24 Heures

08.02.2010

Emotions tessinoises, dialectes, et création littéraire

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On colle son nez à la vitre glacée du train pour Lucerne depuis Bellinzone, et l’on s’ébaubit de l’évolution du paysage qui se déméditerranéise au fur et à mesure qu’on s’approche des orographies escarpées et romantiques de l’Urschweiz. Les tunnels sont comme des silences pour le regard, et des voix latines nous reviennent aux oreilles.

Dans un restaurant huppé de la via Orico, des commensaux tessinois m’ont reproché les insuffisances de mon italien, et plus sévèrement ma méconnaissance de leur dialecte:

-         Rien à voir avec vos patois vaudois, valaisan, jurassien ou fribourgeois. Chez nous il est encore en usage dans toutes les couches de la population, que ce soit en famille ou au bureau, voire dans l’administration publique. A la radio et à la télévision romandes, vos dialectes sont évoqués de loin en loin comme des exotismes ou des phénomènes sociaux vieillots, un patrimoine en péril. A la RTSI, le nôtre y est parlé, dans certains programmes, telle une langue vivante. C’est notre façon à nous d’affirmer une latinité qui reste helvétique. Vous devriez en prendre de la graine.

Je me suis un peu défendu en leur révélant mon admiration pour Giovanni Orelli (photo d’en haut) , le grand romancier de la Suisse italienne, né en 1928 à Bedretto, dont j’avais tant admiré Le concertino pour grenouilles («Concertino per nane», 1990), traduit par Jeanclaude Berger pour les éditions La Dogana – avec texte italien en regard…

Je savais aussi que l’auteur du fameux Jeu de Monopoly (1977), s’est courageusement engagé dans un combat politico-culturel tessinois, et qu’il recourut au dialecte de son canton pour le transfigurer et lui donner des lettres de noblesse dignes d’une langue à part entière. Tel est le pouvoir extraordinaire des grands écrivains.

 

Pour rappel, de plus grands encore (je pense à James Joyce, l’Irlandais, à John Cowper Powys le Gallois), s’intéressèrent beaucoup aux expressions vernaculaires de leurs terres natales respectives. Mais ce fut pour les dauber, les ridiculiser la moindre, mais les embellir en les reciselant avec une fantaisie géniale. Cela pour n’en faire que des ornements singuliers parmi d’autres, des appoggiatures comme dit en musique, afin d’enrichir et perpétuer avec plus de saveur leur langue d’écriture préférée: celle de Shakespeare.

 

29.01.2010

Quand Sarko malmène le français

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Il y a six jours, devant un panel bien triés de «concitoyens représentatifs», le président de la République française s’est encore distingué par ses solécismes, ces impropriétés langagières qui estropient la langue de Molière. Celle surtout, plus académique, de Madame de Lafayette – dont Nicolas Sarkozy s’était, pour son propre malheur, permis naguère de dauber le chef-d’œuvre romanesque La Princesse de Clèves. (Un classique devenu depuis, et grâce à lui, un best-seller…)

Dans un articulet intitulé «Un cent fautes», Le Canard enchaîné a relevé les pataquès du chef de l’Etat, quand il est condamné à parler en public sans prompteur et sans lire les notes, plutôt correctement rédigées, de son nègre-mentor Henri Guaino:

Si on dit plus qu’est-ce qui va et qu’est-ce qui va pas…

Ce sont nos principals concurrents, nos principals partenaires…

L’apprentissage, elle a plein de vertus…

Nous sommes la dernière génération qui peuvent sauver le monde…

En mars de l’an passé, devant des ouvriers du Doubs et des syndicalistes qui avaient osé critiquer le bouclier fiscal qu’il accordait aux entrepreneurs, Sarkozy s’était déjà laissé emporter, et sa langue fourcha plusieurs fois. Son télescopage syntaxique fut alors relevé par Le Parisien:

Si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts…

On se demande c'est à quoi ça leur a servi?

