04/09/2018

Sont elles faites d’ailes ou de dents?

Si le cycle saisonnier des libellules commence en mars, c’est septembre qu’elles profilèrent avec diversité. Moins hargneuses que le frelon, plus corsetées que le bourdon mais pas zonzonnantes, elles rivalisent d’élégance avec les lépidoptères du parc Denantou, alors qu’elles ne sont pas des papillons. A l’école de Montchoisi, Mlle Perruchard, était formelle: «Elles appartiennent à l’ordre des odonates, du latin odonata, du grec odon, «dent», et du suffixe ate, «pourvu de », nasillait-elle. Car leurs mandibules très dentées en font de redoutables prédatrices.» Mais notre prof ne leur ressemblait que par son échine gracile…

D’où vient ce nom de libellule? La réponse des entomologistes varie. En France, son origine serait moins belliqueuse: de libellus, qui, dans la langue de Virgile, signifie «petit livre». Allusion à leurs ailes qui sont un rien relevées aux marges en feuillets de calepin. En Espagne, on associe ce nom à libra, qui en latin désigne la balance, et dont il serait un diminutif évoquant les élytres de l’insecte, leurs oscillations métalliques, leurs notes heureuses de clavecin. 

Au prisme d’un microscope, l’aile nervurée de la libellule scintille telle la résille grise d’un vitrail néo-gothique. (Même si, chez l’agrion mâle, l’abdomen vire au turquoise des mosquées persanes.) On l’a comparée à la toile de l’araignée épeire des jardins, et, au Japon, à l’île centrale de l’archipel à cause de sa silhouette dentelée et de ses franges soyeuses.

Or cette fine demoiselle des marécages et fontaines est dotée d’une forte mâchoire et d’une musculature herculéennes qui lui permettent de capturer ses proies en plein vol, en les désarçonnant par des acrobaties irrégulières. Il lui arrive de planer sur place comme l’hélicoptère, ou à reculons comme le colibri, puis de plonger en piqué tel l’épervier sur d’autres insectes, parfois aussi lourds qu’elle. Sachant qu’elle-même pèse un gramme et quelque, pour un fuselage de 8 cm et une envergure de 10, il s’agirait de paons de nuit, de papillons sphinx tête-de-mort, voire d’autres libellules! Ces trophées, elle les transporte durant 4 jours sur une distance de 94 km, et à la vitesse de 36 km/h, pour enfin les mastiquer à son aise sur le pétale d’un nénuphar blanc, ou la branche d’un genévrier sicilien.

Suivra une digestion méditative toute libellulienne.

18/08/2018

Montreux, une fantaisie pâtissière

La frénésie du 52e festival de jazz s’étant résorbée, Montreux a recouvré dès la mi-juillet sa sérénité Belle-Epoque, avec ses flaveurs capiteuses de violette fanée et de sucre d’orge. Au soleil d’août, des vestiges jugendstil s’y ravivent comme dans ces dioramas où l’on soumettait une même fresque à un jeu varié d’éclairages. Notre Nice lémanique redevient songeuse, kitschissime et tarabiscotée, crémeusement montée en gâteau à la mode de grands-mères locales. 

Félicien Miaution, un Montreusien de souche qui a grandi à La Rouvinettaz, n’oublie pas que la sienne rassemblait chaque dimanche sa nombreuse progéniture autour d’un kouglof truffé de  châtaignes. Une recette toute à elle, agrémentée d’un zeste d’orange, pour instiller à la nouvelle génération de la curiosité pour les saveurs anciennes.

