12/02/2022

Lèvres masquées, yeux rieurs 

Il y a sept ans, des experts allemands en motricité bucco-faciale avaient repéré parmi les 17 muscles qui actionnent notre sourire un minçolet appelé risorius. Fluet et secret, ce ligament «attire en arrière et en dehors une commissure sans faire apparaître les dents». C’est lui qui illuminerait la Joconde, ou le visage opalin de la romancière vaudoise Alice Rivaz (1901-1998). Deux sourires qui affleurent, émeuvent sans renchérir. Il en est d’autres, dont on ne garde que le souvenir en raison d’un certain masque qui les dissimule dans quelques espaces publics et auquel on risque de s’accoutumer…

Naguère, le sourire était surtout labial. Ça se faisait encore avec les lèvres. Pour remercier, ironiser, épancher de la bonne humeur, de la tendresse, poser devant un photographe officiel, etc. Avec les mesures sanitaires, nous avons appris à exprimer ces civilités avec les yeux, les sourcils, les mains. Plus simplement en les disant - d’une voix certes cotonneuse et indistincte. Or une fois libéré de l’étouffoir en polypropylène bleu, on ne songe plus à parler mais à aspirer profondément la lumière du jour. Quitte à décevoir l’interlocuteur: il vous croyait affable, il vous découvre malintentionné. Vos prunelles annonçaient de l’affection, votre bouche lui apparaît cruelle. Les expressions «tomber le masque» et démasquer y retrouvent alors leur acception péjorative: révéler des intentions funestes. «Le masque est si charmant, écrivait Alfred de Musset, que j’ai peur du visage»…

Chez nous, le sourire est étymologiquement un «en dessous du rire», tandis que chez les singes, il manifeste un instinct de peur. Ou de soumission: « Je te montre mes dents supérieures pour t’assurer que je n’ai pas l’intention de te mordre», ferait un proverbe chimpanzé. Les humains en ont forgé de plus enjoués: «Les larmes sont l’extrême sourire», écrit Stendhal. «On peut sourire et pourtant être un scélérat», dit Shakespeare.

 A cet exercice, les Chinois sont les plus jubilatoires: « Sourire trois fois par jour rend les remèdes inutiles.» Et les Russes les plus circonspects: «Je ne comprends pas ce qu’il y a de drôle»,  font-ils à l’étranger qui les salue d’une mine trop épanouie. A Moscou, dévoiler publiquement ses dents est un signe de vulgarité, «une grimace de cheval»! Mais je crois que les Russes convienne que ce n’est pas celui de la Joconde.

 

05/02/2022

Alpinisme et rêves d’envol

Par ces temps de déprime, il est naturel d’aspirer à une évasion rafraîchissante. Par exemple en éteignant son poste de télé à l’heure des infos. Ou, comme votre voisine Irma Polachon en sortant le chien pour fuir les ronchonnements de son époux. Après que l’épagneul l’eut fait escalader la colline de Montriond, elle s’est désengluée du marasme conjugal en humant (sans masque!) un air consolateur, non vicié, celui que les alpinistes appellent l’air des cimes. Faut-il rappeler que pour de nombreux Vaudois, l’alpinisme est non seulement un loisir, mais un influx instinctif et atavique qui les éperonne aux jambes? Et cela s’agrémente d’une bonne connaissance du vol différencié des oiseaux. On grimpe au plus haut des crêts afin d’y voir s’élever encore davantage, et planer, ces créatures auxquelles on s’identifie, comme dans les contes orientaux, et qui nous font voler par procuration. Pour les imiter prosaïquement, l’homme a inventé le vol-à-voile, le deltaplane, le parapente. Moins sportivement le drone, cet alter ego en fibre de carbone auquel on fait accomplir par télécommande des loopings vertigineux sans se fatiguer.