On commence par les infirmières parce qu'ils sont les plus nombreux…

Selon des observateurs linguistes moins cruels, cet héritier de De Gaulle, Mitterrand et Giscard qui s’exprimaient si élégamment, s’évertue, lui, à parler comme l’homme de la rue, alors qu’il est avocat de haut vol, un tribun de premier plan. «Un virtuose du langage».

Il voudrait causer «peuple», mais il ne sait pas très bien ce que c’est, le peuple. Aussi adopte-il le jargon des publicitaires, «qui est fait pour frapper.»

 

 

02.07.2009

Cette mythologie du tabac qui va tantôt s’évaporer

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On ne fumera plus dans les bistrots du canton de Vaud, dès le premier septembre. Le fumeur forcené que je suis trouve que c’est une très bonne chose: je me soucie davantage de la santé des autres humains que de la mienne.

En d’autres termes, je continuerai de tirer sur mes clopes et je ne retournerai plus au bistrot. Les cafés enfumés, les bars irrespirables, les brasseries à buée grise, ça deviendra du passé ; ça restera gravé en mon cœur comme un vieux souvenir de libertés un peu malsaines, mais oh si délicieuses: se faire volontairement du mal aura été une gageure impardonnable, mais irrésistible...

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Pour réfréner cette nostalgie maudite,  trop suave (salée et cendrée itou…), je me permets de republier les considérations d’un de mes invités philologues, le très érudit Genevois Olivier Schopfer, dont je n’ai hélas plus de nouvelles depuis longtemps.

En janvier 2008, dans mon blog, il égrenait le vocabulaire de la vieille tabagie française, et analysait ses influences rhétoriques sur nos bavardages ordinaires:

 

1/« Passer à tabac: frapper quelqu’un avec violence et de manière répétitive. Le «tabac» en question est à comprendre dans le sens d’une «série de coups». Ce mot vient du verbe «tabasser», un synonyme familier de «frapper». Logiquement il aurait dû s’écrire «tabas», mais un «c» est venu remplacer le prévisible «s». Et cela crée naturellement une confusion avec le «tabac» que l’on fume, mot qui vient de l’espagnol «tabaco».

«Passer à tabac» possède une origine historique.
Cette origine est controversée parce qu’elle joue sur les deux sens du mot «tabac» et qu’elle augmente ainsi la confusion.

Au 19ème siècle,  le chef de la brigade de sûreté de la police parisienne était un certain François Vidocq.
Les aventures de ce bagnard devenu policier ont été racontées à la télévision dans les années 70.
Les inspecteurs de cette brigade avaient mauvaise réputation. Selon les rumeurs qui circulaient à l’époque, ils n’hésitaient pas à aller jusqu’à frapper les suspects qu’ils interrogeaient pour leur faire avouer leurs crimes. Et lorsqu’un policier avait réussi à faire craquer un suspect de cette façon bien peu recommandable, l’histoire dit qu’on lui mettait discrètement dans la poche un paquet de tabac pour le féliciter. De là serait née l’expression «passer à tabac», qui aurait donné «tabasser».
Se baser sur l'étymologie du verbe me paraît plus fiable.
Au 13ème siècle, on disait «tabaster». Puis au 15ème siècle est apparu le mot «tabust» signifiant «bruit», «tumulte». «Tabaster» s’est alors transformé en «tabuster» : «frapper en faisant du bruit».
C’est au début du 19ème siècle que «tabuster» est finalement devenu «tabasser».
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2/ Un «coup de tabac» : dans le langage marin, orage violent et soudain.
L’expression met l’accent sur les vagues de la mer déchaînée qui cognent contre la coque du bateau.
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3/ «Faire un tabac »: avoir beaucoup de succès, en parlant généralement d’une pièce de théâtre.
Le «tabac» désigne les applaudissements qui retentissent à la fin d’une représentation. On peut aussi penser aux spectateurs qui tapent des pieds tout en applaudissant pour montrer leur enthousiasme.
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Vous voyez, tout cela n’a rien à voir avec la cigarette ! Des expressions à consommer sans modération, donc…
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OLIVIER SCHOPFER

 

13.06.2009

Mots français du persan, mots persans du français

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Au gré des nombreux reportages radiophoniques qui ont jalonné les récentes présidentielles iraniennes, j’ai été ému d’entendre la noble sonorité cadencée du persan, tel qu’on le pratique dans les rues de ma ville natale. Je ne suis plus retourné à Téhéran depuis trente-deux ans, mais la langue de Hâfez et Khayyam, j’ai l’honneur et le bonheur de la parler encore.

