13/08/2016

Une flammèche pour un rêve d’oiseaux

Selon la revue médicale britannique The Lancet, une équipe de savants, dont font partie des Suisses de notre Institut tropical et de santé publique, a mis au point un piège ingénieux pour restreindre les effets dévastateurs du moustique. Car en répandant le paludisme (et bien d’autres fléaux, dont le zika), cette satanée créature tue chaque année 725 000 êtres humains. Soit 80 000 fois plus que le crocodile, lequel, malgré sa redoutable mâchoire, n’en échine modiquement que 10 000, cinq fois moins que son cousin le serpent. Et 475 fois moins que l’homme, un zigoto qui,  depuis la nuit des temps, adore se zigouiller lui même.

L’insecte raffolant de l’odeur de notre épiderme, ces chercheurs l’attirent par une imitation artificielle de celle-ci, dans une espèce de hotte aspirante, et déchiquetante… Pas de R.I.P. pour la sale bête! Question subsidiaire: ça sent quoi un moustique? Posez-la aux hirondelles, qui s’en régalent comme d’une friandise happée au vol. Du coup, moins elle le trouvera en nos contrées, moins elle reviendra y nicher.

Dans nos régions, le culicidé (c’est le nom scientifique du petit suceur de sang) perturbe notre sommeil mais sa piqûre n’est pas mortelle, ne provoquant que des lésions cutanées éphèmères. On l’évince pourtant à l’aide de pesticides dangereux pour notre propre santé. Sinon avec diffuseurs électriques qui ne contiennent pas de produit chimique, mais des huiles essentielles, dont la plus souveraine est extraite de la citronnelle: elle perturberait le système nerveux de la plupart des diptères.

Il y a 50 ans, une voisine de palier Mme Juliette Golze en versait trois gouttes dans un bol d’huile alimentaire à bon marché, où “gogeait”, comme disent les Vaudois, un tampon d’ouate torsadé en mèche. S’y allumait un feu fragile et tremblant, virant au bleu, la couleur héraldique de la Vierge, vers laquelle elle s’élevait en offrande. Ce qui permettait à la très catholique Juliette de s’absoudre de ses péchés, tout en pouvant dormir la fenêtre ouverte. Et les moustiques pulliérans de la Vuachère, qui ruisselait sous nos balcons, l’épargnaient!

Il suffit d’un peu de coton, d’une larme de substance oléagineuse dans une assiette et d’un zeste de citronnelle pour enfin retrouver un sommeil profond, non perturbé. On y rêvera d’hirondelles.

06/08/2016

Le premier violon de l’été, c’est le grillon

A votre balconnet haut perché d’un quartier lausannois peu verdoyant vous parvient une stridulation répétitive qui fait cri-cri-cri  - ou si vous préférez zri-zri-zri. Vous n’avez pas la berlue, il s’agit bien du chant du grillon, comme il rententit dans les environs de San Giminiano, ou dans la Provence de Pagnol et Giono. Vous apprendrez vite que ce grésillement d’orthoptère exotique n’émane que du rebord de la fenêtre de vos voisins les Vuichoux, des bourlingueurs qui sont tellement férus de la Chine millénaire, même la plus barbare, qu’ils en ont rapporté illégalement une petite cage à grillon en rotin. Une amulette porte-bonheur  de poche, capable de fredonner des promesses de prospérité par toute saison, dont ils alimentent le captif de luzerne hachurée ou de mie de pain. S’ils ont exposé à l’air son petit cachot ouvragé, c’est, très charitablement, pour lui rappeler ses souvenirs de liberté au soleil. “Et cette nostalgie rend le chant de notre bestiole plus mélodieux, disent les Vuichoux. Plus c’est douloureux, plus c’est beau!”

Au pays de Ramuz, la dite bestiole existe bel et bien, sous le nom de Gryllus campestris, mais aucun Vaudois sain d’esprit ne songerait à le capturer pour en faire un grigri. D’autant que le grillon champêtre, comme on le dénomme plus couramment, a des habitudes peu urbaines. Il chante camouflé dans nos prairies en fleurs, sous un tapis de bruyères et de boutons d’or. Le plus souvent, il s’agit d’un mâle s’efforçant d’attirer une ou plusieurs femelles. Il y parvient en frottant méthodiquement ses ailes antérieures appelées élytres. Et c’est de ce frotti-frotta fibreux que jaillit ce qu’on appelle son chant!

Avec ça, il est rond, trapu et noir. Il est pourvu d’ailes qui ne lui servent à rien: contrairement à sa lointaine cousine la sauterelle qui a ravagé l’Egypte biblique, il est incapable de voler en escadrons dévastateurs. Il préfère, si j’ose dire, la marche à pied. Disons plutôt qu’il fait des petits bonds, dans des champs où le mois d’août fait carillonner sur les fleurs des bourdonnements divers d’autres insectes gourmands de sève et d’ensoleillement. Mais c’est la stridulation étrange du grillon qui prédomine, à la manière du premier violon d’un orchestre pastoral. Un triple-corde:  zri-zri-zri.

 

31/07/2016

Le faune du Denantou et ses nénuphars

Le mystère de cet aguichant végétal aquatique qui commence à fleurir sur nos marécages et bassins de jardin, s’inscrit déjà dans graphie de son nom. Un cauchemar de lexicographes et d’étymologistes. Doit-on l’orthographier avec la consonne f ou le digramme ph? Le mot nous vient du persan nilûfar via le latin médiéval nenuphar  (sans accents). Il remonterait au sanscrit nilôtpala.

Qu’importent ces chipotages d’académiciens à la manque: le nénuphar que je veux célébrer aujourd’hui est d’une  fragilité juvénile et se couronne de pétales blancs et roses. Puis le soleil d’août le fait rougir comme une prude demoiselle des romances du XIXe siècle  que toute ardeur effarouchait. On le dit pourtant de structure robuste. Ses seuls prédateurs traditionnels sont le canard des étangs et le rat musqué, qui se régalent de ses rhizomes, car ces tiges fangeuses et ondulantes sont dotées de substances astringentes nécessaires à leur santé intestinale respective.

Aujourd’hui, l’être humain en fait des pommades souveraines pour colmater des crevasses et gerçures cutanées. Ses ancêtres romains attribuaient au rhizome de nénuphar le pouvoir d’éteindre les désirs libidineux, en tout cas d’affadir “les insomnies érotiques” (Pline l’Ancien). Bref, c’était un sédatif naturel, mais aussi un anti-aphrodisiaque redoutable qui empoisonna de nombreuses situations conjugales. Dans les abbayes du moyen-âge, il était très recommandé aux moines qui avaient fait voeu de chasteté.

Mais revenons au nénuphar ordinaire de la mi-été, qui n’est un arrière-cousin des nymphéas normands de Giverny auxquels Claude Monet conféra une grâce de nymphes mythologiques.  Dans une petite mare plus modeste du parc lausannois du Denantou, il en éclot ces jours-ci par centaines à l’ombre d’une silhouette penchée, qui fut sculptée en 1955 par l’artiste-mécène Edouard-Marcel Sandoz. C’est le Faune. Son outre de bronze déverse une onde inépuisable dans un récipient de pierre, d’où elle rebondit pour pleuvoir dans le bassin artificiel et asperger d’eau bénite les nénuphars. Enfant, j’enviais ces fleurs d’avoir un si majestueux  protecteur. Il réapparaissait dans mes insomnies, qui n’avaient rien d’érotique... J’avais cinq ans, et il avait les traits de mon ange gardien.