08.02.2010
Emotions tessinoises, dialectes, et création littéraire
Dans un restaurant huppé de la via Orico, des commensaux tessinois m’ont reproché les insuffisances de mon italien, et plus sévèrement ma méconnaissance de leur dialecte:
- Rien à voir avec vos patois vaudois, valaisan, jurassien ou fribourgeois. Chez nous il est encore en usage dans toutes les couches de la population, que ce soit en famille ou au bureau, voire dans l’administration publique. A la radio et à la télévision romandes, vos dialectes sont évoqués de loin en loin comme des exotismes ou des phénomènes sociaux vieillots, un patrimoine en péril. A la RTSI, le nôtre y est parlé, dans certains programmes, telle une langue vivante. C’est notre façon à nous d’affirmer une latinité qui reste helvétique. Vous devriez en prendre de la graine.
Je me suis un peu défendu en leur révélant mon admiration pour Giovanni Orelli (photo d’en haut) , le grand romancier de la Suisse italienne, né en 1928 à Bedretto, dont j’avais tant admiré Le concertino pour grenouilles («Concertino per nane», 1990), traduit par Jeanclaude Berger pour les éditions La Dogana – avec texte italien en regard…
Je savais aussi que l’auteur du fameux Jeu de Monopoly (1977), s’est courageusement engagé dans un combat politico-culturel tessinois, et qu’il recourut au dialecte de son canton pour le transfigurer et lui donner des lettres de noblesse dignes d’une langue à part entière. Tel est le pouvoir extraordinaire des grands écrivains.
Pour rappel, de plus grands encore (je pense à James Joyce, l’Irlandais, à John Cowper Powys le Gallois), s’intéressèrent beaucoup aux expressions vernaculaires de leurs terres natales respectives. Mais ce fut pour les dauber, les ridiculiser la moindre, mais les embellir en les reciselant avec une fantaisie géniale. Cela pour n’en faire que des ornements singuliers parmi d’autres, des appoggiatures comme dit en musique, afin d’enrichir et perpétuer avec plus de saveur leur langue d’écriture préférée: celle de Shakespeare.
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03.02.2010
Le renard du Jorat en hiver

Pour marcher ces jours-ci de Mézières à Bercher, il en faut du courage! On brave la bise noire qui dévale des Alpes bernoises exprès pour brûler nos joues, nous transir les os et se moquer de nos protections vestimentaires dégotées aux soldes. Le polyester du coupe-vent en polaire n’y résiste pas. La laine drue façon loup ou la fausse hermine encore moins. Quant à la pelisse en renard synthétique, elle est si poreuse qu’elle éveille des ricanements dans les bois du Jorat alentour.
Le moqueur est sire Renard en personne; le Reginhart des légendes médiévales. (Et non pas «Maître Goupil», comme ça s’écrit quelquefois. Goupil, du latin vulpes, n’a jamais été un nom propre…)
Celui-là, je parle du renard vaudois roux ordinaire, s’est blotti dans un fourré du Riau-Graubon, un ru en aval du cimetière de Ropraz, où gît depuis octobre Jacques Chessex, son plus proche cousin en littérature. Le fauve préféré du poète ricane car, lui, ne redoute pas les frimas: son pelage devient plus volumineux en hiver et sa queue en écouvillon le suit comme un panache triomphal.
La froidure lui réserve pourtant des misères: il mange moins qu’en ses habitudes. Si la blancheur nivale des clairières lui permet de repérer plus vite les rares chats de ferme qui s’y aventurent, ou les derniers putois et mouffettes qui ont survécu, il tombe plus souvent sur des proies mortes. Sur de tristes trophées de charognard, dont il doit inévitablement s’accommoder - dérogeant malgré lui à ses principes aristocratiques de chasseur de vivants. Je suis sûr que le fier renard a le sentiment de déchoir davantage depuis qu’il s’est «urbanisé», à cause du mitage et du bétonnage de ses belles campagnes dont il a été expulsé, avec renarde et renardeaux. Quelle humiliation pour ces hobereaux en exil d’être condamnés à éventrer des poubelles lausannoises. Et y disputer un reste de subsistance aux corneilles, cousines du corbeau, leur ennemi mortel selon La Fontaine.
L’enjeu n’est même pas un fromage: juste une frange de pizza industrielle que janvier a gelée.
