02/04/2017

Pastels d’avril et hou-hous de hulotte

Le 4e mois de l’an rime avec pistil, celui de campanules qui festonnent le treillis de jardin. Et avec babil, le langage flûté des fauvettes, ou de l’adolescente ravie de papillonner au soleil des préaux en jupe diaphane. Pendant ce temps, des d’abeilles vibrionnent autour du cerisier. Entre Perroy et Tartegnin, un parfum fade s’élève des champs de colza qui poudroient. Sur une console vénitienne de son «étude» de voyante, Mlle Perruchet a mis en vase des narcisses, des jonquilles et d’autres fleurs dont la pigmentation se décline de l’ocre foncé à l’ambre gris. Ce camaïeu printanier l’enflamme autant que sa boule de cristal pour prédire des vacances pascales probablement radieuses. «Si elles ne le sont pas, sachez que la pluie rend l’herbe plus verte et éclaircit le teint»…
C’est dire si les lumières de la mi-avril sont évasives, ondoyantes: autant s’en inspirer pour colorer les oeufs de Pâques en tons dégradés. Pour bien les mordorer, les plonger dans de l’eau safranée. Dans une ébullition d’épinards, les coques de poule deviendront verdâtres, comme celles du merle et du coucou.
Ceux que la chouette hulotte est sur le point de pondre seront blanc écru. Avant l’aube, ils s’enrichissent de carat car la lune les allume en joyaux jusque dans un trou chêne du bois de Sauvabelin. Le mâle - qui a abandonné les siens pour chercher aux alentours de la pitance - pousse un hou-hou caverneux. A une distance respectable, sa compagne lui répond par un cri plus saccadé qui fait kvik-kvik.
De ce dialogue forestier naquit une légende qui voudrait que le chant du hibou, toutes races confondues, serait funeste à l’homme, car trop sépulcral. Or il n’émet ni menaces, ni jérémiades. Seulement de l’alerte: la hulotte sait que ses oeufs affriandent d’autres rapaces: l’autour, la buse, l’épervier. Et qu’elle-même peut devenir un mets de choix pour la martre ou pour Maître Renard.
Notre oiseau appartient à la nuit plus qu’au jour. A midi, il se camoufle dans des arbres gris-roux comme son plumage. Dès minuit, il devient rapace à son tour, il s’ébroue comme le cheval Pégase, et, de ses ailes puissantes, il bat le vent et les ténèbres.


26/03/2017

Rictus parasites et refrains gestuels

Jadis, faire connaissance, ça prenait du temps. Après avoir embauché un apprenti à sa bonne mine, le tâcheron de Lavaux lui infligeait des épreuves interminables pour en faire un bon viticulteur. Au Grand-Chêne, une Lausannoise tenant salon littéraire, accueillait courtoisement un jeune poète entiché de sa fille, mais ne lui permettait de convoler qu’après une période de réflexion mûrie par mille et une impatiences. Aujourd’hui, ces formalités ont disparu, car cinq minutes suffisent pour juger si l’inconnu assis devant vous sera un employé modèle et le meilleur des gendres. Sinon un maladroit du sécateur, un mari mal embouché qui battra sa femme… De nouvelles méthodes de «communication gestuelle» viennent à la rescousse pour nous adapter à cette vie accélérée. Elles permettent de miser plus vite sur le bon cheval, en détectant des “refrains gestuels”, soit  des attitudes involontaires qui se répliquent, à l’identique ou de manière alternative.

A l’issue de son casting d’embauche dans le bureau des RH d’une banque, Steevy Fornerat croyait avoir enfin décroché un job de mandataire commercial. Hélas, le questionneur, tout souriant qu’il fût, enregistrait moins ses réponses verbales qu’il ne toisait ses tics faciaux, l’angoisse perlant à ses tempes et sa manie de tordre ses doigts dès que la conversation prenait un tour intime. Exit le quérulent, jugé de visu trop gnaf!

A la terrasse d’un café villageois près de Nyon, la trop jeune Ludivine Cauchard est enchantée: le quadra genevois qui l’avait contactée via Internet, a effectivement la prestance de gentleman qu’il a lui même profilée sur Facebook. Peu lui importe des gaucheries décevantes qu’elle a dénotées ça et là, à ses croisements des jambes: ses prunelles lagon, son sourire bienveillant d’apôtre, sa voix d’ambre la font rêver de fiançailles. Or cette bichette de Ludivine a la chance (ou la malchance?) d’avoir une cousine toujours en embuscade. Une qui s’y connaît en fragilités sentimentales féminines. Et, pour avoir suivi des cours de communication gestuelle sur Internet, elle sait la sournoiserie masquée de la plupart des hommes: «Ton mec, lui souffle-t-elle, a un égo maous: il ramène ses mains vers lui-même. Et je crois que c’est un faux jeton, un patte-pelu, car quand son oeil droit se referme, le gauche reste ouvert...»

19/03/2017

Comment «réhabiliter» la Vierge à Lausanne

Depuis plusieurs jours, une petite disputation moins théologique que symbolique se tricote dans le courrier des lecteurs de 24heures. Elle n’ourdit heureusement aucune guerre de religion, mais enfièvre des catholiques lausannois qui voudraient qu’un artiste contemporain réédifie une statue de la mère du Christ à l’entrée du portail occidental de la cathédrale. Parce qu’à l’occasion de sa restauration récente, un socle vide a été mis en évidence. Avec courtoisie œcuménique, mais fermeté dogmatique, ce projet est contesté par des historiens protestants: à preuve, il n’y aurait jamais eu une sculpture de la Vierge à cet endroit-là. Et de rappeler que le gothique sanctuaire, devenu temple, ne s’appelle plus Notre-Dame de Lausanne depuis la Réforme.

Pour avoir été éduqué dans la confession romaine, le soussigné se rallie cependant à cette seconde opinion.  Car il doute qu’il y ait aujourd’hui un sculpteur de la trempe d’un Michel-Ange, d’un Carpeaux, d’un Giacometti, capable de tailler ou fondre une statue qui soit en harmonie (ou en dissonance voulue) avec ce site huit fois centenaire. D’autre part, un culte marial n’a plus besoin d’être réhabilité sur la colline de la Cité, car il est ritualisé depuis plus de 180 ans dans une église en contre-bas, qui a certes moins d’allure que la cathédrale, mais où l’odeur de l’encens vaticanesque est autorisée, à la consolation d’une douzaine de milliers de paroissiens fidèles.

Je parle bien sûr de l’église du Valentin, qui a été reconnue comme une basilique «mineure» en 1992. C’est un péristyle à colonnade dont la façade est trouée d’un vitrail rond et noir, qui évoque la bouche d’un canon plutôt qu’une rosace. Son campanile parallélépipédique s’ajoure de 36 arcades sous un faîtage plat surmonté d’une croix. Une croix latine qui, la nuit tombante, s’allume de bleu pour servir de veilleuse aux noctambules, aux sans abri, aux égarés.

A l’intérieur de l’église, l’image de Marie est mise partout en valeur. Notamment dans la vaste concavité du choeur colorée par le peintre toscan Gino Severini (1883-1966), un intéressant adepte du futurisme et du cubisme qui ne rechignait pas à imiter les maîtres anciens. De sa fresque “apothéotique” pleut une clarté irisée propice à la prière, ou au simple besoin de gamberger dans le silence.