01/01/2018

Emoticônes, tags et nouveaux hiéroglyphes

Encore un retour aux fêtes de fin d’année! On n’y coupe pas, mais c’est parce que vous n’aviez prêté qu’une oreille au laïus du grand-père. En son refuge de Vercorin, la voix de Pépé Gratien a chevroté seule sous des poutres héritées d’aïeux valaisans. Etouffée qu’elle fut par un concert général de cliquetis smartphoniques et un bruitage de SMS votifs que vous et vos cousines expédiez à des amis lausannois, parisiens ou new-yorkais. L’octogénaire n’aurait d’ailleurs rien compris au galimatias de vos textos: phrases amputées de leur sujet, sans complément, sans verbe. Mais surtout truffées de signes bizarres, cornus ou elliptiques comme il s’en graffite dans les souterrains de Chauderon, Barbès ou Harlem. Des zones trop urbaines et fangeuses pour des narines accoutumées aux senteurs anniviardes, où c’est la sauge sclarée qui prédomine, avec la sarriette alpestre et l’odeur bleutée des glaciers.
Dans un éditorial paru dans L’Express de Paris, Jacques Attali préconise un grand chamboulement de nos expressions graphiques: nos mots usuels seront remplacés par des cryptogrammes électroniques, un lexique pictural cousu de «smileys", d’émoticônes québécois, d’émoji japonais et d’autres caractères imagés. Selon l’ancien conseiller de Mitterrand, cette fatale subversion serait programmée depuis déjà 35 ans par un aréopage d’informaticiens californiens. Un «cabinet noir» dont le but est d’affranchir l’écriture universelle du despotisme de l’alphabet. En y mettant plus de symboles visuels que des mots à lire et à entendre.
A ces  cybernéticiens peu cultivés, on rappelle que les sages de l’antique Egypte se passaient d’écrans tactiles pour déjà communiquer avec des effigies d’oiseaux, de serpents ou de silhouettes humaines stylisées. Ce fut l’enfance de l’art; précédée par l’art de l’enfance: car dès vos 3 ans, vous vous êtes mis naturellement à tracer des ronds, pour représenter une orange, ou le soleil. Plus lumineux encore: le visage de votre papa, avec deux points pour les yeux et un accent circonflexe pour la moustache. Une demi-lune renversée suffisait pour faire sourire le médaillon ovale de votre marraine aux confitures de Salavaux.
Jusqu’au jour où avez compris qu’un rond était le miroir de votre propre visage. Qu’il pouvait aussi se lire et s’entendre comme un O, la voyelle préférée d’Arthur Rimbaud. Il la voyait bleue.

09/12/2017

Helvètes modèles au service d’aristos russes


On trouve encore des grands-mères vaudoises qui ressassent à tue-tête un séjour londonien quand, jeunettes, elles enseignèrent le français à de futurs lords dans les résidences en stuc blanc des quartiers de Mayfair ou Bergravia. Il leur en revient un reliquat d’accent british, une préférence pour le thé noir à la bergamote - «with a nuage de lait please». Et un certain dépit quand, au brunch de leur table dominicale, leurs petits-enfants ne réclament que de l’ovo, du caoua lyophilisé, voire du coca…
Ces djeuns ignorent que Mémé Yolande avait pareillement dû subir un moulinet de souvenirs lancinants de la part d’une aïeule qui, elle, fut gouvernante au Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, au temps des tsars Alexandre III et Nicolas II. Ou dans une de ces résidences à colonnades doriques qui bordent encore les canaux de l’ancienne capitale chantée par Pouchkine.
Au cap du XXe siècle, il était du meilleur goût, dans l’aristocratie russe, d’embaucher une «demoiselle suisse d’excellente éducation et à jupe droite» pour initier aux Fables de La Fontaine de petits diables qui ne pensaient qu’en lettres cyrilliques. Et des fillettes à nattes dorées, en crinoline rose bonbon pâtissière, qui apprenaient plus vite que les garçons.
Pour promouvoir un essai au titre éponyme, l’expo L’appel de l’Est, à la Bibliothèque cantonale de la Riponne*, nous en instruit davantage sur cette tradition pédagogique qui, de 1760 à 1820, avait déjà commencé à tisser des liens atypiques entre notre petite Helvétie et le plus vaste empire du monde. On y rappelle qu’un siècle avant le tragique préceptorat du Vaudois Pierre Gilliard auprès des enfants du dernier des tsars et leur massacre en 1918, son devancier rollois Frédéric-César de la Harpe avait été - sous l’ordre de Catherine II - le tuteur influent d’Alexandre Ier, le futur vainqueur de Napoléon. Notre illustre compatriote, un des pères de l’indépendance vaudoise, était traité par ses hôtes comme un dignitaire. Jusqu’au jour où il se plaignit d’avoir été mordu à la main par Constantin, un frère de son élève. Et réclama envers ce chenapan des sanctions exemplaires. On lui répondit poliment qu’en Russie, on ne punit pas un prince. Même s’il n’a que dix ans…

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02/12/2017

Elle déteste le vent d’hiver mais adore la neige

C’est à dix ans, dans une ferme hospitalière de L’Etivaz, qu’on a compris la réalité charnelle de la vache. Une bise sifflait violemment aux lucarnes grillagées de l’étable lorsqu’à l’intérieur fusa une tiédeur souveraine et odorante - douceâtre, ammoniaquée: celle qu’on respira sans doute quelque part à Bethlehem. Car la Ninette aux Henchoz vêlait d’un génisson à l’émotion générale de la maisonnée, et sous la surveillance barbue d’un vétérinaire accouru de Château-d’Oex.
Les gens du Pays-d’Enhaut n’assistaient-là qu’à une délivrance rituelle. Mais pour un gamin non damounais, élevé à Lausanne, le spectacle fut une hallucination, un miracle. La vache ne se résumait plus à quelque caricature fromagère, avec cornes et boucles d’oreille, souriant sur des boite rondes de supermarché. Elle incarnait l’histoire immémoriale de toute forme de maternité.
Celle aussi d’une paysannerie qui, en amont du Chablais vaudois, perpétue une transhumance verticale par des montées à l’alpage. Dès juin, nos modzonnettes se font légères, papillonnesques; sinon grimpières et cascadeuses. A la désalpe de septembre, quand il faut bien redescendre, elles ont pris de l’âge et du poids, et affrontent un climat moins hostile pour mettre bas dans une grange à altitude moyenne.
Comme dans celle de mes amis Henchoz. Eux savent qu’une vache ne craint pas le froid, protégée qu’elle est par un pelage rembourré. Qu’elle se contente d’un lit de paille pour se réchauffer, de foin et de céréales ensilées pour se nourrir. Leur Ninette ne déteste que la pluie, et surtout ce vent qui emporte les tuiles des toits et qui - si l’on en croit une expression idiomatique - irait jusqu’à la décorner…
Cela dit, la vache laitière adorerait la neige! En juillet passé, le Musée national suisse de Zurich la présenta comme une des figures emblématiques de notre pays. Elle y eut pour concurrents le bouquetin, la marmotte et le saint-bernard… Fallait-il vraiment choisir? Personnellement, j’ai opté pour elle, parce qu'elle est aussi universelle que son lointain cousin le Minotaure de la mythologie grecque - en plus débonnaire quand même, car elle ne dévore pas des enfants.
Elle est aussi populaire que son arrière-grande-tante Io. Une amante de Zeus métamorphosée en vachette un brin intello. Aujourd’hui, elle est la déesse favorite des cruciverbistes.