21/05/2022

Doudous textiles et zoothérapie

Les galetas recèlent des trésors inestimables: entre une toupie sifflante et la machine Singer à pédale d’une aïeule surgit le doudou de Papy Firmin: un ourson qui a perdu ses derniers poils gris et une des escarboucles qui lui servaient d’yeux. Celle qui lui reste vous observe avec une tendresse à l’ancienne. Il a été précieusement conservé et remisé au grenier en raison de sa valeur symbolique, toute sacrée, et est immémoriale: dans l’Egypte antique, les enfants jouaient avec des éléphants en terre cuite Au milan du XVIIIe siècle, des chevaux à bascule bercèrent de futurs généraux napoléoniens. Quant à l’invention du nounours, elle ne date que du début du XXème. 

Au reste le succès de ce Teddy Bear étasunien est toujours d’actualité: nombreux sont les adolescents et adolescentes avouant sans honte qu’ils dorment encore avec ce substitut parental, témoin de premières solitudes. On ne renie plus ce compagnon de jeu en textile soyeux (plus caressant qu’une coque de smartphone…), qui servit aussi de punching-ball, d’exutoire à une agressivité naissante. A tant de pulsions prépubères.

Une étude new-yorkaise de 2018 enchérit: 40% d’adultes psychotiques feraient pareil, sur le conseil de leur psychothérapeute, et des peluches zoomorphes sont confectionnées spécialement pour résorber leurs anxiétés. Toutefois, l’original étant préférable à la copie, l’arrivée dans un foyer d’un chien réel, d’un chaton tout en fourrure, vibrisses et griffes (rentrées) change la donne. A 6 mois, l’enfant découvre que cette présence affectueuse qui lui lèche le front, ou qui ronronne et miaule, et qui respire comme lui, n’est pas un joujou flexible à merci, mais un être vivant respectable. Un tuteur qui aiguisera sa curiosité envers le monde extérieur et lui enseignera la délectation de la caresse pudique. Une leçon qu’il n’oubliera jamais: «Nous ne caressons pas en permanence nos proches comme nous caressons nos chats et nos chiens» écrit l’éthologue Jeffrey J. Masson dans une étude intitulée Ces animaux qu’on aime tant et qui partent avant nous*. Aux adultes atteints d’un handicap physique ou mental, il recommande de troquer leur doudou de vieillesse contre des séances de zoothérapie auprès d’une chèvre, d’un lapin, d’un cheval. Il en est une où intervient une tourterelle apprivoisée: quelle émotion revigorante lorsqu’elle se juche toute confiante sur votre main!

* Ed Albin Michel, 2022 

08/05/2022

Le chalet oscherin de Strindberg

Alors que le temps s’enténèbre d’images de Russie et d’Ukraine, on s’émeut devant une espèce de datcha camouflée par des résilles d’échafaudage, et juchée au 49 de l’avenue d’Ouchy, à 300 m en amont du Léman. Sa vétusté et son charme contrastent avec l’insipidité de l’urbanisme ambiant. Mais quand les tentures de ravalement seront décrochées, on reconnaîtra une structure de type chalet. 

Telle fut d’ailleurs sa dénomination lorsqu’elle fut édifiée en 1877 pour attiser la curiosité de touristes faisant escale à Lausanne avant de prendre de la hauteur. Son évocation parfaite d’un chalet préalpin lui a valu d’être classée et protégée. Si la partie inférieure est maçonnée, le reste est en bois: toiture de bardeaux, balcons à damettes chantournées ou gaufrées en motifs. A son nord, des conifères à rameaux en draperie la protège de la bise de Berne. 

Le Chalet d’Ouchy a été tour à tour résidence privée, pension de famille, foyer avec chambres d’hôte. Devenu Bed & Breakfast , le voilà régi par une association de femmes cultivées qui y organisent au passage des expos artistiques. Leur mécénat se renouvellera à mi-juin, dès que les rénovations de ce lieu de mémoire seront achevées.

