06/08/2016

Le premier violon de l’été, c’est le grillon

A votre balconnet haut perché d’un quartier lausannois peu verdoyant vous parvient une stridulation répétitive qui fait cri-cri-cri  - ou si vous préférez zri-zri-zri. Vous n’avez pas la berlue, il s’agit bien du chant du grillon, comme il rententit dans les environs de San Giminiano, ou dans la Provence de Pagnol et Giono. Vous apprendrez vite que ce grésillement d’orthoptère exotique n’émane que du rebord de la fenêtre de vos voisins les Vuichoux, des bourlingueurs qui sont tellement férus de la Chine millénaire, même la plus barbare, qu’ils en ont rapporté illégalement une petite cage à grillon en rotin. Une amulette porte-bonheur  de poche, capable de fredonner des promesses de prospérité par toute saison, dont ils alimentent le captif de luzerne hachurée ou de mie de pain. S’ils ont exposé à l’air son petit cachot ouvragé, c’est, très charitablement, pour lui rappeler ses souvenirs de liberté au soleil. “Et cette nostalgie rend le chant de notre bestiole plus mélodieux, disent les Vuichoux. Plus c’est douloureux, plus c’est beau!”

Au pays de Ramuz, la dite bestiole existe bel et bien, sous le nom de Gryllus campestris, mais aucun Vaudois sain d’esprit ne songerait à le capturer pour en faire un grigri. D’autant que le grillon champêtre, comme on le dénomme plus couramment, a des habitudes peu urbaines. Il chante camouflé dans nos prairies en fleurs, sous un tapis de bruyères et de boutons d’or. Le plus souvent, il s’agit d’un mâle s’efforçant d’attirer une ou plusieurs femelles. Il y parvient en frottant méthodiquement ses ailes antérieures appelées élytres. Et c’est de ce frotti-frotta fibreux que jaillit ce qu’on appelle son chant!

Avec ça, il est rond, trapu et noir. Il est pourvu d’ailes qui ne lui servent à rien: contrairement à sa lointaine cousine la sauterelle qui a ravagé l’Egypte biblique, il est incapable de voler en escadrons dévastateurs. Il préfère, si j’ose dire, la marche à pied. Disons plutôt qu’il fait des petits bonds, dans des champs où le mois d’août fait carillonner sur les fleurs des bourdonnements divers d’autres insectes gourmands de sève et d’ensoleillement. Mais c’est la stridulation étrange du grillon qui prédomine, à la manière du premier violon d’un orchestre pastoral. Un triple-corde:  zri-zri-zri.

 

31/07/2016

Le faune du Denantou et ses nénuphars

Le mystère de cet aguichant végétal aquatique qui commence à fleurir sur nos marécages et bassins de jardin, s’inscrit déjà dans graphie de son nom. Un cauchemar de lexicographes et d’étymologistes. Doit-on l’orthographier avec la consonne f ou le digramme ph? Le mot nous vient du persan nilûfar via le latin médiéval nenuphar  (sans accents). Il remonterait au sanscrit nilôtpala.

Qu’importent ces chipotages d’académiciens à la manque: le nénuphar que je veux célébrer aujourd’hui est d’une  fragilité juvénile et se couronne de pétales blancs et roses. Puis le soleil d’août le fait rougir comme une prude demoiselle des romances du XIXe siècle  que toute ardeur effarouchait. On le dit pourtant de structure robuste. Ses seuls prédateurs traditionnels sont le canard des étangs et le rat musqué, qui se régalent de ses rhizomes, car ces tiges fangeuses et ondulantes sont dotées de substances astringentes nécessaires à leur santé intestinale respective.

Aujourd’hui, l’être humain en fait des pommades souveraines pour colmater des crevasses et gerçures cutanées. Ses ancêtres romains attribuaient au rhizome de nénuphar le pouvoir d’éteindre les désirs libidineux, en tout cas d’affadir “les insomnies érotiques” (Pline l’Ancien). Bref, c’était un sédatif naturel, mais aussi un anti-aphrodisiaque redoutable qui empoisonna de nombreuses situations conjugales. Dans les abbayes du moyen-âge, il était très recommandé aux moines qui avaient fait voeu de chasteté.

Mais revenons au nénuphar ordinaire de la mi-été, qui n’est un arrière-cousin des nymphéas normands de Giverny auxquels Claude Monet conféra une grâce de nymphes mythologiques.  Dans une petite mare plus modeste du parc lausannois du Denantou, il en éclot ces jours-ci par centaines à l’ombre d’une silhouette penchée, qui fut sculptée en 1955 par l’artiste-mécène Edouard-Marcel Sandoz. C’est le Faune. Son outre de bronze déverse une onde inépuisable dans un récipient de pierre, d’où elle rebondit pour pleuvoir dans le bassin artificiel et asperger d’eau bénite les nénuphars. Enfant, j’enviais ces fleurs d’avoir un si majestueux  protecteur. Il réapparaissait dans mes insomnies, qui n’avaient rien d’érotique... J’avais cinq ans, et il avait les traits de mon ange gardien.

 

23/07/2016

Avatars et déclin du “sac à commis”

Au petit supermarché de son quartier, où elle n’avait pas encore ses habitudes, Marie Chevillon fut perplexe quand le caissier lui demanda, avec un accent morgien prononcé: “Et il vous faut un cornet pour y mettre tout ça?” Le “tout ça consistait en un  pain mi-blanc,  4 pots de yoghourts et une bouteille d’huile de colza. Pour cette Parisienne qui venait de s’établir au bord du Léman au tournant des années nonante, le cornet était un instrument à vent, ou une pâtisserie conique courante chez les marchands de glaces... Elle fut instruite plus tard que ce mot était simplement le synonyme du sac à commissions, comme on dit chez elle, au Monoprix de la rue Daubenton, ou de “sac à commis” à la façon des Québécois. En Belgique et en Alsace, il devient un “sachet”, à Bordeaux et dans les Landes une “poche”, en Bretagne un  “pochon”. En Vendée, en Béarn et en régions catalanes, une “bourse”.

Celui en plastique, fabriqué 1949 par un Suédois, d’une seule pièce à partir de granules de polyéthylène d’origine fossile, est interdit en France depuis le 1er juillet passé. Après une décennie de polémique entre  les “plasturgistes” et les écologistes, qui préconisent l’usage de sacs compostables. Et 14 ans après l’Etat du Bangladesh,  où des matières plastiques avaient provoqué des inondations à Dacca en obturant l’évacuation des eaux.

En Suisse,  iest encore  disponibles dans les magasins d’alimentation, en dépit d’une motion parlementaire pour les interdire, adoptée en 2012 et qui est restée caduque. Mais leur ersatz en amidon de maïs - ou en fécule de pomme de terre - est voie d’être adopté par nombre de détaillants.

Depuis que Marie Chevillon a vu à la télévision les ravages biologiques que ces “cornets” non biodégradables peuvent provoquer dans les océans, jusqu’à former au coeur du Pacifique un 7e continent  formé de déchets flottants, elle a mieux compris non seulement ce qu’elle appelle “le français suisse”, mais la vénération que ses nouveaux compatriotes vouent à l’intégrité de leurs paysages. Quand elle fait ses achats à Morges, elle porte en bandoulière un panier en jute pour n’y jeter que des comestibles non emballés.