05/04/2019

L’alimentation artisanale est en déclin

Il suffit qu’une échoppe à l’ancienne disparaisse pour que tout un village se sente isolé. Depuis la fermeture de la laiterie des Patanchaux, à Roillon-sur-Menthue, des grand-mères doivent se hisser dans un car postal pour aller acheter des fromages aux supermarchés d’Yvonand. En troquant son épicerie familiale contre une onglerie, Lise Perruchoud a réduit sa commune de Moellex, près de L’Etivaz, en un hameau-dortoir où il n’y a plus qu’Internet pour s’approvisionner en boites de thon, en Cenovis ou litières pour matou. On observe une pareille déperdition dans les grandes cités, mais elle se fait à bas bruit: des détaillants qui aiment leur métier artisanal et causer la moindre avec le client jettent l’éponge, pour des raisons financières ou d’épuisement. 

Y compris dans cette artère à trafic permanent, sise entre les débouchés des avenues du Théâtre et de la Gare, et qui porte un nom féminin de music-hall. Non, celui de Georgette ne renvoie pas à quelque célèbre Lausannoise qui aurait marqué l’histoire de sa ville par des chansonnettes au bal musette. Ce n’est que la déformation de celui d’un filet d’eau (la Jarjataz, du latin gaulois garga, gorge, ravin) qui jaillissait jadis à Montagibert, en aval du CHUV actuel, et gargouillait jusqu’au Léman après avoir traversé des parchets de vigne urbaine. 

Depuis, ce ruisselet est tombé dans l’oubli et sous le bitume. Mais les descendants de ses riverains, dont je fus, n’oublieront pas Marie-Hélène et Philippe Lincio qui, depuis 1985, ont tenu une aguichante boucherie en contre-bas du Lyrique. D’un minois rieur, Madame nous accueillait avec dévouement et prestesse - c’est une sportive, une joggeuse des dimanches. Au fond de son «laboratoire», Monsieur, lui, perpétuait ses rituels liturgiques de maître boucher, fignolant l’art de découper un aloyau en médaillons, ou au plus près de l’os. Car il faut non seulement de l’expérience mais du doigté instinctif pour démêler les chairs dures des chairs molles. Et un oeil pictural pour y différencier les parties rosâtres des tout à fait rouges. Les Lincio ont rendu deux tabliers tout blancs le 22 février passé, après 34 ans d’un labeur enthousiaste qui les as usés jusqu’à l’héroïsme.

Aux repreneurs qui vont faire de leur magasin un «Take-away», on souhaite un destin aussi riche et durable.

29/03/2019

Les intuitifs ont un flair d'insecte

 

Puisque c’est la période des morilles, nous parlerons de l’intuition humaine en saluant d’abord celle des champignonneurs de notre contrée, si riche en bosquets à clairières et ravinée de combes. Ces fiers Broyards à narines fleuries savent que ces délicieux ascomycètes à bulbe noir et spongieux ne se cueillent pas mais se chassent. Ils les traquent jusqu’à la souche ensoleillée d’un conifère âgé, ou dans les ruines d’une baraque abandonnée, voire dans les cendres refroidies d’un feu de pique-niqueurs. Ils les repèrent en se passant d’indications cartographiques, en ne se fiant qu’à leur flair: un 6e sens tombé du ciel, un GPS inné qui naturellement les y mène. 

Leurs aïeules en avaient un pareil pour annoncer des lendemains de soleil ou de pluie. Ça leur venait d’une démangeaison aux sourcils, d’un picotement au nez. Ou en écoutant le vent; en guettant à travers les persiennes de leur cuisine un crépuscule trop verdâtre à leur goût, ou insuffisamment béchamélisé! C’était synesthétique, plus sensoriel que raisonné.  Albert Einstein lui-même, qui croyait aux logiques prédictibles, appelait cet instinct Fingerspitzengefühl , «sensation au bout du doigt».

