20/08/2017

Destins politiques et rigolos de la cravate

Elle vous rend un homme plus sérieux, de bel aloi. Devenu arbitre des élégances, il se la lace en noeud dit simple, ou «slim", windsor, à la texane, à l’italienne. Elle est de soie bleu colvert, en satin niellé, en popeline ramagée de motifs. Sinon, plus souvent monochrome et de traviole comme chez François Hollande. L’essentiel pour toute cravate est de ne mesurer que 150 cm sur 7. Telle la norme que lui ont fixée les banquiers de Saint-François et nos députés vaudois à Berne. Sur le plastron de l’un d’entre eux s’irise encore le minois en relief d’un chat de gouttière: une mascotte qui avait fait florès le temps d’une longue et charismatique syndicature à Lausanne.
Ma seule cravate est noir jais et elle ne me serre la gorge qu’à des funérailles, où contrôler son souffle est de mise. J’ai alors l’impression de m’être mis moi-même une corde au cou: comme le fermier en met à sa chèvre; une mégère à son mari.  Oublions celle de chanvre des pendus…

Jadis, aux Escaliers-du-Marché, j’ai pu caresser un vif chaton qui naturellement respectait le code vestimentaire classique des salonards, où le port de l’habit est exigé avec queue-de-pie - la sienne de queue était serpentine avec au bout un toupillon lui aussi blanc, comme les gants qu’il avait aux pattes. Comme surtout le pelage soyeux de sa gorge endimanchée. On l’appelait «Cravate».

Telle cette bande de tissu que dans les cénacles de la Ve République française, on préférait inversement sombre sur fond clair. Jusqu’à ce mardi 26 juin 2017 où, au palais Bourbon, un rutilant ronchon de 67 ans ordonna à une escorte de scoutards de la «tomber». Se réclamant sans rire de Robespierre et de ses guillotineurs, Jean-Luc Mélenchon claironna: "Il y avait les sans-culottes, il y aura les sans-cravates». Quel coup de théâtre!

Or, en Suisse, le nouvel élu des Bouches-du-Rhône trouverait un précurseur encore plus gauchiste que lui. Un Grec d’Istanbul, jadis aussi moustachu que Staline… Pour rappel, notre Josef Zizyadis renonça à la cravate au gouvernement vaudois dès 1996, puis dans l’hémicycle fédéral de 1991 jusqu’à 2011.

Un très beau «scandale» qui amusa,  mais fit long feu.

10/08/2017

Où sont passés les vilains hannetons?

Sous la loupe d’un entomologiste, sa mine n’a rien d’engageant: front plat et velu, un regard de crabe coincé entre deux excroissances gélatineuses… Certains régents scolaires du Gros-de-Vaud avaient cette expression-là quand ils entraient en colère. Or c’est l’expression naturelle du hanneton, un coléoptère jadis familier de nos vergers. On peut en parler au passé, car au lendemain de la Deuxième guerre, il avait été décrété trop nuisible, et qu’il serait en voie d’extinction. Victime souvent de traitements insecticides aujourd’hui prohibés.
A nos douze ans, en 1966, il pullulait dans les hêtraies de Thierrens. Mlle Lucette, la cheftaine de notre escadron de Coeurs vaillants de la paroisse de Pully, nous y emmenait au volant d’une camionnette bleue pour participer à une partie de «hannetonnage »: il s’agissait d’agiter des branches avec une gaule. Moins pour en faire tomber des abricots, des drupes de noix, des marrons, que des bestioles hirsutes au regard aussi mauvais qu’un instituteur rural à l’ancienne. Le faux-col et les besicles rondes en moins.
Le tâcheron à bretelles qui orchestrait l’opération considérait à raison le hanneton comme un parasite. Non pas à cause de sa mine patibulaire, mais pour les ravages perpétrés par sa larve: un ver laiteux, inoffensif d’apparence, mais qui se repaît de racines et, en trois jours, vous dévaste trois potagers! Eliminer le hanneton était un exercice de salut public, et le mioche qui en récoltait un «cornet plein» se voyait récompensé d’une thune: l’équivalent de 100 carambars de ce temps-là!
Vos aïeux vaudois, qui avaient la langue bien fleurie, avaient donné au hanneton le surnom sonore de cancoire, du patois «cancorna", un dérivé du latin «cancer», soit crabe… Un journal satirique de la Belle Epoque l’avait d’ailleurs adopté en mascotte, et même comme titre. «Le Cancoire» fut une espèce de «Canard enchaîné» lausannois. Avec d’autres concurrents illustrés de caricatures (« Le Croquis vaudois», «Le Rezipet», «La Crécelle», «L’Arbalète»), il a préfiguré l’actuel et vigoureux «Vigousse» lancé en 2009 par les humoristes Barrigue, Nordmann et Flütsch.
Mais remercions ce pauvre coléoptère, au vol confus, maladroit
d’avoir inspiré une tournure joliment imagée qui caractérise notre humanité balourde: «Etre étourdi comme un hanneton». Ou comme un prof gâteux qui a perdu ses lunettes.

29/07/2017

Notre profil gauche serait littéraire

On se photographia soi-même pour la première fois dans un de ces photomatons automatiques, qu’on trouve encore dans les supermarchés, dont celui de La Combe, à Nyon. Ces isoloirs, que protège un rideau de confessionnal, furent des ancêtres antédiluviens du selfie. Mais ça ne se contrôlait pas comme un smartphone - où des applications peuvent désormais vous embellir à volonté. Dans les cabines d’antan, votre faciès était capté de plein fouet, d’un seul flash et de front, pour en rejaillir cireux avec des prunelles rouges de lapin. Vous aviez un air épouairé, ou farouche, très apprécié des douaniers.
Puis un jour, votre maman vous conduisit jusqu’à l’atelier lausannois de Mlle Quinette Hurni (1915-2004), une pionnière de la photographie alpine qui savait saisir les angles d’une frimousse avec l’oeil d’une géologue experte en gemmologie cristalline. «Ne me regarde pas de face, mon garçon, t’y as l’air d’un rabotson de campagne; tourne donc voir ton menton à droite, que je prenne ton profil gauche!»
De cette visite, rue Saint-Laurent, vous restent une gerbe de souvenirs: l’accent rural d’une dame pourtant «de la capitale». Une mise en scène qui se soldait moins douloureusement qu’un passage chez le dentiste. Vous en retenez surtout que la physionomie humaine a plusieurs facettes, tel un cristal justement, un diamant… Qu’elle fût la vôtre, ou celle de personnalités plus connues.
De la reine Elisabeth II, par exemple: sur les timbres-poste britanniques, elle ne présente que sa joue gauche, même si elle apparaît de trois-quart sur des monnaies ou des billets de banque. A l’instar - toutes comparaisons artistiques gardées - de La jeune fille à la perle, de Vermeer, du Bonaparte inachevé de Louis David, voire d’une certaine Joconde!
Selon une étude de psychologues australiens, seules quelques célébrités scientifiques (ingénieurs, mathématiciens, astrophysiciens) tendraient aujourd’hui à montrer leur profil droit à l’objectif des photographes, alors qu’un écrivain ou un musicologue en offrirait le gauche. Le gauche pour les émotions et la création artistique, l’autre pour la raison, la rigueur, la logique.
Mais ce ne serait qu’une affaire de répartition physiologique entre deux lobes cervicaux. Une osmose confuse entre un organe qui fait bouillir les sentiments et un autre qui réduirait l’expression «je t’aime» en austères algorithmes.