Dans une boite à biscuits des années trente, cette fine cuisinière conservait quelques reliquats que son Félicien dépoussiéra au galetas familial au lendemain de sa mort. Le profil ivoirin de l’impératrice Sissi illustre en médaillon le couvercle du coffret, en compagnie de chats angoras enrubannés sur un fond lacustre sillonné de bateaux à vapeurs. A l’intérieur, il y avait des fleurs séchées, des bonbons à l’angélique. Plus une lettre manuscrite dont la signature en zigzags historiés désigne un probable soupirant anglais, avec lequel elle avait dû n’échanger que des regards sur le quai de Vernex. Du Léman leur provenaient des cris d’amour du harle-bièvre à bec d’or. Dans leur ciel tournoyait un couple de cormorans.

Depuis, d’autres quais plus importants ont été gagnés sur le lac, avec une luxuriance végétale inouïe: goyaviers du Brésil, jujubiers à drupes ovoïdes d’Anatolie. Ou, plus intéressant, un myrte surnommé le «rince-bouteille» qui est situé au bord du quai Jean-Jacques-Rousseau. Car cet arbuste australien se hérisse d’étamines rouges, offrant un aspect de brosse à ses inflorescences.

Cette pléthore d’exotisme artificiel écoeure un peu Félicien Miauton: «Je ne me plonge dans l’âme vraie de ma ville qu’en tournant les pages de son passé. On apprend qu’elle avait été plus glorieusement un hameau rural, un agglomérat de fermes vigneronnes, puis une villégiature romantique accueillant d’illustres poètes anglais ou russes.  Aujourd’hui, elle ne sent plus l’air du large, ni même le cher kouglof au zeste d’orange de ma Mamy. Mais l’huile un peu rance d'un Big Mac.»

11/08/2018

Une fin d’été de romance au balcon

En visitant le château de Voltaire à Ferney, qui vient d’être restauré après 3 ans de travaux, Lulu Borgeaud de Chavannes-de-Bogis y a surtout humé les hautes essences du parc: des feuillus séculaires ombrageant 20 hectares de verdure. Le philosophe y aurait musardé avec des zélateurs après la parution, en 1759 à Genève, de son conte devenu universel Candide ou l’Optimisme, qui se conclue comme on sait par «il faut cultiver son jardin». Une règle signifiant en gros qu’il ne faut pas exagérément se mêler des affaires du monde. 

Férue de jardinage et de plantes diverses, Lulu la Chavannaise l’avait bien en tête, mais pour en tirer 260 ans plus tard une leçon toute personnelle. Considérant qu’en son village, elle jouissait d’un espace cultivable nettement moins grand, elle décida d’en faire un microcosme, un Ferney miniature en quelque sorte, mais en surplomb du monde. En apesanteur. 

Donnant de biais sur un cours rectiligne appelé chemin de Travers (ça ne s’invente pas), c’est un balcon d’un mètre sur trois, où l’on ne peut se dégourdir ni lâcher son chien. Mais Lulu y a mis à l’aise son chat Merlin, un maine coon dont le pelage mordoré se duvète par endroits de pointes malicieuses. Le maître matou y rêvasse sur un coussin entre deux pots de dahlias et des semis de tomates, ou de petits pois, de mini-potirons… Les balcon exigus n’autorisant que des cultures restrictives, soit de fruits et légumes prenant peu de place ou se développant en hauteur, Lulu se mit à fredonner sur l’air de la comptine du corbillon*: «Sur mon petit balcon, qu’y met-on? Du rampon, des fleurettes à pompons, du jasmin, des valérianes pour Merlin.» N’ayant pas un coeur d’empoisonneuse, même si son vrai prénom est Lucrèce, elle n’y ajoutera pas de l’éthuse, alias le faux persil, alias aussi la ciguë qui fit mourir Socrate, mais de la menthe, de la sarriette. Voire des haricots d’Espagne: ce sont de radieuses papillionacées dont les pétales en crête de coq prennent en août une couleur rouge «saturne», celle des romances et des aubades.

 ll en fleurissait peut-être sur un certain balcon shakespearien de Vérone, au temps de Roméo et Juliette. 

 

(*) «Dans mon corbillon je mets des bonbons; dans mon corbillu je mets un tutu, etc.»