30/12/2021

Collectionnite, une passion biscornue

En revenant de l’école, Florian Millevuit remplissait ses poches de divers objets ramassés sur le trottoir. Cette manie exacerbait sa mère lassée de les rapetasser: «Marre de ces cailloux, capsules de boissons gazeuses, noyaux d’abricot et surtout de ces clous à soulier qui font des trous dans ton paletot!» Florian vouait à ces trophées de misère une sorte de vénération cultuelle. Il avait fabriqué un caisson à tiroirs pour les compartimenter selon la valeur qu’il leur accordait.

 Trente après, il ne troue plus ses poches mais s’intéresse toujours aux cailloux, et pas à n’importe lesquels: il collectionne des cristaux de quartz alpin qu’il dispose pieusement dans des écrins de velours. Ils proviennent du Haut Hasli, dans le canton de Berne. Il en a prélevé lui-même en Valais, dans la vallée de Zermatt et sur les flancs méridionaux du Finsteraarhorn. Aurait-t-il dompté sa manie juvénile pour en faire sereinement un violon d’Ingres, une activité pratiquée par des personnes très raisonnables? Or la maturité d’esprit de ces dernières est, dans plusieurs cas, contestée par Werner Muensterberger (1913-2011). Ce psychanalyste étasunien compara cet attachement à  des bibelots et breloques à l’affection d’un bambin pour son doudou, soit pour un «objet transitionnel apaisant des craintes existentielles»… Une façon détournée, moins inélégante, de sucer encore son pouce.

En 1930, le poète Pierre Louÿs, en ses Aventures du roi Pausole qu’Arthur Honegger mit en musique, fait la différence «entre ceux qui sont placard, amassant des objets d’art pour leur seul plaisir, et ceux qui sont vitrine, exhibant leurs trouvailles, mais tous ont la collectionnite aigüe.» Collectionnite: le suffixe -ite sonne comme une maladie inflammatoire, et ceux qu’elle affecte prennent des noms biscornus: le collectionneur de porte-clés est un copocléphile alors que le philuméniste jette son dévolu sur les boîtes d’allumettes, le filubanomiste sur les boutons de veston. Quant au schoïnopentaxophile, dont le nom déboussole mon correcteur électronique, il collectionne des cordes de pendu! 

Moins sépulcraux sont les boximusicophiles, avec leurs boîtes à musique de Sainte-Croix, les avrilopiscicophiles qui répertorient les poissons d’avril dans la presse, ou Vladimir Nabokov qui capturait des papillons sur les hauts de Montreux où il s’était établi en 1961. Avant sa mort, en 1977, l’écrivain céda son impressionnante collection au Musée de zoologie de Lausanne.

20/11/2021

Histoire des cygnes du Léman 

Ils sont quelque 400 aujourd’hui à cingler ou barboter dans ses eaux et à coloniser ses rives. Il y a 50 ans, ils étaient trois fois plus nombreux, et à l’origine il n’y en avait que deux, et cela ne remonte qu’à l’an 1837! Non, le cygne n’est pas un enfant biologique de notre lac, et c’est une première instruction qu’on retient de la visite nyonnaise d’une expo qui lui est consacrée au Musée du Léman*. Même s’il partage avec les vaches autochtones la primeur sur nos cartes postales (à lui l’adret, les versants solaires, à elles l’ubac et ses herbes tendres), c’est un allochtone acclimaté. Le cygnus olor - c’est son nom scientifique - est d’ascendance scandinave, tels l’eider à duvet, l’oie cendrée ou l’élan à ramure arborescente. Mais au Danemark, il est couronné comme un emblème royal.

Le premier couple fut importé à l’initiative d’un magistrat genevois qui voulait empanacher le panorama du Petit-Lac, et cela suscita d’abord de la curiosité, voire un brin de déception féminine. Accourues depuis leurs châteaux de l’arrière-pays nyonnais, des patriciennes en crinoline de la «bonne société» regrettèrent d’avoir été quelquefois complimentées, par de vils flatteurs, pour leur cou de cygne: « Non, le mien n’est pas si long, ni onduleux.» 

