02/12/2017

Elle déteste le vent d’hiver mais adore la neige

C’est à dix ans, dans une ferme hospitalière de L’Etivaz, qu’on a compris la réalité charnelle de la vache. Une bise sifflait violemment aux lucarnes grillagées de l’étable lorsqu’à l’intérieur fusa une tiédeur souveraine et odorante - douceâtre, ammoniaquée: celle qu’on respira sans doute quelque part à Bethlehem. Car la Ninette aux Henchoz vêlait d’un génisson à l’émotion générale de la maisonnée, et sous la surveillance barbue d’un vétérinaire accouru de Château-d’Oex.
Les gens du Pays-d’Enhaut n’assistaient-là qu’à une délivrance rituelle. Mais pour un gamin non damounais, élevé à Lausanne, le spectacle fut une hallucination, un miracle. La vache ne se résumait plus à quelque caricature fromagère, avec cornes et boucles d’oreille, souriant sur des boite rondes de supermarché. Elle incarnait l’histoire immémoriale de toute forme de maternité.
Celle aussi d’une paysannerie qui, en amont du Chablais vaudois, perpétue une transhumance verticale par des montées à l’alpage. Dès juin, nos modzonnettes se font légères, papillonnesques; sinon grimpières et cascadeuses. A la désalpe de septembre, quand il faut bien redescendre, elles ont pris de l’âge et du poids, et affrontent un climat moins hostile pour mettre bas dans une grange à altitude moyenne.
Comme dans celle de mes amis Henchoz. Eux savent qu’une vache ne craint pas le froid, protégée qu’elle est par un pelage rembourré. Qu’elle se contente d’un lit de paille pour se réchauffer, de foin et de céréales ensilées pour se nourrir. Leur Ninette ne déteste que la pluie, et surtout ce vent qui emporte les tuiles des toits et qui - si l’on en croit une expression idiomatique - irait jusqu’à la décorner…
Cela dit, la vache laitière adorerait la neige! En juillet passé, le Musée national suisse de Zurich la présenta comme une des figures emblématiques de notre pays. Elle y eut pour concurrents le bouquetin, la marmotte et le saint-bernard… Fallait-il vraiment choisir? Personnellement, j’ai opté pour elle, parce qu'elle est aussi universelle que son lointain cousin le Minotaure de la mythologie grecque - en plus débonnaire quand même, car elle ne dévore pas des enfants.
Elle est aussi populaire que son arrière-grande-tante Io. Une amante de Zeus métamorphosée en vachette un brin intello. Aujourd’hui, elle est la déesse favorite des cruciverbistes.

25/11/2017

Novembre peut avoir des beautés tardives

Le moins populaire des mois a commencé par une Fête des morts, et il est sur le point de s’achever par un jour consacré à l’apôtre André, qui fut crucifié 30 ans après Jésus, à Patras, sous Néron. Novembre a ainsi des raisons d’être honni déjà pour des raisons calendrières. Vers la fin surtout: ses pluies deviennent glaciales, venteuses, floconneuses. Des fermes de Plan-sur-Bex, il fait échapper une odeur de choux bouilli à la couenne de caïon - les dimanches, celle d’une soupe à la châtaigne.
Plus en aval, un SDF hirsute mâchonne bruyamment un vieil oignon trouvé sous le Pont-Bessières.

Or sa précarité n’est pas sans préoccuper deux politiciens «à fibre sociale»: dans un restaurant du Grand-Chêne à nappes de lin, ils en devisent gravement tout en déglutissant de façon pareillement clochardière une pleine bourriche d’huîtres d’Arcachon.
Pendant ce temps, dans l’allée aux platanes géants de Dorigny, l’oxygène s’est moisie et jaunie comme les feuilles palmées qui en tombent. Mixture de fragrances de limace écrasée, de cacas de mouette et de semelles boueuses d’ados jogueurs. Plus tragique encore est l’apparition, entre deux troncs, d’un roi de l’immobilier en train de salir ses mocassins Gucci à bouclettes. Le maladroit a voulu prospecter lui-même l’étanchéité des berges droites de la Chamberonne, or le voilà qui patauge et couine jusqu’à vous fendre le coeur.


Aux jardins de la Ville de Lausanne, les paysagistes municipaux, eux, n’ont pas le temps de geindre, accaparés qu’ils sont par l’installation de protections hivernales: rabattre au ras de sol les aromatiques, couvrir leur souche d'un paillage… Par civisme professionnel, ils se moquent des intempéries qui entravent leurs travaux. En retour (en remerciement!), les froidures de cette fin d’automne revivifient leurs sangs et leur confèrent des joues de varappeur. Ils n’ont pourtant pas gravi une montagne. Ils ont préparé un potager…


Leur bravoure fait mentir les adages qui réduisent la fin novembre à une période de passivité grelottante, de mélancolie brune. A leur exemple, allons y chercher des lumières. En se relevant la nuit par exemple, et traverser à pied la miauffe forestière d’une houillère située entre Maracon et Semsales.

Au bout du chemin pluvieux une vive aurore fera flamboyer la Veveyse.

18/11/2017

Après votre canapé, ils colonisent le Web

Il suffit de ne pas être allergique à leur poil pour que leur mystère vous enjôle. Sur Internet, il en miaule au fil des jours et des heures, et cela depuis vingt ans. Les chats se sont vertigineusement mondialisés. Aux palmarès d’Instagram, Flickr ou Pinterest, c’est leur frimousse de panthère inoffensive qui emporte le plus de suffrages: témoignages émerveillés ou drolatiques, agrémentés de vidéos. Voici le Raminagrobis de La Fontaine sacré «roi du clic et du partage digital». Le chien le suit de près, précédant le lapin, le cacatoès, le python réticulé, voire l’araignée venimeuse…
Ces statistiques récentes ont réjoui Mlle Céleste, de la rue des Mousquines. Elle ne s’est «mise à l’ordi" que par amour de la gent féline et pour y puiser une science qui lui permet d’en énumérer les races: l’abyssin, le York chocolat, le Maine coon, le ténébreux Manx à vibrisses électrifiées des îles irlandaises… Or à ces aristochats qui réclament de la dorade découpée en étoile dans des plats en porcelaine, elle préfère son «Caramel». Un européen mafflu à pelage carotte, dont les iris blonds s’allument quand un moineau volète aux fenêtres.
Il a aussi le mérite d’apprécier des croquettes servies dans une plébéienne coupelle de métal, si l’on en juge par une image que sa maîtresse a postée sur son compte Facebook. J’en suis un des rares admirateurs: je trouve touchante l’expression de dépit et d’abnégation de son gros rouquin.
Ce brave chat du quartier de Mon Repos n’aura jamais la célébrité universelle d’un ancien compatriote à pelage noir qui, lui, a eu l’honneur d’être dessiné (plutôt que mal photographié) en 1896 par un vrai artiste. Cette année-là, le peintre, graveur et sculpteur Théodore-Alexandre Steinlen (1859-1923) en conçut un plus noir que noir, pour l’enseigne d’un fameux cabaret du XVIIIe arrondissement. Les Parisiens ignorent que ce grand matou montmartrois nimbé d’un disque ourlé de rouge, et qui se vend en poster dans le monde entier, fut l’oeuvre d’un raminagrophile natif de Lausanne.
Avant de le figer avec de grands yeux d’or ovales, Steinlen l’avait sensuellement esquissé plusieurs fois à l’encre noire et au crayon gris, en petit fauve joueur, souple et couleuvrin. Parfois élastique comme une arabesque.