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30.01.2010
Au XIXe siècle, Vaud fut une ruche de caricaturistes

1839. Cette année-là, soit 170 ans avant le lancement de Vigousse, la nouvelle revue de Barrigue, un certain Jean-Pierre Luquiens annonce la publication d’un Nouveau charivari politique vaudois. Lié au mouvement radical, alors socialisant, de la Régénération (1830-1848), ce trentenaire au naturel coloré vient de fonder à Lausanne une imprimerie lithographique et veut sonner la charge contre les autorités cantonales qu’il juge vétustes et «bourgeoisières». Le leader des radicaux, Henri Druey, qui sera un jour conseiller fédéral, le soutient. Il va sans dire que ce titre est une réplique locale du Charivari parisien, flamboyante frayère de caricaturistes au crayon rossard: Grandville, Gavarni, Cham, Gustave Doré. Et bien sûr Daumier. Ces maîtres français – qui sapèrent la monarchie de Juillet jusqu’à y écoper «glorieusement» la censure – seront chez nous impunément piratés comme on dit aujourd’hui; puis imités par des émules romands.
Selon Philippe Kaenel de l’UNIL, expert européen en la matière, ces imitations ne choquent alors personne. Vos aïeux lisent assidûment les gazettes françaises, et si, dans le sillage de la presse pamphlétaire alémanique autrement plus chevronnée (ou de la «typologie du ridicule» selon Rodolphe Toepffer, le géant genevois), l’organe créé par Luquiens évolue de mouture en mouture sans s’affranchir des modèles parisiens, on ne lui en tiendra pas rigueur. «La caricature n’a pas une identité nationale, mais elle met en œuvre, en image, les identités», écrit Kaenel dans une étude parue en 1991*. Dans une publication collective plus récente (lire notre encadré), il nous égrène les autres noms que prendra le périodique pionnier de Luquiens: Mort du charivari vaudois, Etoile qui file, Barbier populaire, Charivari de la Suisse française, Le Grelot, etc.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, la presse satirique lausannoise est fleuronnée par un nombre incroyable de gazettes aux titres tout aussi évocateurs: La Griffe (1861), Le Papillon (1896), Gribouille et Redzipet (1904), Le Frondeur (1917). Et enfin L’Arbalète (1923-1926): un bimensuel dirigé par Edmond Bille. Le père de la grande Corinna s’y révèle un caricaturiste de haut vol. Tout comme un autre beau peintre, Charles Clément.
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L’aiguillon de Bocion
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Mais au début des années 1850, et parallèlement à ces divers charivaris vaudois, un radicalisme différent se profile dans La Guêpe. Il est plus égalitariste car dans l’opposition, depuis qu’Henri Druey est au Palais fédéral et que des bourgeois libéraux contrôlent le canton. Le succès de ce bimensuel montera en flèche de 1851 à 1854, grâce à l’appoint d’un artiste lausannois qui a fait ses preuves dans les ateliers les plus courus de Paris: François Bocion… Oui, notre gracieux coloriste du Léman a d’abord été un féroce humoriste politique. A la façon de Daumier, il daube des séances du Grand Conseil. Il déguise avantageusement Druey en Guillaume Tell, sauveur de la patrie, mais n’hésite pas à le ridiculiser parfois sous les traits de Louis-Philippe, le roi déchu à tête de poire…
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(*) «Pour une histoire de la caricature en Suisse». In Unsere Kunstdenmäler.
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ENCADRE
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Entre art et politique, une relation équivoque
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Si cette récente étude de Philippe Kaenel sur la caricature dans le canton de Vaud au XIXe siècle se réfère souvent à François Bocion et sa veine de pamphlétaire méconnue, c’est à Georges Andrey, de l’Université de Fribourg, que revient le mérite de l’avoir circonstanciée lors d’un colloque organisé à Lausanne en novembre 2008. Celui-ci, qui fait à présent l’objet d’une publication orchestrée par l’historien Olivier Meuwly, a voulu «explorer la zone grise qui sépare, et unit, le monde de l’art et celui de la politique, non pas sur le terrain de la philosophie, mais sur celui des relations qui se sont établies entre ces deux univers.»
Au XIXe, l’ «art n’est pas neutre», souligne Meuwly – auteur aussi d’un texte sur le cas de Joseph-Marc Hornung qui croyait au rôle de la littérature dans l’assomption de l’âme nationale. «Les intérêts politiques ne sont jamais absents de l’attention qui sera portée à tel ou tel créateur.» Parmi les autres contributions à ce débat, notons une approche du peintre Charles Gleyre par David Auberson, celle du théâtre prolétarien en Suisse romande par Pierre Jeanneret, ou, par Daniel Maggetti, du fragile panthéon d’Edouard Rod, le seul Helvète jamais élu à l’Académie française. En 1911, l’auteur de L’Incendie déclina cet honneur qui l’aurait contraint à abandonner la nationalité suisse.
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Art et politique dans le canton de Vaud au XIXe siècle. Société d’histoire de la Suisse romande.
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