18/03/2018

Un équinoxe enrhumé et sans hirondelles

Il y a un siècle, on se réjouissait du passage de l’hiver à la belle saison en se référant à l’ordo du missel de Monsieur le Curé, à l’Almanach du Messager boiteux, ou au calendrier offert en prime par le pharmacien de Palézieux. Plus bonnement, en voyant fleurir les magnolias, ou des crocus  mauves sur le chemin de l’école. Mais dans les foyers, le retour du printemps n’ensoleillait pas tout le monde: votre cousine Ida se mouchait comme une pleureuse. L’ovale de son visage se perlait de larmes allergéniques, évoquant une piéta de la Renaissance - avec moins de majesté: son nez enchifrené par le rhume des foins la faisait plutôt ressembler au lapin albinos du clapier familial. L’ allergie était causée par la poudre dorée d’un jeune frêne en pleine pollinisation, planté en amont de la villa d’Ecoteaux. Tandis que, dans une chambre obscure aux cloisons closes, cette pauvre Ida piaulait en solitaire, sa blonde et virevoltante cadette Mado s’en allait cueillir les premières orties sur les berges rocailleuses du Corjon. Et sans s’embarrasser de gants en caoutchouc: elle avait un flair forestier, des doigts agiles sachant prélever des feuilles piquantes sans se blesser, et déjà un ton autoritaire quand vous l’interrogiez: «Il suffit de couper ta respiration juste à l’instant où tu les détaches ». Après quoi, ses trophées urticants étaient jetés dans une soupière avec des patates, du persil frisé et des lardons.
Aujourd’hui, l’équinoxe de mars devient une question plus sérieuse.  Une observation de l’évolution de la flore locale n’y suffit plus. Les seuls gens capables de le fixer à la minute près (celle où «l’équateur se traverse par le soleil dans le sens ascendant») sont des savants d’Iena, de Stanford, d’Osaka. Ou des astrophysiciens au nez tellement rivé sur leurs ordinateurs qu’il n’auraient pas l’idée de le lever vers le ciel. Ils vous expliquent le phénomène du printemps avec un jargon qui se décline en «bits», en «octets», que sais-je? en «multiplets.»
Et c’est tant pis pour l’hirondelle de fenêtre qui ne revient plus. La poétique aronde des poètes se raréfie, elle ne fait plus le printemps. D’ailleurs, dans notre univers informatisé, elle ne pourrait que trisser ou gazouiller. Elle ne sait pas "twitter".

08/03/2018

Tours de manivelle et antiquité du poivre

Il se broie comme les céréales des hauts moulins à vent de Hollande, mais à votre table une modeste tige moletée en bois suffit pour le moudre. Noir, blanc, rouge ou vert, le poivre (piper longum ou piper nigrum en latin) était, déjà au IVe siècle avant J.-C., l’exhausteur de saveurs culinaires le plus répandu au monde. Une denrée rare, aussi coûteuse que l’or, et jusqu’à servir de monnaie d’échange entre tribus ennemies. Tout comme le sel, auquel désormais il s’accouple en tandem condimentaire sur la nappe des restaurants. Les Thaïlandais, eux, préfèrent associer le poivre à de l’ail pour épicer leurs potages piqués de coriandre et lactés à la noix de coco. Dans leur quartier cossu de Mayfair, les Londoniens paillettent de ses grains leur indéfectible eggs & bacon matutinal.
Chez nous, Armande Compondu le cultive en un carré sacro-saint de son potager de Goucougnens-sur-Rolle, en raison de prétendues vertus médicinales. Le poivre, assure la frénétique veuve, est diurétique et anti-bactérien. Une épice efficiente contre la migraine chronique des épouses et les douleurs rénales des maris. Ou d’amants peu entreprenants…
Hélas, ses infusions jaunâtres ne guérissent ni ne ragaillardissent personne. En tout cas pas ce dadais de Firmin Jolidon, un jeune escogriffe qui tâcheronne dans les vignobles alentour. Il lui rend quelquefois des services horticoles en échange d’une tasse de tisane agrémentée de sucreries poivrées, mais qui le font plutôt tousser! Le poivre, il ne l’apprécie que mouliné sur une fondue ou dans les malakoffs de l’Auberge de Luins, sans trop se soucier de ses provenances.  Et en ignorant que ses pépites couleur cachou sont cueillies outremer un peu à la façon dont lui-même récolte les perles juteuses de notre raisin de La Côte vaudoise, entre Féchy et Tartigny.  Là-bas, en Malaisie, à Madagascar, au Brésil, ou dans le Sichuan chinois, le poivre se développe pareillement en grappes, mais sur des limons aux structures sédimentaires encore plus contrastées. Il bourgeonne le long de lianes grimpantes, en générant une riche diversité de crus, et des diaprures non seulement colorées mais gustatives.
Faire Atchoum sur les napperons brodés d’une vielle dame qui vous offre le thé, serait peut-être moins impoli qu’un manque d’érudition élémentaire.

25/02/2018

Astrologie pékinoise et demi-loup fantasque

Comme votre quotidien l’avait annoncé le même jour, nous sommes entrés le16 février dans l’année chinoise du Chien. Un cycle de 12 ans au cours duquel le charmant aboyeur symbolise partout dans le monde une propension à l’honnêteté et à la fidélité. Plus prosaïquement à de l’appétence pour la viande. A Pékin, des ploutocrates lui servent des restes de canard laqué. En Franche-Comté, il se régale d’un bout de saucisse de Morteau. A Payerne, il grignote des reliefs du banquet des Brandons sous les bancs de la Halle des fêtes. C’est pourquoi le chien chérit la personne qui le nourrit et lui caresse l’échine.
En retour, il lui lape la main. Cette complicité vieille de 33 millénaires serait de fibre guerrière. Une osmose chimique entre compagnons de chasse. Depuis, leur relation s’est modernisée; le chien s’est humanisé. Discipliné à la policière, il flaire à distance les trafiquants de coke et les porteurs d’armes - la puissance de son odorat est 10 000 fois supérieure à la nôtre. Il vous immobilise un fuyard par deux ou trois savants coups de pattes. Selon des analyses récentes de l’Institut Curie de Paris, il parvient à détecter dans les hôpitaux une tumeur cancéreuse, des crises d’épilepsie. Il canalise «psychologiquement les troubles d’un enfant souffrant d’hyperactivité.»
Tant d’exploits dont mon «Bojas» était incapable. Je vous parle d’un spécimen au poil soyeux couleur corbeau né d’un berger allemand et d’une louve! Un croisement programmé par quelque dresseur de petits monstres destinés à devenir à la fois dociles et agressifs. Dépourvu de pulsions belliqueuses et désespérément indocile, ce chiot-là fut illico éjecté par l’éleveur. Je le repérai en 1978 au refuge de la SVPA de Sainte-Catherine. A deux ans, il se révéla un faux loup-garou au corps imposant et svelte, avec museau de blaireau et oreilles à géométrie variable. Jamais agressif, il aurait pu faire des câlins presque inconvenants à un cambrioleur… Bojas était de caractère fantasque, folâtre, folichon, amoureux de phénomènes naturels. Dans les ultimes frimas de l’hiver joratois, il bondissait au milieu des crocus violets, se profilant sur la blancheur des neiges avec une élégance toute calligraphique.
Me reviennent en rêve ses sauts courbés dessinant des hiéroglyphes égyptiens, des caractères chinois.