 

Le persan (et non pas le farsi*) est comme on sait un idiome indo-européen, tels l’urdu, l’hindi, l’allemand ou l’anglais. Si sa graphie est celle de l’arabe, il diffère de celui-ci par sa structure grammaticale et son vocabulaire - dont les racines sont plus proches du germain et de l’anglo-saxon.

 

Exemples:

 

En arabe, mère se dit oum. En persan mâdar (en allemand Mutter, en anglais mother).

Frère en arabe: akhou. En persan barâdar (id Bruder et brother).

Fille en arabe: bint. En persan dokhtar (id Tochter et daughter), etc.

 

J’ai deviné, au cours de ces dernières semaines, que mes confrères reporters de la RSR et de Radio-France ont eu de la difficulté à trouver en Iran des autochtones parlant français – la mode de l’anglo-américain y ayant supplanté depuis longtemps notre bonne vieille langue internationale. Mais celle-ci a laissé en persan d’étonnants et indélébiles reliquats…

 

Exemples:

 

Les pays que les Anglais désignent par Austria, Germany, Japan, Sweden, Switzerland, les Iraniens les appellent Otrish, Âlmân, Jâponn, Sou-ed, Sou-iss.

 

En Iran, les mois se déclinent encore selon l’antique calendrier solaire des Zoroastriens: favardin, ordibehesht, khordâd, tir, mordâd, shahrivar, etc.

Cela dit, pour des raisons commerciales, économiques et touristiques, les Iraniens observent parallèlement le calendrier des Occidentaux. Et ils ont leurs propres mots pour traduire january, february, march, april, may, june, july, august, september, october, november, december: jan-vieh, fe-vriyeh, mârs, âvril, meh, jou-an, jou-iyeh, out, septâmbr, oktobr, novâmbr, desamr

 

Si ces vestiges francophones du vocabulaire persane ne remontent qu’à l’an 1941 – le commencement du régime de Reza Shah, qui voulut occidentaliser son empire d’une main de fer, la langue de Voltaire et de Proust est riche, souvent sans le savoir, de mots courants importés de la Perse médiévale séfévide.

 

Ainsi la couleur azur: en persan lazward (bleu clair intense).

 

Epinard et safran, deux plantes originaires d’Iran, viennent d’asfenâdj et zahfarân. Ainsi que jasmin: yasmin. Ou orange: nârandj.

 

Tambour procède de tabir.

 

Le persan kusk (palais) a donné le mot turc kösk (pavillon de jardin), puis le mot italien chiosco. Enfin, en français, kiosque.

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(*) Ce n'est pas la première fois, dans ce blog, que je précise que farsi n'est que le mot persan pour désigner le persan. "Parlez-vous farsi?" est une expression aussi ridicule que "Parlez-vous english?", "parlez-vous deutsch", ou "do-you speak français..."

 

 

 

02.11.2008

«Etonner», «classieux», «brut de décoffrage»

Bernard Pivot a publié dernièrement un charmant reliquaire d’expressions françaises qui risquent de tomber dans l’oubli au profit de nouvelles - issues de la frénésie technologique ambiante, pour la plupart américanoïdes, et qui les éjecteront inéluctablement des dictionnaires.

Si j’applaudis la démarche muséologique de ce grand restaurateur et vulgarisateur de l’exercice naguère honni de la dictée, je ne succombe plus à la nostalgie des puristes (dont je fus longtemps), pour lesquels la langue de Molière, Voltaire, Proust & Ramuz serait un chef-d’œuvre en péril. Une glorieuse caravelle vouée au naufrage. Car elle se fragiliserait au fur et à mesure qu’on la leste de mots ou locutions qui n’ont pas jailli de son giron.

Mais qui est ce on? Ce ne sont pas les lexicographes du Littré ou du Larousse. Ce ne sont pas non plus de machiavéliques cybernéticiens étasuniens imbus d’ambitions hégémoniques.