Plus empathiques, furent les intuitions de la photographe Lausannoise Suzi Pilet, disparue à 102 ans en janvier 2017. Dotée d’une olfaction d’abeille, elle butinait tout ce qui ce lui paraissait encore élémentaire dans un monde qui avait vieilli plus vite qu’elle. Avec son vieux RolleiFleix, elle faisait miroiter  à l’argentique l’âme de toutes sortes de gens. Il lui arrivait aussi de deviner dans un visage les affleurements d’un destin, ou quand l’on toquait à sa porte, de prédire sans se tromper, que le visiteur serait chauve et sentencieux. Elle n’en était pas pour autant une devineresse, mais une une voyante, une poétesse. Comme Ramuz, qu’elle n’avait jamais photographié, mais qui bien avant elle rayonna d’un génie olfactif et pollinisateur. Sans renier son héritage calviniste, l’auteur de La beauté sur la Terre pressentait d’abord les choses, et retenait la plume pour les respirer avant de les décrire. Sans jamais s’embarrasser de doctrines, il inventa une langue toute à lui, où «le simple, le primitif se marie à l’élaboré» (dixit Chessex). Il était plus créateur que philosophe, plus proche du bûcheron, du vannier que de tout théoricien. 

Ramuz maîtrisait l’art de penser moins pour capter mieux.

 

 

22/03/2019

Ne comptons plus des moutons!

A peine amorcé, ce XXIe siècle a déjà mal aux cheveux. A l’exemple de Steevy, de Gougnon-sur-Oron: avec sa crête de coq gominée, ce jeune youtubeur «professionnel» ne se remet pas d’une gueule de bois pas seulement alcoolisée. La veille, il s’est gavé d’idées chagrines captées par son smartphone, qu’il noya de shots de vodka avant d’aller hop! au lit. Il n’y a pas ronflé aussi longtemps que ses grands-oncles Jonas et Samuel, au temps où Internet ne galvanisait personne. Ils étaient deux braves fermiers du village simplement fourbus d’une longue journée de semailles. Lui-même ne sommeille que par intermittences, ce qui ne ravive pas sa joie de vivre. Il a suivi les conseils d’une voisine en se mettant à compter des moutons sautant une barrière imaginaire, l’un après l’autre, indéfiniment, et jusqu’à un hypothétique endormissement. Une technique déconseillée par des chercheurs anglais d’Oxford, qui démontrent qu’elle produit l'effet inverse du but recherché chez des individus sans instruction, ou, comme moi, peu fortiches en calcul mental…

Aujourd’hui, l’insomnie devient un peu partout une affaire de prévention de santé publique. En France, où l’on ne dormirait plus que 6 heures et 42 secondes par nuit, cette insuffisance est imputée à une «addiction» (en français assuétude) abusive aux petits écrans bleus. Mais également à un horaire de bureau déréglé, à de la pollution sonore, etc. Chez nous, on dormirait un tantinet davantage, avec un gain de 18 secondes! Selon une enquête de 2015 du CHUV sur 2000 patients quadragénaires, leur sommeil dure 7 heures pile par nuit, et l’instant qui les y fait basculer n’advient qu’après 18 minutes. 

Pour combler cette carence, il est possible de s’offrir de loin en loin une courte sieste, afin de s'assoupir le temps d’une «dormaille», d’une «roupillette», d’une «schloffe» (mot d’origine alsacienne), voire d’une «pioncette». Chez les Vaudois, il existe aussi des mots tout aussi chantants pour désigner cette sieste compensatrice: d’une directrice de banque de la place Saint-François qui s’assoupirait quelques instants dans son fauteuil Voltaire, ils diraient qu’elle se dépresse. D’un paysan broyard s’étendant sur son pré après avoir écuré ses étables qu’il fait son clopet, ou sa reposée. 

Mais d’un punk à chien qui s’est évanoui sur un banc public, on dira qu’il pose sa cosse, tout simplement.