24 Heures

21.10.2008

Les érotiques d’Hercule, par Michel Rime

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Auteur déjà d’un livre d’artiste intitulé «Alfred et Olga vont en hypnose», Michel Rime vient d’en écrire et illustrer - par des collages photographiques ingénieux et soignés – un deuxième qui s’inspire de la figure mythologique d’Hercule. Les douze chapitres de ce très bel album qui paraît chez Humus*, ne correspondent pas aux douze travaux qu’on sait, mais à autant d’exploits sexuels, ou plutôt de vertiges érotiques. Une épopée paillarde, truculente, cochonne mais cruelle, tantôt mélodramatique, tantôt hallucinatoire. L’écriture raffinée qui la tisse se révèle en fin de compte moins un poème en prose qu’un roman en vers libres. Voici déjà l’envol du prologue:

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 H comme Hercule et Héraclès

on a chanté leurs exploits

mais leurs prouesses d’alcôve sont restées enfouies

dans le silence de la terre

au décompte des émotions de chair

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Chez les Grecs anciens comme chez les Romains, Héraclès/Hercule n’était pas qu’un symbole de la force physique, mais un dieu juste et compatissant. Un demi-dieu - puisqu’il n’avait pas pu téter assez longtemps le lait d’immortalité de sa marâtre et ennemie Héra/Junon. Cette double nature le rendait plus proche des hommes. Les artistes du moyen âge, et même ceux de la Renaissance, le dépaganisèrent en célébrant sa force comme une vertu cardinale, bénie par l’Eglise, et qu’on retrouvera dans l’iconographie des entrées royales françaises: Henri IV, Louis XIII et Louis XIV y sont représentés en Hercule. Sur des médailles aussi.

En s’appropriant ce héros immémorial, Michel Rime se joue de son ambivalence homme-dieu en dérivant sur sa nature sexuelle et ses dimorphismes, sur des fantasmes où la désignation du téton féminin, du phallus, et de toutes les muqueuses possibles du corps humain se déclinent en synonymes modernes ou académiques, en métaphores joliment filées:

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Hercule succombe au crépu

transe moite ersatz du fourchu

pris embrochés enfourchés

sont des mots qui vont très bien ensemble (…)

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Mais l’auteur ne se contente pas de «dépraver» le héros au gré de son imagination poétique - en forçant le trait de légendes sexuelles auxiliaires connues, telle sa passion homosexuelle pour le bel Hyacinthe. Il a surtout l’audace impie de le désunir: Hercule le Latin et Héraclès l’Hellène deviennent deux personnages distincts. Et le H de leur initiale commune est en passe d’en devenir un troisième… Ils s’entremêleront, si j’ose dire (les termes du récit sont plus crus) pour le pire; rarement pour le meilleur.

Leur triade se fondra un jour pour redevenir l’homme homme homme, donc peut-être un seul homme ou un seul dieu. Or de funestes péripéties hypermodernes, mêlées à l’antique, et à un humour déjanté, leur feront subir des épreuves psychédéliques: celle d’un triangle isocèle homme homme femme, puis une mouture femme femme homme. La lettre H prédomine dans ce récit, moins ésotérique ou intellectualisant qu’on ne pourrait le penser. Elle est la première du mot hybride, qui implique l’assouvissement de toutes les passions du corps et de l’esprit, le dérèglement rimbaldien de tous les sens. Mais aussi ce que les éleveurs de chevaux (et d’étalons!) appellent l’interfécondité.

L’hybride implique l’ambigu, mais soulève aussi une philosophie d’éclairage. L’art érotique traditionnel, qui, des faits et gestes amoureux fait accéder à une sublimation, doit-il tout dévoiler? D’aucuns ont prétendu qu’il perdrait son pouvoir de choc si sa dimension charnelle était par trop estompée. On se rappelle qu’André Breton la souhaitait à la fois voilée et dévoilée.

Avec Jeanne de Berg, Michel Rime préfère le clair-obscur à la transparence. Le jeu avec le risque, avec les «ombres tremblées» et la «palpitation des excès».

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Lire aussi l’article de Jean-Louis Kuffer, dans le supplément du samedi 18 octobre de 24 heures.

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(*) Les érotiques d’Hercule, coll. Eros-Oser.

Les collages de Michel Rime sont exposés chez son éditeur à la Galerie Humus, rue des Terreaux 18, Lausanne, jusqu’au 8 novembre. En compagnie de peintures de Marie Morel, illustrant Animamours, des contes de Pierre Bourgeade, parus à la même enseigne.