C’est en fin de compte vous et moi, c’est l’usage.

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J’ai appris à croire à la puissance, et à la beauté de l’usage.

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Au XVe siècle, le verbe étonner (du latin attonare, frapper du tonnerre), signifiait faire trembler d’une violente commotion. Aujourd’hui, il est synonyme simplement de surprendre. Car entre-temps, la litote et l’euphémisme avaient fait leur œuvre dans les vogues du beau parler.

Plus récemment, lorsque Serge Gainsbourg, mort en 1991, et dont on commémore un peu trop intempestivement le quatre-vingtième anniversaire de la naissance, forgea l’adjectif classieux, c’était pour dauber méchamment des snobinards des seventies. Des individus méprisables qui tout en même temps avaient de la classe et des yeux chassieux - c’est-à-dire ourlés d’une substance gluante et jaunâtre. L’expression fut tellement usitée, et du coup érodée, qu’elle perdit rapidement son acception péjorative. Désormais, elle signifie «qui a de la classe, de l’allure» (homologué tel quel par le Robert depuis 1985)…

 

 

Intéressante aussi est l’évolution du mot brouillon, soit l’ébauche d’un texte destiné à être publié, ou être lu à voix haute dans une conférence. Durant quelques années, il a été supplanté par son équivalent anglais: «Coco, tu m’envoies un draft, et je me débrouille.»

Or j’observe depuis peu le recours insistant à une locution, vaguement homonyme, et qui ressortit au langage de la maçonnerie: «Coco, je te balance mon exposé brut de décoffrage, et tu l’améliores…»

Un béton brut de décoffrage, ou brut de fonderie est un béton qui n’a pas subi de transformation, qui apparaît sous sa forme première. Auquel on a enlevé les coffrages. Mais déjà qu’est-ce qu’un coffrage? C’est une forme de bois, de métal ou de toute autre matière qui sert de moule. Naguère, il fallait être un peu maçon pour le savoir. Ou alors érudit comme un encyclopédiste.

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Non l’usage ne fragilise pas la beauté d’une langue. Il lui arrive même de l’enrichir par d’étonnants retours vers un académisme désuet et classieux.

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Bernard Pivot: 100 expressions à sauver, Ed. Albin Michel.

 

17.10.2008

Le Larousse, le savon de Marie-Thé et Gargantua

larousse.jpgLe Petit Larousse 2009 nous a apporté son essaim de mots nouveaux (flexisécurité, photocalyse, slameur, blogosphère…), et sa brochette de personnalités – parmi lesquelles les Suisses Stephan Eicher et Claude Goretta.  Avec ses 150 000 définitions, ses 28 000 noms propres et ses 5000 illustrations, il est depuis presque un mois en honneur dans tous les supermarchés, entre deux aspirateurs et dix boîtes de flageolets.

On en trouve même en librairie, au rayon des encyclopédies…

A première vue, il n'y a guère de différence entre un dictionnaire et une encyclopédie. Ces deux espèces de secours langagiers et culturels sont d'une apparence semblablement massive et compliquée.

Le premier procède du latin «dictio» («action de dire») et décline le monde par ordre alphabétique. La seconde se consulte par tranches, ou chapitres thématiques, et puise son origine étymologique dans le grec ancien «egkuklios paideia» pour signifier «instruction embrassant tout le cycle du savoir». Ce qui, reconnaissons-le, est un bien vaste programme.

Dans un dico ordinaire (Petit Robert, Petit Larousse) les mots et les noms se succèdent avec une enivrante liberté, qui fait sauter du coq à l'âne et crée d'étranges voisinages de sens: le «court-circuit» succède tout de suite au «court-bouillon» et la «panosse» se fait précéder par la «panorpe» qui est un insecte névroptère jaune et noir.

