03/06/2017

Diluer son passé dans un miroir déformant

Deux expositions lausannoises ont choisi pour thème philosophique notre miroir quotidien: celui de la salle de bains devant lequel Monsieur se rase; la psyché de Madame en son boudoir de maquillage. Le métaphorique aux alouettes où l’on se heurte le nez. Puis d’autres surfaces étamées où l’on se mate à la sauvette, par péché de narcissisme, ou pour se recoiffer, s’envoyer un bisou, se tirer la langue… Si au Mudac et à la Galerie Mobilab*, les miroirs sont présentés comme des oeuvres trop «méditatives», on en trouvera des prosaïques dans les vide-greniers. C’est ainsi qu’on nomme en Romandie, et à Paris, ces brocantes de quartier très en vogue où l’on vend des vieilleries dont on ne veut plus. En Picardie, elles prennent le nom de braderies. En Normandie celui de foires aux puces, ou, plus joliment, de «foire à tout».
On peut s’y promener sans acheter, pour fleurer des nippes et en se récitant du Rimbaud: son poème du Buffet, qui, dans son ombre «verse comme un flot de  de vin vieux, des parfums engageants». Pourtant, ces sympathiques rituels urbains sont parfois méjugés comme des foire aux déloyautés: on y bazarde des trésors familiaux en échange d’un peu d’argent! Et cela pour s’offrir un nouveau smartphone voué à une obsolescence technique programmée. Alors que les huit channes en étain de tantine Gladys n’avaient jamais quitté le vaisselier des Bourremoud de Chavornay depuis deux siècles, et que les fixe-chaussettes de l’aïeul Gustave conservent une élasticité indéfectible!
Pourtant, loin d’être un renégat, le chineur des quartiers est un émotif. En farfouillant au galetas, il a fait le tri entre des objets sans mémoire et la chaise à bascule de grand-maman, ou le binocle du Papy. Il a retrouvé un album écorné où il figure en angelot dodu-fessu sur la conventionnelle peau de mouton. Sur une autre photo, il serre timidement la main du Père Noël dans un supermarché de la ville. Enfin, en se dévisageant de plus près - et à 60 ans - dans un double-face de poche, il ne s’est pas reconnu. Ce ne pouvait être qu’un miroir déformant.
Mudac, jusqu'au 1er octobre.
Galerie Mobilab, rue du Simplon 35, jusqu’au 31 juillet.

28/05/2017

Les vertus du thé et sa nocivité d’antan


Le  jeudi de l’Ascension, le crépuscule du Léman était jaune! Au signal de Bougy, les randonneurs ondulaient en figures d’ombre comme dans un grand bol de thé. Du thé de qualité supérieure: le Yunnan d’or de Chine, le Vithanakande noir de Ceylan, le tchaï russe aux sept agrumes… Les thés dont je parle sont faits de feuilles entières, donc autrement plus odorifiques que les industriels vendus en sachets, et que des Anglais imaginatifs comparent  à des «dustbags» - soit des sacs d’aspirateurs…
Après l’eau, le thé est la boisson la plus bue au monde et, selon des statistiques officielles, les Suisses en auraient  importé l’an passé plus de 5800 tonnes, contre 4600 il y a cinq ans. Chacun de nous en boirait 2, 9 décilitres par jour - le contenu d’une tasse ordinaire. Cela paraît infime, mais en même temps beaucoup dans une patrie de vignerons et de brasseurs de bière.  
Plus réjouissante est notre propension à préférer le naturel à l’instantané des supermarchés.  A Lausanne, Yverdon, ou Vevey, de nouvelles «maisons de thé» à l’ancienne font florès. On y observe des rituels ataviques à la londonienne, ou antédiluviens à la nippone. On s’y désaltère plus lentement, plus méditativement, laissant les vertus thérapeutiques du breuvage diffuser sans hâte leur pouvoir antioxydant dans toutes les parties de l’organisme. Si cette théorie est unanimement approuvée par les médecins, elle fut contestée par un de leur plus prestigieux prédécesseurs, le célèbre Dr Samuel-Auguste Tissot (1728-1797). Un savant vaudois de Grancy, qui exerça son sacerdoce à Lausanne pour soigner les princes et aristos du Siècle des Lumières: dans une lettre sur La santé des gens de lettres (1775) il mettait en garde: «La plus funeste des boissons, quand on en fait un usage fréquent ou abondant est, sans contredit, le thé. J’ai vu des hommes très forts et très bien portants, à qui quelques tasses de thé, bues à jeun, donnaient des anéantissements, des bâillements, des malaises, qui duraient quelques heures et quelquefois ils s’en ressentaient toute la journée.» Faut-il le rappeler? Le même Tissot fut l’auteur d’un essai intitulé L'Onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation (1761).

19/05/2017

Les pivoines sont de suaves pudibondes

Quand le cobra d’Indonésie se sent en danger en sa jungle, il se cabre et crache. Dans le district de Morges, le bouvier de Paulin - ajusteur-fraiseur à Bremblens - réagit en montrant ses crocs. Quant à «Flouff», la chatte léonine de votre voisine, elle hérisse son échine et fait enfler sa queue en écouvillon de ramoneur. Chez les humains, Guillaume Tell défia sa peur en bandant une mythique arbalète. Moins courageuse, votre aïeule Edmée n’avait d’autres défenses possibles que de rougir devant les inconnus qui lui jetaient des oeillades égrillardes dans le brimbalant tram du Jorat qui, en 1911, la ramenait à Moudon.
Pourquoi rougit-on? Selon des comportementalistes avisés, cette réaction épidermique serait chimiquement stimulée par une maudite adrénaline qui dilate les vaisseaux du cou et envoie un afflux de sang jusqu’au front, en passant par les joues. Un signal à l’agresseur en définitive peu belliqueuse.
D’aucunes (d’aucuns aussi) rougissent jusqu’aux oreilles, jusqu’aux yeux, voire «jusqu’au blanc des yeux». A l’instar du homard ou de l’écrevisse, d’une tomate, d’une confiture de framboise. Plus joliment: comme un coquelicot, ou mieux encore: une pivoine. Une tubéreuse que les Chinois cultivent et vénèrent depuis le VIIe siècle pour ses vertus curatives, mais aussi pour sa suave somptuosité: elle symbolise pour eux la beauté féminine.
Après la grimpante et volubile clématite, c’est bien elle est ma fleur préférée. Elle n’affiche pas l’arrogance collet-monté de la rose. Il lui arrive même d’être artistement ébouriffée, d’avoir des froufrous affriolants sous ses jupes. Or la pivoine séduit surtout par son air de nonchalance feinte, sa rébellion à toute domesticité horticole, et son passage éphémère dans l’année.
Sous nos ciels, elle fleurit plus tard qu’en Ombrie, mais la voici déjà qui émaille par ses boules rose-thé, framboise ou auburn (parfois blanches et nacrées) les étals de la Palud ou ceux des maraîchers attalensois du marché de Vevey.
Son élégance vieillotte et princière est encore plus manifeste quand elle éclôt dans les jardins privés de la Côte vaudoise, entre Rolle et Versoix. En ingénieuse couturière, notre fleur y chamarre et embaume des treillages en bois peints en vert. Les bourdons les plus dodus du mois de mai s’y laissent piéger.
Et avec une gourmande béatitude.