15/10/2016

Le bolet a une couleur de Joconde!

Octobre est un mois dont ma délicate et florale soeurette Cécile déteste les froidures capricieuses. Et surtout cette bise noire “de Berne” qui fait frissonner autour de son potager toute la pénéplaine de la Glâne fribourgeoise, et inspire à ses chats mille et une folies domestiques. Dans la Broye vaudoise qui est toute proche, se profile très différemment la stature de Roland Vuimoz: à 22 ans, ce garçon mafflu respire si puissamment du haut de ses 1 m 97 qu’il anéantirait d’un seul souffle une fourmilière grande comme lui. D’une chiquenaude, il pulvériserait un importun lui barrant la route dans les sentiers forestiers entre Lucens et la Dent de Cremin.

Tout charpenté qu’il soit, ce Titan natif du village bien nommé Champtauroz, a pourtant une émotivité de rosiériste, des doigts déliés de couturière, quand il s’agenouille pour, non pas cueillir, mais recueillir, à la souche d’un résineux bien gommeux  le roi des forêts septentrionales: j’ai nommé Sa Majesté le bolet.

D’aucuns désignent le plus mystérieux, le plus lunaire des champignons, par le mot cèpe -  lui aussi décliné au masculin mais avec l’accent gascon - qui procède du latin cippus, “tronc”. Son pied est charnu, presque enflé (celui d’un baobab bonzaï), sa coiffe est vaste et dodue, comme celles des poétesses parisiennes des années trente, mais qui s’en paraient pour se protéger du froid et de la pluie avec plus d’élégance.

Car le boletus appendiculatus à pied jaune se distingue de ses congénères par une allure inélégante et “un tantinet pouette”. Perçu de loin, il a une mine de cousin pauvre avachi. De près, sa carnation révèle des couleurs appétissantes, où le jaune marbré se pimente d’ocres variés, indécis, perplexes comme dans les sfumati de la peinture renaissante italienne, et dont le modèle vaporeux le plus connu au monde est la Joconde.

Ce portrait célèbre, que Léonard de Vinci avait délibérément offert  à la France de son protecteur le roi François Ier (et dont l’Italie aurait tort d’exiger le retour) a ainsi les couleurs ragoutantes, beiges et dorées, d’une omelette au cèpes à l’ancienne... A celle de la grand-mère de Roland Vuimoz  s’ajoutait une nuance verdâtre: elle la persillait de cresson.

02/10/2016

Nostalgie monarchique et rois de pacotille

Nos chers cousins de France vivent des temps difficiles dans un marigot préélectoral nauséabond. Ils savent que dans sept mois il en émergera non pas le meilleur des présidents, mais un chef d’Etat “par défaut”. Un roi élu qui, sans couronne se comportera protocolairement comme tel. Cette interminable chronique d’une mascarade annoncée enjoint certains à regretter le temps de la monarchie héréditaire. Selon un sondage réalisé à la fin août par l’institut BVA, 17 % des Français souhaitent franchement le retour d’un souverain à l’ancienne, 37 % voteraient pour un président à fibre royaliste, 39 % pensent que l’image effilochée de leur pays y retrouverait son unité. Parmi ces sondés, beaucoup de militants frontistes ou maurassiens, et d’aristos, mais aussi de braves plébéiens patriotes qui prient le roi saint Louis, s’émerveillent des splendeurs de Versailles à la télévision et ne s’informent de l’actualité qu’en épluchant des magazines dévolus au Gotha.

Il va sans dire que les Britanniques se gaussent beaucoup de ces aspirations qui animent leurs traditionnels ennemis d’outre-Manche. Eux, ils ont une vraie reine, redevenue populaire, et une royauté constitutionnelle éprouvée depuis longtemps. En Suisse, où l’on n’a jamais couronné personne (sauf d’un diadème en carton l’oncle Gustave d’Echichens, le temps d’une Epiphanie) on ne s’amuse pas de ces nouvelles chimères franchouillardes. On s’en navre, peut-être par affection pour la France mythique des solidarités et de l’égalitarisme; ou par méfiance viscérale (plus helvétique) envers toute résolution visant des extrêmes.

Cela n’a jamais retenu notre pays de réserver un accueil bienveillant - jamais emballé ou frénétique - à des reines et des rois, des empereurs: Rama IX de Thaïlande, Juan Carlos d’Espagne, le dernier shah d’Iran qui tous, au XXe siècle, avaient une prédilection singulière pour Lausanne. Dans cette même ville, un chemin des Trois-Rois, dans le quartier de Mousquines, rappelle le passage bref mais mémorable de Louis, Jérôme et Joseph Bonaparte. Des frères de Napoléon Ier dont les règnes (respectivement sur la Hollande, la Westphalie et l’Espagne) furent aussi éphémères que le sien.

Assis sur un même banc, ils contemplaient notre lac en “méditant sur l’instabilité des destinées humaines”.



24/09/2016

Je reconnais les gens à leur regard

L’avènement de l’automne a le mérite de couronner nos forêts romandes “d’un reste de verdure”, pour paraphraser Lamartine. Il a aussi celui d’atténuer suffisamment les ardeurs du soleil pour que l’on se déchausse de ses ray-ban noirs, vert bouteille ou pire: de ces verres en miroir “Aviator”, où se reflète en stéréotypie, et sans son gré, le faciès de votre interlocuteur.

Les lunettes de Steevie Grouvinet, mon voisin du dessus, sont pareillement opaques mais rondes et grosses, évoquant les ocelles des papillons. Il les porte par toute saison. Elles semblent greffées définitivement sur sa figure minçolette. Au point, qu’un matin, il m’est devenu méconnaissable: “Oui, fit-il dans l’ascenseur, c’est bien moi, l’homme à lunettes du 5ème, mais elles se sont cassées, je vais en acheter de neuves.” Encore des sombres? “Oui, ça me permet d’avoir une mine convenable.”. Les prunelles lavande du Grouvinet étaient légèrement nuancées de strabisme. Comme celles de “Daphnis”, un siamois aux ondulations couleuvrines qui avait enchanté mon adolescence - et qui aurait joué des griffes et des dents si on l’accoutrait de misérables bésicles d’humanoïde. Gloire aux chats!

 

Moins glorieuses sont les raisons qui forcent des célébrités à s’en affubler à Gstaad, Verbier ou au Beau-Rivage de Lausanne. Dissimulent-elles leur identité au tout venant des autochtones? Quand bien même elles savent la discrétion atavique des Helvètes. Ou paradoxalement, et par subtile stratagème, serait-ce pour attirer l’attention? Mon confrère du Monde Pierre Barthélémy a évoqué, dans sa chronique du 14 septembre, des cas de “prosopagnosie”. Un trouble qui empêche d’identifier les visages. A la burka, les stars mondiales ont une préférence pour des lunettes noires, et ça se comprend. Mais celles-ci les rendent-elles méconnaissables? Et quid de Superman, dans le film pionnier de 1978, où Christopher Reeve sauve le monde à l’oeil nu, alors que Clark Kent, le prétendu sosie du héros est un bigleux? Une simple monture d’écaille les rendrait donc dissemblants.

Je me suis fait embrasser l’autre jour à la Palud par une élégante inconnue. Après qu’elle eut ôté ses ray-bans, j’ai retrouvé le regard lumineux et sucré d’une copine de l’école primaire.