L'usage des encyclopédies est une affaire de classement, d'ordonnance. Elles me font penser à la cuisine de la vieille cousine Marie-Thé: dans une atmosphère qui fleure le savon de Marseille traditionnel, les objets qui se ressemblent vont ensemble. Les assiettes, les tasses à thé et les soucoupes sont dans le vaisselier. Le beurre et yoghourt dans le réfrigérateur. La sarriette séchée, la menthe et le poivre dans les alvéoles à épices. Les bouilloires et les casseroles sont suspendues côte à côte au-dessus de l'évier. Et il n'y a point de poudre à récurer dans le garde-manger.

L'encyclopédiste observe le même état d'esprit que ma cousine. Les ouvrages qu'il édifie s'alignent en 27 colonnes blanches et bleues (Universalis) dans la bibliothèque du salon. Et l'on se croirait devant une copie multipliée du Parthénon. Autrement, ils peuvent être multicolores et épandre des parfums de campagne et d'accent vaudois (L'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud).

Rappelez-vous la Lettre sur l'éducation que Gargantua écrit à son géant de fiston Pantagruel: elle l'exhorte à apprendre toutes les langues du monde et tous les savoirs possibles. A la Renaissance, les grands humanistes de la Renaissance ne consultaient pas Internet, ils étaient chacun Internet.

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06.08.2008

Histoires de jurons

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On pense bien sûr à la chanson de Brassens, aux 231 injures du capitaine Haddock - recensées il y a deux ans par Albert Algoud -, ou à Flaubert qui avait de la considération pour le mot de Cambronne: avec lui «on se console de toutes misères humaines; aussi je me plais à la répéter: merde, merde!» 

Il y a un an, un clochard de Manhattan proposait aux passants de la Septième avenue de se déstresser en l’insultant. Deux dollars la bordée. Billy McKinney se vanta dans le New York Times que son commerce devenait florissant: «Depuis que l’Amérique connaît la crise économique, mon business a du succès. Après m’avoir accablé de propos orduriers, les gens se sentent mieux dans ce climat. »

En Suisse, l’insulte est punie par la loi (article 177 du Code pénal). La peine peut aller jusqu’à 90 jours-amendes. En automne 2002, un Vaudois a été condamné à débourser 300 francs pour avoir traité sa voisine de pétasse.

Vingt-cinq ans plus tôt, un autre en avait écopé une de 50  pour «espèce de vache ». Mis au pied du mur, ce Moudonnois demanda au juge:

- S’il interdit de dire vache à une dame, est-il est permis de dire Madame à une vache?  

- Bien sûr, fit le magistrat interloqué.

- Alors au revoir, Madame! lança le rustre à la plaignante.

Mais son stratagème fit chou blanc :

- Revenez Monsieur! cria le juge. Vous jouez avec les mots. Votre victime est en droit de réclamer une même somme d’amende.

Comme quoi, l’intention de mépris est aussi prise en compte. Mais est-elle toujours décryptable et délictuelle? Je n’oublierai jamais cette remarque diaboliquement euphémique du grand Jacques Mercanton, appliquée à un ponte de l’Université:

«On ne peut pas dire que ce professeur soit exagérément intelligent…»

17.07.2008

Standing ovations et offrande de brebis

 

 

 

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Naguère, on disait d’un bon orateur qu’«il a fait un tabac à l’applaudimètre». L’expression a été retenue par nos dictionnaires en 1955. Elle s’est fait depuis enfoncer par un américanisme qui émaille désormais des comptes-rendus de conférence ou de séances parlementaires:

«Le président de la République (ou le syndic de Boufflens-sur-Arnex) a eu droit a une standig ovation.

De quoi s’agit-il?

D’un tonnerre d’applaudissements effectués par des auditeurs qui se lèvent ensemble de leurs sièges. On préférerait le français acclamation debout, mais ça sonne moins prestigieusement. C’est pouette à l’oreille, diraient les Vaudois d’autrefois. Une chtandingg-ouvéïchonne - comme leurs descendants prononcent parfois - c’est quand même plus moderne, plus mondialisé…

Petite gymnastique étymologique:

Le mot anglais ovation vient du mot français ovation, qui lui-même descend du latin ovatio «petit triomphe», dérivé d’ovis, la brebis… Mais qu’est-ce qu’une brebis vient faire dans cette galère aux gloires et glorioles?