Il y a un siècle, des Lausannois pareillement indolents allaient en famille le dimanche dans les ports lacustres – ou dans les gares, sur des terrasses d’aéroport – pour se distraire en contemplant le départ des autres. Cela leur rappelait le temps des colos d’été où, sur un talus, les enfants participaient au lancement d’une myriade de baudruches multicolores, à la tige desquelles chacun avait suspendu un message personnel adressé à un destinataire inconnu d’outre-montagnes, voire d’outremer. 

Voyager en sa tête, est aussi une façon de se désencombrer, et ce rêve icarien peut se réaliser d’une manière autosuggestive: Maurice Pittet, sublime peintre de Romainmôtier mort à 62 ans en 1999, soit une vingtaine d’années avant le Covid 19,  était de tempérament joyeusement atrabilaire. Il m’expliqua qu’il parvenait à s’extirper de ses ruminations et des soucis quotidiens, en se criant à lui-même: «Fous-toi de ça, vois grand!»

Cette thérapie personnelle était opérante: Pittet éprouvait aussitôt la sensation voluptueuse d’être propulsé au plus haut du ciel, pour s’y «désénerver". Elle était euphorisante, l’air trop pur ayant comme on sait un effet narcotique, même en imagination. L’illusion s’évanouissant, le peintre romainmonastérien se retrouvait «le front collé au plancher des vaches.»

22/01/2022

L’oiseau de l’an, c’est l’alouette

Sa chair serait délicate et goûteuse, mais on n’en mange plus depuis qu’il est inconvenant de capturer des passereaux. Pourtant, l’Alauda arvensis, alias l’alouette des champs, que l’association Birdlife Suisse a élue oiseau de l’année 2022, est encore chassée en France, en tant que «gibier de passage» et à l’aide de techniques traditionnelles, dont celle du miroir. Un instrument qui a donné une expression imagée désignant un piège, un attrape-nigaud fascinant. Au réel, le miroir aux alouettes se compose d’un arc en bois incrusté d’éclats d’acier étincelants. Des oiseleurs s’en servent impitoyablement, mais vous ne trouverez plus l’alouette au menu des grandes cartes de l’Hexagone. Et si, en Provence, certaines proposent des «alouettes sans tête», ce ne sont que des paupiettes de boeuf au corps fuselé… Quant au fameux pâté d’alouette, rien à voir non plus avec le pauvre volatile auquel une chanson voudrait plumer la tête, le bec, les ailes, etc. Il s’agit encore d’une tournure idiomatique indiquant une disproportion. En une recette fictive, elle associe l’oiselet à une espèce plus volumineuse: «Pour faire du pâté d’alouette, prenez un cheval et une alouette… » Bref, si on lui confère cette année une protection accentuée, ce n’est pas à cause des chasseurs ou de gastronomes subversifs. Notre héros se raréfie pour d’autres raisons.

 

Se nichant au sol, préférant une végétation courte et clairsemée aux arbres ou boqueteaux, l’alouette des champs peine à trouver un site de nidification qui lui convienne. Car depuis les années 1970, l’industrialisation accélérée de l’agriculture la prive de sa pitance naturelle - insectes, lombrics, araignées, etc. Aussi délaisse-t-elle les prairies du Plateau, et elle se sentirait en danger sur nos alpages. La voici donc une victime emblématique des dysfonctionnements environnementaux. Ne survivra-t-elle qu’en images d’archive, ou dans nos proverbes et comptines?

Pour la repérer à son rare passage, retenons que son plumage brun est strié de noir, frangé de blanc aux ailes. Elle a une courte huppe. Quant à son ramage, il devient jubilatoire en période nuptiale. En plein vol, c’est un flot continu de trilles et de babils amoureux pouvant durant cinq minutes, le temps d’une sérénade acrobatique. Shakespeare s’en inspira pour faire dire Roméo à Juliette: «C’était le rossignol et non l’alouette dont la voix perçait ton oreille craintive».

Birdlife.ch