03/09/2016

A quoi rêve un bouleau dans la nuit?

Une heure après que soleil a disparu à l’autre bout du Léman, la Camargue vaudoise est plongée dans l’obscurité la plus noire - on parle de la réserve des Grangettes, entre Villeneuve et les marécages ourlés de prêles du Vieux-Rhône. Dans la nuit estivale, s’éveille alors une polyphonie discordante de chants d’oiseaux, de cris de batraciens, de froufrous d’écureuils dans les feuillus, plus d’autres sonorités animales non identifiables. Nous voilà plongés dans le jardin ravélien de L’enfant et les sortilèges, cette  fantaisie lyrique de 1925, où  Colette fait parler des horloges, des théières anglaises, mais surtout une rainette, une chauve-souris, une libellule. Un bestiaire nocturne dont Maurice Ravel orchestralement retranscrit les timbres hétéroclites, en respectant leur harmonieuse dysharmonie. Sa musique conserve le fumet sauvage des forêts. Il y fait aussi gémir des arbres séculaires: “Nos blessures, nos blessures”, se lamentent des chênes barytons à l’adresse d’un petit sacripant qui aurait entaillé leur écorce “avec un couteau dérobé”.

Or une nouvelle scientifique de première importance met sévèrement en doute cet innocent divertimento pour enfants: un arbre, non seulement ça ne cause pas, ni ne chante, mais la nuit ça dort! L’étude est d’autant plus sérieuse qu’elle a été concrétisée par une équipe de chercheurs internationaux: des Finlandais, des Hongrois, des Autrichiens, et qu’elle paraît dans la très peu rieuse revue australienne Frontiers in Plant Science. A l’aide de scanners sophistiqués, elle a été focalisée sur le métabolisme du bouleau blanc (Betula pendula). Leur constat est tout à la fois charmant et irréfutable: “La nuit, le bouleau se mettent en position de « sommeil ». Dans l’heure qui suit le coucher du soleil, l’arbre tout entier commence à s’affaisser.  Celui qui a 5 m de haut peut s’incliner ainsi de 10 à 15 cm au cours de la nuit. Les branches et les feuilles suivent le même mouvement, s’abaissant de 5 à 10 cm. Au lever du soleil, il retrouvera en quelques heures sa posture initiale.”

Entre le crépuscule l’aurore notre bouleau, dont on aime tant l’écorce blanche et duveteuse, aura donc bien dormi, malgré tant de vacarmes de volatiles insomniaques. Mais ses rêves sont un mystère.



20/08/2016

Le Bon Dieu est un bambin qui gribouille

A deux ans et demi, petite Fanchette trempe ses menottes dans un pot de myrtilles de son grand papa, qui est confiseur à Romainmôtier. Elle se suce les doigts, puis applique, avec un reste de confiture, des ronds plus ou moins réussis sur la moquette du salon. Le tracé maladroit est discontinu, constellant la laine blanche d’un cercle mal fermé de tavelures rosâtres et sucrées.

On ne commet aucun sacrilège en imaginant  notre Créateur, celui de la Genèse, pareillement accroupi sur une toile modeste, et ébauchant un dessin d’enfant qui prendrait un jour les dimensions de l’univers. Des théologiens peu conformistes vont jusqu’à prétendre que sa création ne serait qu’un tableau incomplet, car en voie d’achèvement  L’humanité, avec ses guerres, ses injustices et autres imperfections, ne serait que l’esquisse d’un chef-d’oeuvre qui resplendira en tant voulu. Il y travaille depuis la nuit des temps, et déjà commenté par des centaines de générations de bien-pensants, philosophes ou politiciens.

Mais pas par la petite Fanchette, à laquelle sa tante Gladys offrira plus tard des crayons multicolores, et des craies grasses qui imitent la gouache. Ces nouveaux outils lui apprendront enfin à faire des ronds complets, à l’intérieur duquel  apparaissent prioritairement la frimousse de son papa Lionel, sa moustache noire et ses sourcils en accents aigus. La tête est exagérément grande par rapport au reste du corps - on dirait celle d’un têtard. Une disproportion qui ne doit pas être reprochée par les parents. Selon la psychopédagogue français Roseline Davido*, l’enfant est dans son monde quand il crayonne et “tout ce qui vient de l'extérieur est perçu comme une critique; Il faut accueillir le dessin comme il est, sans poser de questions. Si vous demandez "Pourquoi papa n'a pas de cheveux ?" ou "Comment ça se fait que ton soleil est bleu ?", vous risquez de le déstabiliser.

Ce n’est pas le cas de Fanchette: elle trouvera son père avec une grosse tête plus drôle, et elle en rira! C’est le rire même du Bon Dieu: “Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent.”(Matthieu 19 -13)

(La découverte de votre enfant par le dessin, L’Archipel, Paris, 1998)

13/08/2016

Une flammèche pour un rêve d’oiseaux

Selon la revue médicale britannique The Lancet, une équipe de savants, dont font partie des Suisses de notre Institut tropical et de santé publique, a mis au point un piège ingénieux pour restreindre les effets dévastateurs du moustique. Car en répandant le paludisme (et bien d’autres fléaux, dont le zika), cette satanée créature tue chaque année 725 000 êtres humains. Soit 80 000 fois plus que le crocodile, lequel, malgré sa redoutable mâchoire, n’en échine modiquement que 10 000, cinq fois moins que son cousin le serpent. Et 475 fois moins que l’homme, un zigoto qui,  depuis la nuit des temps, adore se zigouiller lui même.

L’insecte raffolant de l’odeur de notre épiderme, ces chercheurs l’attirent par une imitation artificielle de celle-ci, dans une espèce de hotte aspirante, et déchiquetante… Pas de R.I.P. pour la sale bête! Question subsidiaire: ça sent quoi un moustique? Posez-la aux hirondelles, qui s’en régalent comme d’une friandise happée au vol. Du coup, moins elle le trouvera en nos contrées, moins elle reviendra y nicher.

Dans nos régions, le culicidé (c’est le nom scientifique du petit suceur de sang) perturbe notre sommeil mais sa piqûre n’est pas mortelle, ne provoquant que des lésions cutanées éphèmères. On l’évince pourtant à l’aide de pesticides dangereux pour notre propre santé. Sinon avec diffuseurs électriques qui ne contiennent pas de produit chimique, mais des huiles essentielles, dont la plus souveraine est extraite de la citronnelle: elle perturberait le système nerveux de la plupart des diptères.

Il y a 50 ans, une voisine de palier Mme Juliette Golze en versait trois gouttes dans un bol d’huile alimentaire à bon marché, où “gogeait”, comme disent les Vaudois, un tampon d’ouate torsadé en mèche. S’y allumait un feu fragile et tremblant, virant au bleu, la couleur héraldique de la Vierge, vers laquelle elle s’élevait en offrande. Ce qui permettait à la très catholique Juliette de s’absoudre de ses péchés, tout en pouvant dormir la fenêtre ouverte. Et les moustiques pulliérans de la Vuachère, qui ruisselait sous nos balcons, l’épargnaient!

Il suffit d’un peu de coton, d’une larme de substance oléagineuse dans une assiette et d’un zeste de citronnelle pour enfin retrouver un sommeil profond, non perturbé. On y rêvera d’hirondelles.