Dans la Rome antique, l’ovatio s’accordait aux généraux qui avaient battu des adversaires de peu d’importance, avaient vaincu sans faire trop couler de sang. Ou, comme écrivait Plutarque, «par le seul pouvoir de la persuasion, par le seul charme de l’éloquence».

Ces demi-vainqueurs s’avançaient à pied ou à cheval, et non sur un char comme pour un triomphe (plus sanglant). Précédés du Sénat et de la cavalerie, ils étaient couronnés de myrte et vêtus d’une robe blanche ourlée de pourpre. Ainsi conduits jusqu’au Capitole, ils n’y sacrifiaient qu’une modeste brebis.

Les généraux romains plus historiques, car plus expéditifs et plus cruels -  ceux qui écrabouillaient l’ennemi - avaient droit eux à un cérémonial plus grandiose au retour de leurs carnages: des lauriers d’or au front, un cortège claironnant digne de leur «grand triomphe», et l’immolation de tout un taureau sur le si énigmatique mont capitolin.

09.07.2008

L’Engadine de Corinne Desarzens

 

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Avant de le prospecter, en chasseuse d’images, d’états d’âme et de mots, elle a examiné le canton des Grisons, et a conclu qu’il était en forme de méduse. Sirènes d’Engadine, de Corinne Desarzens, est un délicieux journal de voyage paru il y a cinq ans aux Editions du Laquet, à Martel, dans le Lot. Le revoici en poche, chez Campoche, agrémenté d’une demi-douzaine de croquis qu’elle avait tracés méthodiquement, à plat ventre dans l’herbette, au cours d’un voyage mystique (mais pas trop, avec décence…) à Scuol et dans les vallées rhétiques.

«Je vis les maisons, harnachées de ferronneries, bombées, griffées de dragons, d’arbres de la terre et du ciel qui s’appellent des yggdrasils, de sabliers géométriques et d’étoiles. Je mangeais les façades en les dessinant dans un carnet. (…) Enlever le surplus, en quoi le dessin, à sa manière propre, peut s’apparenter à la sculpture. Dessiner met des yeux au bout des doigts…»

Pour mieux se pénétrer des légendes qui historient ces façades opulentes, Corinne Desarzens s’est initiée passionnément au romanche, en tout cas à une de ses cinq variantes. Et c’est avec gourmandise qu’elle égrène par exemple les divers noms de la sirène du moulin jaune: ritscha, nimfa, najada, raïna da l’aua

Elle s’interroge:

«C'est comment le romanche? Comme dans Astérix chez les Romains? Oui, c'est romain et barbare, teuton et italien. Chuintant et friable, sonore et fuyant, avec une syllabe accentuée qui fait disparaître toutes les autres. Une langue avalée.»

corinne.jpgCorinne Desarzens est peut-être la plus colettienne de nos prosatrices: la phrase se moire comme une soie, se rehausse de fils d’argent, ou s’effiloche avec une espèce d’étourderie feinte, d’ivresse vagabonde.

Native de Sète et de parents suisses, notre romancière a des cheveux d’or et un regard d 'oiseau moqueur. Licence en russe, carrière journalistique rebondissante, plus d’une quinzaine de livres parus à ce jour, des prix littéraires, et le voyage en solitaire comme gage de survie. Pour elle, la vie n’est pas à proprement parler un bal musette, mais elle n’est pas non plus un pèlerinage sacré. Un sentier de gageures qu’elle démêle à l' aide d ' une canne (d 'un bourdon…) qui lui sert aussi de cheval-bâton, comme dans les jeux de la petite enfance.

Lisez ou relisez ses autres ouvrages aux titres charmeurs: Je voudrais être l’herbe de cette prairie, Ultima latet, Le Carnet madécasse.

Sirènes d'Engadine, Campoche, 82 pages.