Mais finalement l’oiseau fit merveille par sa blancheur nacrée, la grâce aérienne de ses plumes, et il réincarna le symbole ailé que les astrologues avaient inscrit parmi les constellations. A la Faculté des Bastions,  les hellénistes rappelèrent qu’il avait été un avatar de Zeus, les philosophes que Socrate lui-même aurait évoqué son chant ultime avant d’absorber sa suicidaire ciguë. Et leurs collègues théologiens évoquèrent Martin Luther, un des pères de la Réforme, annonçant que l’Eglise nouvelle aurait «comme le cygne, des pieds palmés se dressant sur des bases fermes pour ne plus jamais sombrer». 

Depuis, le cygnus olor a proliféré sur tout le Léman, et il y règne en majesté. En raison d’une trachée obstruée, il est peu audible, mais les plumes de ses ailes froufroutent avec cadence et vrombissent si mélodieusement qu’on y reconnaît parfois le violoncelle de Saint-Saëns, le Schwannengesang de Schubert, et la plus populaire, la plus raffinée des chorégraphies lacustres, qui confère à notre Léman une aura tchaikovskienne.

 

https://museeduleman.ch. Jusqu’au 18 septembre 2022

 

09/10/2021

Lausanne fière de son italianità

Dans une brasserie de Montparnasse, une Parisienne me croyait Berrichon ou Ardéchois: «Ah! vous avez l’accent de Lausanne? Vous bénéficiez quand même du voisinage de la France… » 

- Oui Madame, mais de celui de l’Italie tout autant.

D’autres Romands sont pareillement fiers de cette mitoyenneté culturelle avec la nation héritière de l’Empire romain - qui a laissé de beaux vestiges à Nyon, Avenches ou Vidy. Certains Vaudois savent que leurs archives médiévales sont conservées à Turin, qui fut la capitale des souverains de Savoie (les leurs jusqu’en 1536) avant d’être en 1861 la première de l’Italie. Unifiée, celle-ci devint un vivier d’ouvriers qualifiés en génie civil, auxquels la Confédération fit appel. Dès la fin du XIXe siècle, ils affluèrent d’abord sur le site du percement du Gothard, puis pour d’autres chantiers: jusqu’à l’orée des années 90, près de 5 millions d’Italiens ont vécu et travaillé en Suisse. Il y a 40 ans, ils étaient 600 000, soit les 54% de la population étrangère du pays. Aujourd’hui, ils sont près de 130.000.

Au Musée historique de Lausanne, l’exposition Losanna Svizzera * rappelle que la capitale vaudoise a eu recours, elle aussi, à ces bras transalpins pour redessiner la ville. Au coeur de la rétrospective, flamboient une iconique Vespa Primavera, la réplique d’une épicerie transalpine et plusieurs générations de cafetières piémontaise. Passé le sulfureux titre universitaire lausannois accordé à Mussolini en 1937, on s’arrête devant des photos mémorables: ouvriers se passant des valises par les fenêtres d’un train, ou à l’oeuvre pour la construction d’hôpitaux, de bâtiments industriels, d’autoroutes."Si les ponts et les maisons de la région pouvaient parler, ils le feraient en italien!", ironise un maçon retraité.

Ces « soldats du travail au visage et aux mains de vieux bois», tels que Chessex les dépeignit dans Le portrait des Vaudois (1969), avaient connu des années difficiles, victimes d’une xénophobie lancinante. Or «appelés en Suisse pour leur bras, ils se sont révélés être des hommes», comme disait Max Frisch. Des héritiers de Michel-Ange qui ont rendu notre contrée prospère en lui instillant le goût de leur langue, de l’espresso bien serré, et d’une opulente gastronomie que nous aimons: c’est à la rue de Bourg que s’ouvrit en 1958 la première pizzeria de Suisse. Cela s’appelait déjà Chez Mario.

www.lausanne.ch/mhl