De mémoire littéraire notamment: il a hébergé entre 1884 et 1887, Johann August Strindberg, étoile majeure majeur des lettres suédoises, un des pères du théâtre universel. Vingt-huit ans avant sa mort à Stockholm, c’était un échalas blond de 34 ans à mèches ébouriffées. Une espèce de Viking policé, tour à tour naturaliste, symboliste, alchimiste… Strindberg n’avait pas encore publié ses tragédies les plus connues Mademoiselle Julie et Les créanciers, lorsqu’il s’installa avec une première épouse et trois enfants au Chalet d’Ouchy, après des séjours à Paris, Genève et Chexbres. Il y écrira quelques récits fleurant les odeurs maraîchères de la place Pépinet, ou les saveurs d’un repas mémorable à l’Hôtel de l’Ours. Dans les jardins oscherins du Beau-Rivage, il s’éblouit «tragiquement» de la floraison d’un magnolia. 

Puis il y a cet éloge vibrant de notre contrée (à épilogue peu charitable…) dans une lettre à un ami suédois: «Ici, je vis dans le plus beau pays du monde. La liberté! L’innocence! De belles et fortes pensées! Imagine-toi des gens qui n’ont ni littérature, ni art, ni théâtre! Un baume pour l’âme!»

30/04/2022

Qui de l’oeuf ou de la poule?

En ce temps pascal qui dure cinq semaines, du jour de la Résurrection à la Pentecôte, la forme ovoïde a proliféré dans notre quotidien. Elle s’est enrobée d’alu jaune fluo dans les supermarchés, en compagnie du lapin de nougatine et de coccinelles en massepain. Au matin de Pâques, elle fut rapidement repérée par la petite-fille de Mylène Millevuit dans le jardin familial de La Croix-sur-Lutry, entre jonquilles et vivaces fanées: «Mamy, il y a un oeuf que j’ai peint et que la fouine n’a pas mangé!» Tout aussi ovoïde, mais plus chérot, est l’oeuf en onyx ciselé mis aux enchères dans un hôtel des ventes. Joyau immangeable, il a été serti de cabochons en diamants par Pierre-Karl Fabergé, l’orfèvre attitré des tsars, un Pétersbourgeois mort à Pully en 1920, après avoir fumé un cigare.

Une autre ovalité affleure chez des Messieurs qui ont bazardé le bonnet de mohair en raison de redoux printanier. 

Grâce à la mode désinhibante de «la boule à zéro», leur calvitie assumée leur confère l’éclat d’un casque de guerrier corinthien. Voire le galbe lustré d’une coquille marine qui séduit aussi les femmes, mais pour leur plastique personnelle: ce style capillaire au féminin fut inauguré il y a 30 ans par la chanteuse dublinoise Sinéad O’Connor.

Revenons à l’oeuf comestible, et aussi à la créature qui l’a pondu. Partant à une boutade anodine qui tracasse des logiciens les plus binoclards, les plus barbus: qui est apparu en premier, l'œuf ou la poule? Si on vous répond «c'est l'œuf», vous demandez «d’où sortait-il?» Seconde réponse: «De la poule». Troisième question: «Mais cette poule a bien jailli d'un œuf?». Ce sempiternel paradoxe semblait insoluble, mais son mystère aurait été levé en 2016 à l’Université de Washington par de plus jeunes savants. Les premiers œufs trouvés, disent-ils, ont 300 millions d'années et n’ont pas été pondus par une poule mais par un saurien volant: l’archaeopteryx.

 En observant la leghorn que mes voisins de quartier ont adoptée à l’époque du confinement, je constate qu’elle tient à la fois d’une machine à coudre (quand elle picore), et de quelque monstre jurassique (en plus petit quand même!) lorsque qu’elle fait trémuler sa crête tout en ondulant du cou. De quelle saveur sont ses oeufs?