02.07.2008

Saint Théodule et l’épée de Charlemagne

revazz.jpgA partir de mardi prochain 9 juillet, et jusqu’en septembre, la colline sédunoise de Valère se déguisera chaque soir en île flottante, comme dans les aventures de Gulliver. Sur des textes de notre belle et talentueuse romancière romande Noëlle Revaz (photo), et une musique de Lee Maddeford, on assistera à une féerie versaillaise, à l’aune valaisanne. On a volé l’épée de la Régalie relatera avec des dialogues, des chansons, des mélodies et beaucoup de feux nocturnes, une légende qui remonte à saint Théodule, le saint patron des vignerons du Valais.

 

 

 

L’initiateur de cette manifestation ne pouvait être que  Daniel Rausis, associé à Sion en Lumières.

 

Mon ami Rausis est un déclencheur de fantasmagories. L’adjectif à la mode improbable, usité à l’intention des individus qui tiennent et de la carpe et du lapin lui va à merveille. Sauf que lui tiendrait du théologien de la Renaissance (façon Pic de la Mirandole) et de l’humoriste pataphysicien comme chaque auditeur de la Radio romande le sait. Il est à son cher Valais ce que la plupart des politiciens de ce canton – ou notables de tout poil – ne sont pas: un catalyseur d’humeurs, un pyrotechnicien des âmes.   DER_DANIEL_RAUSIS_01.jpg

Ce spectacle de Valère, il le fignolait depuis plusieurs mois, des années peut-être, mais il ne m’en a jamais dit mot, jusqu’au jour où j’ai reçu le carton d’invitation. Pour en savoir davantage, et pour en parler dans mon blog, j’ai dû insister un brin. Voici le résumé qu’il m’a finalement envoyé – il est de la plume de son assistante Rita Freda:

«Cet été, à Sion, le spectacle de sons et de lumières organisé sur la colline de Valère met à l’honneur les pouvoirs de la fable. Invités à se retrouver sous la voûte étoilée, petits et grands auront plaisir à découvrir On a volé l’épée de la Régalie, à se laisser emporter dans un univers où le fait divers s’habille de merveilleux. Ecrite par Noëlle Revaz, accompagnée d’une musique signée Lee Maddeford, l’histoire se compose d’une succession de monologues entrecroisés de dialogues et de chansons.

L’intrigue se noue et se dénoue, ainsi que le titre l’annonce, autour de l’épée qui, selon une légende du pays, a été offerte par Charlemagne à saint Théodule, premier évêque du Valais. Bien que d’aspect banal, cette épée attire la convoitise d’un jeune homme qui la dérobe parce qu’il aime à posséder pour lui seul les objets d’art qu’il admire.

Dans On a volé l’épée de la Régalie, au fil de pensées intimes, d’échanges, de confidences et vraisemblablement de dépositions livrées dans le cadre d’une enquête policière s’expriment tour à tour non seulement le gentleman cambrioleur, sa mère ainsi que le gardien et la directrice du musée volé, mais aussi Charlemagne, Saint Théodule et l’épée… Cette épée émerveille et fascine. Auprès d’elle, certains se souviennent des contes de leur enfance, d’autres se laissent aller aux rêveries les plus intimes. Omnisciente, l’épée n’ignore rien du sort qui lui est destiné et n’hésite pas à révéler à ceux qui se trouvent en sa présence cette part d’eux qui leur est inconnue ou qu’ils tentent parfois d’oublier. Au fil d’une action où le présent, le passé et l’avenir se télescopent, petites gens et grandes figures historiques se croisent. Au détour d’un mot, d’une phrase, d’une réflexion, chacun lève le voile sur ses sentiments, ses aspirations, ses ambitions, ses petites ou grandes fêlures.

Dans On a volé l’épée de la Régalie, Noëlle Revaz esquisse avec humour et tendresse des portraits truculents ou attachants. Et insensiblement à travers eux, elle traite de diverses thématiques. Parmi celles-ci: le difficile apprentissage de l’indépendance, l’amour dévorant d’une mère pour son fils, la téméraire désobéissance d’un employé, la solitude éprouvée par certaines femmes célibataires, les incongruités de l’Histoire sur lesquelles se fondent les mythes.»

Rita Freda

Qui était saint Théodule?

