15/01/2013

Un p’tit mot, s.v.p., avant de mourir…

 

 

De Jules César à Jimi Hendrix, le guitariste et écrivain Michel Gaillard a inventorié des centaines de paroles ultimes d’agonisants célèbres. Certaines sont réelles, d’autres apocryphes

 

D’abord ceux qui furent éloquemment inspirés à leur dernier râle. Le roi des Francs Dagobert Ie (602-639) – oui, celui qu’une chanson populaire immortalisa pour une affaire de culotte mal enfilée – aurait soufflé à saint Eloi: «Il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte.» En 814, le grand Charlemagne congédia ses médecins en leur disant «laissez-moi, je mourrai bien sans vos remèdes.» Cette dernière maxime de Machiavel du consterner son confesseur en 1527: «Je désire aller en enfer et pas au ciel. Dans le premier, j’apprécierai la compagnie des papes, des rois et des princes. Dans le second se trouvent mendiants, moines et apôtres.» Michel Gaillard n’oublie pas celle, très célèbre, de Voltaire: «Je m’arrêterais de mourir s’il me venait un bon mot ou une bonne idée» (1778). Ni celle du peintre Watteau, à un prêtre s’approchant de son chevet fatal: «Ôtez-moi ce crucifix! Comment un artiste a-t-il pu rendre aussi mal les traits de Dieu!» Au même siècle, le jésuite lettré Dominique Bouhours s’est soucié de la grammaire jusqu’au bout: «Je m’en vais ou je m’en va, l’un et l’autre, ou l’un ou l’autre, se dit ou se disent»… On sera bouleversé par le dernier message de Toulouse-Lautrec adressé à sa génitrice, une comtesse albigeoise au langage châtié: «Maman… Rien que toi! Le vieux con…»

Mais ces grandes âmes ne sont pas toutes parties «avec panache», comme veut l’indiquer le titre du recueil*. Leurs mots de la fin ne furent pas toujours édifiants. Si l’on en croit des études rivales, l’immense dramaturge espagnol Lope de Vega expira en 1635 avec cet aveu: «Dante m’a toujours ennuyé.» Et ce trait d’esprit d’Edward Thurlow, politicien anglais, avant de s’éteindre en 1806: «Que je sois pendu si je ne suis pas en train de mourir.»

 

Ils sont partis avec panache, Points, 270 pp.

 

 

03/11/2012

Remèdes dits de «bonne femme»

 

Revoici novembre, ses champs noirs, ses brumes hugoliennes et ses rituels vaudois: le jour des morts, on allume des lampes-tempêtes sur la tombe du papy Victor. Elles brilleront jusqu’à l’aube, entre chrysanthèmes et bruyère, intriguant les renardes du cimetière de Bois-de-Vaux qui y chassent la musaraigne. Au pied du Jura, on tue le plus gras des cochons avec une solennité toute cérémonielle. L’aubergiste le servira débité en fricassée bien dorée, précédée d’une terrine de sang rôti à l’anis étoilé, et que suivront une tarte au vin cuit et une autre au nillon de noix.

Repu et échauffé par ces interminables agapes à l’ancienne, on aura l’idée maladroite de se ravigoter en grimpant le chemin qui s’élève jusqu’au sommet d’une butte. Peine perdue: la vue du Mont-Blanc est cachée par un brouillard lémanique en filasse d’étoupe; le sentier blanchi par une neige précoce a transi nos pieds mal chaussés. Et la bise noire s’est infiltrée dans nos laines légères jusqu’à nos veines, y enclenchant un phénomène compliqué de vasodilatation. Nous voilà enrhumé, toussaillant comme aux heures les plus godiches de notre enfance. Or, en ce temps-là, il y a plus de 40 ans, on ne se fiait pas qu’au docteur ou qu’au pharmacien. A la maison  débarquait illico Tante Gladys. Nous sachant pris de fièvre après une trempette sauvage dans la Vuachère avec des copains de quartier, cette longue femme aux airs de gendarme et à bec de corneille nous rendait la santé en nous frictionnant violemment d’une pommade camphrée de son invention. Puis elle appliquait sur notre cou un cataplasme à base d’oignon et de clous de girofle. Enfin, elle nous faisait enfiler des chaussettes trempées de vinaigre avant de nous expédier au lit sous une triple-couette. Autant de souvenirs peu agréables, car expéditifs et trop odorants. Mais le lendemain, on était tout à fait guéri. Tante Gladys est morte il y a longtemps, emportant les secrets de sa miraculeuse médication, et ses remèdes de bonne femme. A mes amies féministes, je précise que cette affreuse expression n’est qu’une dérivation gauloise du latin bona fama, soit la “bonne renommée”.

Celle des onguents, prétendus universels, des guérisseurs antiques.

 

 

18/09/2012

«Mariages républicains»

Dans une lettre ouverte, parue dans le journal Libération du 18 septembre, trois associations qui défendent la cause des homosexuels en France, et leur droit à l’union conjugale, ont commis une sacrée bourde langagière.

Trouvant probablement l’expression «mariage gay» trop catégorisante, elles lui substituent celle, moins ségrégationniste à leur goût, de «mariage républicain».

Autant j’y salue une volonté nouvelle de ne plus plaider une différence, mais une indifférence - une solubilité de l’homophilie dans le tissu social. Autant je reproche, à ces militantes et militants d’outre-Jura, si courageux, une méconnaissance déplorable de l’histoire de leur propre pays. Une ignorance grave du passé des mots qui l’ont tissée.

«Mariage républicain», qui semble sonner si noblement à leurs jeunes oreilles, a été un immonde slogan sous la Terreur, lorsque le vent de liberté de la Révolution de 1789 vira en ouragan cruel. En été 1793, le sans-culotte Jean-Baptiste Carrier, que la Convention avait félicité pour des exploits guerriers contre les Vendéens, s’empara, tel un potentat de la ville de Nantes. Il y implanta un tribunal révolutionnaire, où l’on jugeait à l’instinct, sans procès, sans plaidoiries. Il avait sous ses ordres une légion de mercenaires importés comme du bétail de la colonie de Saint-Domingue. Des «désespérés trop dépaysés; des assoiffés de sang». En moins d’un trimestre, Carrier fit fusiller, sans jugement, plus de 2500 prisonniers nantais. Mais c’est aux religieuses et aux religieux insermentés – des naïves et naïfs qui, le plus souvent, ne pigeaient rien à la Constitution civile du clergé – qu’il réserva son supplice préféré: une noyade spectaculaire dans la Loire. Il fit embarquer, sur des bateaux aménagés de trappes insoupçonnées, plus de 4000 de ces réfractaires, attachés nus par des cordes, deux par deux, et que le fleuve devait engloutir. «Pour en nourrir grassement les saumons.» Cette dernière phrase, qu’aurait dite Jean-Baptiste Carrier, ne me revient que de mémoire. En revanche, je suis certain qu’il qualifia lui-même, avec fierté, ses sinistres noyades de «mariages républicains»