terre nouvelles à peine bouillies. Jadis, leurs marchands étaient des escogriffes qui impressionnaient les enfants avec leur barbe flottante d’aventurier et leurs ongles noircis. Les plus beaux évoquaient le «Juif en vert» que Marc Chagall peignit en 1914: même voussure d’épaule au bras qui se met à touiller de mystérieuses décoctions philosophiques. Et même sourcils affûtés par une joie triste au son d’un violon klezmer.

Des vapeurs bibliques s'échappaient de leurs fourneaux en fonte, et puis s’envolaient en volutes blondes et onctueuses jusqu’au beffroi de notre église de Saint-François.

 

 

 

21/09/2019

Vernissages d’octobre en mondanités

Après un été à météo remuante mais à coloration peu variée, on se laisse envoûter par la diversité annoncée des tonalités de l’automne. Et pas seulement de celles qui vont chamarrer nos parcs et forêts. Il y en a déjà des vestimentaires: à la tombée du soir, Samy Pauchard, courtier en assurances, troque sa cravate beige de bureau contre une lavallière ramagée d’oiseaux écarlates. Et son épouse Edmée, née de Glingoulin, s’enveloppe dans une cape en pashmina à reflets bleu outremer inspirés des monochromes d’Yves Klein. C’est en cet accoutrement criard et dépareillé que le couple arpente la rue de Bourg pour se rendre dans une galerie où leur nièce Chloé expose sa nouvelle série de natures mortes. 

Bref, il va au vernissage, comme naguère on allait au culte. Mais sans bégueulerie, avec un port de tête à peu près aristocratique et l’espoir qu’il n’y aura pas que des flûtes au sel et des bricelets, mais des verrines avocat-crevettes, du vin millésimé. Et, qui sait? du caviar, des oursins, du champagne d’Epernay… Ce sera aussi l’occasion, pour Madame, de se gausser de quelques décolletés féminins «trop à l’ancienne ». Pour Monsieur, de «faire schmolitz» avec un membre de la Municipalité lausannoise, du Grand Conseil, voire avec un manitou de l’EPFL! 

Rappelons au passage que durant ces «events», des oeuvres artistiques sont accessoirement accrochées aux cimaises. Belles ou moches, elles voudraient bien happer pour quelques instants l’oeil du visiteur, entre sa dégustation d’un chou à la crème et son envie de se remettre à baboler de politique locale avec un autre élégant à lavallière bariolée. 

A ces apathiques, je signale que ces machins encadrés sont d’une grande utilité: on peut faire semblant de les contempler, si l’ambiance du raout devient ennuyeuse. Ou, si l’on veut éconduire un journaliste à questions insidieuses.

Au temps du maître anglais William Turner (1775-1851), le vernissage d’une expo avait plus d’effervescence. C’était l’instant sacré, et périlleux, où l’artiste couvrait en public ses toiles de vernis avant leur accrochage. Et lorsqu’à Londres, il fut question de les supprimer, l’aquarelliste alarma les édiles par ces mots: «Vous éliminerez les seules réunions sociales dont nous disposions, la seule occasion de nous réunir tous de manière simple. Sans vernissages, nous ne nous connaitrons plus les uns les autres!»

15/09/2019

Noverraz, le loyal valet de Napoléon

Le palais de Rumine va donc acquérir de nouvelles reliques* de Napoléon Ier, à l’occasion du 250e anniversaire de sa naissance en 1769 à Ajaccio. Composé de chandeliers, de médailles et d’une aigle en bois doré, le lot enrichira les collections du Musée d’archéologie. Il a été légué par des descendants de Jean-Abram Noverraz, un enfant de Lavaux, un «parti de rien» comme on disait, et dont le destin bascula dans la grande Histoire en 1809, quand il entra à 20 ans au service de l’empereur. 

Ce natif de Riex est discret, propre sur lui, et sait tourner un compliment. Il accède d’abord au titre de «valet de pied», qui a perdu en France post-révolutionnaire son acception péjorative: servir le grand Napoléon vous refait une dignité! Puis il monte dans l’estime du démiurge qui l’apprécie aussi pour sa patrie suisse, à laquelle il a attribué une nouvelle constitution en 1803. De plus, celui qu’il surnomme l’«Ours d’Helvétie» est vaudois. D’une région où Bonaparte avait été acclamé par les populations quand, suivi de 40 000 hommes, il s’en allait franchir le col du Grand-Saint-Bernard. 

De valet, Jean-Abram devient huissier, messager, voire confident. Sa loyauté est émouvante, tant aux heures de la gloire impériale que dans les exils: à l’île d’Elbe, il joue du sabre pour éconduire des Italiens récalcitrants. A Sainte-Hélène, il figure parmi les intimes de l’Aigle humilié, assistant à des ablutions matinales, voire à un rituel cérémonisé du rasage … Il sert parfois de grand veneur, pour ne chasser que de rares lièvres en ce lointain îlot austral peu giboyeux. 

En agonisant le 5 mai 1821 dans la ferme de Longwood House, Napoléon lui remet quelques objets personnels à l’intention de son fils, le duc de Reichstadt. Mais l’Aiglon meurt prématurément à Vienne. Alors, dès son retour en Suisse, le dévoué dépositaire les confiera aux autorités vaudoises. La moins rutilante de ces premières reliques conservées à Rumine est une clé oxydée: elle ouvrait l’une des portes de villa carcérale de Longwood… Lui-même s’éteindra sexagénaire, le 12 janvier 1849, à Lausanne. Devenu notable, député au Grand Conseil, Jean-Abram Noverraz n’avait cessé de ruminer ses souvenirs napoléoniens. 

Jusqu’à les rassembler dans un livre de mémoires.

Lire 24heures du 14 août