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Si vous voulez en savoir davantage sur ce saint Théodule, dont la figure apparaît dans plusieurs églises du Valais, y compris dans la chapelle de Ferret, près d’Orsières (la commune des Rausis…), voici un texte très historique d’Alessandro Iannelli, paru il y a trois ans à l’enseigne de Romanduvin.ch :

«Dans l’imagerie traditionnelle, on le représente une grappe de raisin à la main au côté d’une cloche. Patron des vignerons, saint Théodule fut le premier prélat de l’évêché d’Octodure (devenu Martigny) qui s’étendait en 379 sur tout le bassin du Rhône en amont du Léman jusqu’à Saint-Gingolph. Sous les ordres d’Ambroise, évêque de Milan, il christianisa les païens du Valais pour le compte de l’Empire romain d’Occident.

Sa célébrité lui vient de visions qui lui révélèrent le lieu où gisait la légion thébaine à Agaune, probablement massacrée par les Alamans. Théodule leva les corps et les exhuma dans un sanctuaire qui en 515 devint l’abbaye de Saint-Maurice. Mais autour de la figure de l’évêque fleurissent légendes et dictons qui lui attribuent l’origine de la vigne du Vieux Pays.

La mémoire populaire conte que lors d’un de ses nombreux voyages en Italie, Théodule conclut un marché avec un diablotin. Celui-ci, en échange de l’âme du premier humain rencontré au retour avant le chant du coq, le transporta sur son dos du Valais à Rome. Ils passèrent par le col qui porte encore aujourd’hui son nom : le col de Théodule.

En échange de son fidèle service, le Pape offrit à l’évêque une cloche et des sarments. Sur le chemin du retour, Théodule arrivé à Visperterminen, dans la vallée de Viège, distribua des sarments aux gens. Ainsi apparut le Païen que l’on boit encore de nos jours. A Géronde, les sarments de l’évêque donnèrent la Dôle de Géronde, la Dôle de Sierre et la Dôle de Salquenen. Et finalement, la Malvoisie fut plantée entre Valère et Tourbillon. C’est ainsi que naquit le vignoble valaisan.

Et notre compère, toujours à dos de diablotin, arriva donc à Valère où un coq blanc se mit à chanter. Instruit par Théodule, le coq attendit le retour du saint pour réveiller les hommes. Le diablotin ainsi abusé disparut sans avoir aucune âme à emporter.

Si la légende est fiction, une part de vérité historique s’infiltre dans ce récit. En effet, la cloche semble avoir vraiment existé. Après avoir sonné sur le beffroi de la cathédrale de Sion, elle se fendit et devint une relique. Il se pourrait également que la vigne ait bien été importée d’Italie par les nombreuses expéditions que les ecclésiastiques d’alors menaient à Rome.

De l’évêque missionnaire, chef spirituel et matériel de ses ouailles, chaque village semble disposer d’un récit, avec toujours pour trame de fond la vigne. Ainsi à Bovernier, on raconte que saint Théodule, de retour de Rome par le Mont-Joux, fut accompagné par le diable déguisé en marchand italien. Fatigué, notre pèlerin décida de s’arrêter aux abords d’une source d’eau chaude. Tandis qu’il s’assoupissait, Satan lui vola son bâton, symbole de sa fonction d’évêque, et s’enfuit par le village. Mais une femme de Bovernier, lavant les cuves et tonneaux que son mari emporterait à Fully pour la prochaine vendange, poussa le cuvier sur le chemin en direction des bruits. Le diable trébucha et perdit son bâton prestement récupéré par la paysanne. En signe de gratitude, saint Théodule promit alors du vin en abondance au village. Et Satan, des guêpes qui s’occuperaient du raisin mûr. Ainsi, Bovernier hérita du Goron, et des guêpes…

Discours savant et discours populaire s’entremêlent, comme bien souvent avec les personnages historiques devenus légendaires. Ce saint Théodule, toujours prêt à presser avec générosité des raisins bien mûrs dans les tonneaux vides des vignerons reste encore sous bien des aspects une énigme pour les historiens. Mais nul doute que ce cher évêque veille avec la plus grande attention et le plus sincère des amours sur les vignobles du Valais. Et aucun diablotin n’y pourra jamais rien. 

Alessandro Iannelli

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