18.02.2010
Boulimies hivernales et souper vaudois

Les climatologues ont raison de nous alarmer du réchauffement de la planète. Mais voilà trois mois que la météo du Bon Dieu se fait un ignoble plaisir de les contrarier en submergeant Washington d’une neige historique. En gelant les plaines du Vieux-Continent jusqu’à notre Gros-de-Vaud. En sertissant de cristaux de givre les ceps de Tartegnin, les filets de pêche du quartier de Rive à Nyon. Que sais-je? la barbiche même du pêcheur de féras.
Retour à notre premier manuel scolaire de français et à trois vers fameux de Charles d’Orléans:
«Le temps a laissé son manteau
De vent de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderie.»
Plus que la canicule, les frimas creusent l’appétit – pardonnez-moi cette évidence. Un autre génie poétique, la délicieuse Colette, disait crûment qu’ils «ouvrent l’estomac». Or savez-vous à quelle nourriture aspire l’estomac d’un Vaudois de la Côte qui (une fois n’est pas coutume) crie famine? Pas au tartare de langoustines au caviar d’osciètre de Philippe Chevrier. Il réclame «du solide», du simple, du bourratif, du régressif, du familial. Il rêve d’un souper vaudois traditionnel.
Ça se compose d’un reste du potage de midi, avec du pain, des patates «en robe des champs», un bout de lard et du fromage dur de Gruyère ou de l’Etivaz. Plus rarement d’une pâte molle: tommes combières, brie de la Venoge au poivre. Ce modique festin se solde par une compote de fruits et une barre de chocolat.
On s’y réchauffe les doigts, le museau et l’œsophage en buvant du café au lait que la Grand-Mamé Henriette aux yeux méfiants a versé dans un bol en grès. (Le dimanche soir, quand elle sort du four ses gâteaux aux poires, aux noix et à la cannelle, votre belle-mère se montre pourtant moins rébarbative.) Dès qu’elle vous brûlera la politesse pour aller dormir dans sa soupente, vous déboucherez enfin une bouteille de Satyre rouge, qui a une couleur de sang et de vie.
Le sang de cette même treille ramènera le vôtre à la meilleure des températures. Et les bises de février ressembleront à des brises de mai.
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13.02.2010
Un Veveysan sur les traces de Robinson

1783. A la fin de cette année-là, un Veveysan âgé de trente ans, au visage cuivré par un long séjour aux Antilles, revient au bercail l’esprit chargé d’histoires passionnantes. François Aimé Louis Dumoulin, fils du recteur de l’hôpital et d’une teinturière, n’est pas romancier, mais il adore les romans. A l’instar de nombreux Européens de sa génération, il affirma une précoce préférence pour le récit toujours universel de Daniel Defoe, les Voyages et aventures de Robinson Crusoé, écrit en 1717 et dont la première traduction en français a paru à Amsterdam trois ans après. Mais il se peut qu’il l’ait relu plus tard, et plus attentivement, dans sa version originale anglaise, lorsque, à vingt ans, il alla chercher fortune à Londres, puis dans la colonie britannique de Grenade. «Dès mon enfance, dira-t-il, ce livre et les figures qui étaient attachées fixèrent singulièrement mon attention; je leur dois le goût de la lecture, du dessin et de l’étude de la nature (…) et le désir de voyager».
Si à trente ans, Dumoulin ne se sent aucun talent d’écrivain, il a su développer au fil de ses propres errances les rudiments du dessin technique qu’on lui avait inculqués dans sa jeunesse, alors qu’il se destinait à une carrière commerciale. De ses malles, qui sentent encore le soleil, la vanille et le frangipanier, il extrait d’innombrables scènes de batailles navales, entre la marine de Georges III d’Angleterre et celle de Louis XVI. Il les avait crayonnées sur le vif, en témoin direct, curieux aussi des mouvements de l’océan dans la clarté spectrale des orages d’outremer. Dans son petit atelier de Vevey, il les recrée à la gouache, à l’aquarelle et à l’huile. De grands tableaux, de facture grandiloquente et naïve, conservés aujourd’hui au Musée historique de la ville. Après une formation d’autodidacte à Paris, où il suit des cours d’anatomie et copie les grands maîtres du Louvre, il revient chez lui pour ouvrir une classe de dessin technique.
Au cap du XIXe siècle, Dumoulin s’initie à la taille-douce et c’est vers 1810 qu’il réalise un petit chef-d’œuvre qui vient de reparaître en fac-similé dans la délicieuse collection des Introuvables de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne: une suite ininterrompue de 150 gravures à l’eau-forte et retouchées au burin, dûment légendées comme les premières bandes dessinées. Elle narre les principaux épisodes de la fantastique épopée de Robinson Crusoé, le héros retrouvé de son enfance*. L’ouvrage fut publié par l’imprimerie Loetscher & Fils, éditrice alors du Messager boiteux. Ce ne sont que naufrages en mer, trafic de négriers, descriptions crues de scènes anthropophagiques, exploration de l’île fatale en compagnie de Vendredi, et des rebondissements qui conduisent le lecteur jusqu’en Chine. Des images riches et inspirées; elles aussi visibles au Musée historique de Vevey.
F.A.L. Dumoulin, Collection de cent cinquante gravures représentant et formant une suite des Voyages et aventures surprenantes de Robinson Crusoé. Les Introuvables, BCU, 2009.
L’odyssée picaresque de Monsieur Dumoulin
Dans l’unique portrait qu’on lui connaisse, F.A.L. Louis Dumoulin s’est peint lui-même dans son atelier de Vevey. L’huile sur toile est datée de 1832. Il a 79 ans, un port de tête militaire et fume du tabac des îles en compagnie d’une chatte tricolore.
Sa personnalité et son destin avaient même frappé Paul Morand, quand l’auteur de L’homme pressé vivait en demi-exil au château de l’Aile*. Et il est vrai que cet aventurier vaudois, devenu commerçant et dessinateur au service des Anglais, puis planteur et enfin artiste autodidacte, eut une existence presque aussi rocambolesque que celle de son Robinson révéré.
Tout en se défendant d’avoir une patte d’écrivain, Dumoulin en trousse assez joliment le récit dans une préface à son livre illustré: il a assisté aux guerres de l’Indépendance étasunienne, à mille tempêtes désastreuses et à des incendies. Lors de la prise de Grenade, il s’improvise soldat pour la défendre et se fit bravement blesser. Il a rencontré des esclaves noirs et ceux qui les exploitaient. Il eut aussi l’occasion de visiter Trinidad et Tobago.
Sans oublier les bouches de l’Orénoque, où l’aventurier de Defoe fit naufrage…
Paul Morand: Monsieur Dumoulin à l'isle de la Grenade: description vraie et pittoresque d'un voyage fait par un citoyen de Vevey, planteur et peintre amateur, entre les années 1773 et 1782, Paudex (Suisse): Éd. de Fontainemore, 1976
Françoise Bonnet Borel: Dumoulin, peintre veveysan, dans Vibiscum, 2, 1991. (Ouvrage moins littéraire, plus minutieux.)
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11.02.2010
Quand notre cathédrale s’appelait Notre-Dame

Au Moyen Age, l’harmonie architecturale des cathédrales était moins apparente qu’aujourd’hui, car leurs flancs étaient camouflés par des maisons à colombages coiffées de chaume. Le plus bel édifice gothique de Suisse ne faisait pas exception: un agglomérat d’édicules profanes semblait greffé à sa noble taille en molasse comme le lichen des chênes, ou des nids de guêpes en guirlande. Au début du XIIIe siècle, les alentours du beffroi de Notre-Dame de Lausanne - 50 ans avant sa consécration par le pape Grégoire X - bourdonnaient d’activités populaires et commerçantes. Avec l’autorisation du Chapitre, des échoppes d’artisans aguichaient à l’envi les chalands les plus riches. La mercière Clarmunda leur vendait du drap de Flandres, des brocarts d’Italie. Le potier de l’actuelle rue Charles-Vuillermet des gubulets (gobelets) en céramique ou des chandeliers en étain. Dans la boutique de l’orfèvre Vullelmus, le marchandage prenait un tour plus distingué: ses rubis en cabochon, ses émeraudes enchatonnées dans des parures et ses croix-reliquaires en or massif provenaient de la cour du suzerain savoyard de Chambéry, ou de l’entourage de Louis IX à Vincennes. A la croisée des venelles, on buvait de l’hydromel chez le tavernier. Pour sceller des lettres de change, on poussait la porte de son voisin, le tabellion, un écrivain public qui avait aussi fonction de notaire.
Or, il n’y avait pas que des rupins qui souillaient les bords de leur houppelande sur le pavé boueux de la Cité. Des va-nu-pieds venus des autres collines y pataugeaient pour mendier, admirer le Christ en gloire du Portail peint de la cathédrale et, invoquer la protection de Notre Dame. En ce siècle de catholicisme fervent, toutes les prières allaient encore à la Vierge, et le droit au culte marial était dévolu à tous les citoyens. L’éperon rocheux de son magnifique sanctuaire accueillait tous les riches et tous les pauvres.
Un refuge éternel: neuf siècles plus tôt, leurs ancêtres Lousoniens de Vidy s’y étaient repliés pour fuir les barbares.
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