02/02/2013

Un chat célèbre de Colette

A l’instar d’Alexandre Vialatte, Colette fut une raminagrophile, au style si sensoriel et synesthésique, naturellement nourri de correspondances baudelairiennes et de voyelles rimbaldiennes. Avant de déguster son portrait en majesté du Long chat de son enfance bourguignonne, appréciez, en amuse-gueule, cette louange fruitée que lui adressa son ami Léon-Paul Fargue:

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Adorable Colette qui savez tenir un porte-plume comme personne au monde, renifler le mensonge, reconnaître un melon honnête, un vrai bijou, un cuir d'or... Colette, pour vous particulièrement, la nature a travaillé dans le genre génie. Vous êtes une reine des abeilles. Toutes les abeilles françaises, de la "grande dadame" à la modiste, sentent comme vous sur le plan de la confiture, de la confiance, du confort, et vous êtes la seule qui sachiez l'exprimer dans les siècles des siècles... 

 

Et voici «Le long chat»

 

Un chat noir à poils ras paraît toujours plus long qu’un autre chat. Mais celui-là, Babou surnommé le Long-chat, mesurait, réellement, bien étiré à plat, un mètre, un mètre dix. Mal disposé, il ne dépassait pas quatre-vingt dix centimètres. Je le mesurais quelquefois.

« Il n’allonge plus, disais-je à ma mère. C’est dommage.

Pourquoi dommage ? Il est déjà trop long. Grandir, toujours grandir ! C’est mauvais de trop grandir ! Très mauvais ! »

Elle s’inquiétait en effet des enfants dont la croissance lui semblait trop rapide – elle eut sujet d’être soucieuse pour mon demi-frère aîné, qui grandit jusqu’à vingt-quatre ans.

« Mais j’aimerais grandir encore un peu...

Oui, comme la malheureuse fille des Brisedoux ? Un mètre soixante-dix à douze ans ! Il est facile à une nabote d’être agréable. Mais une beauté gigantesque, qu’en faire ? Où la caser ?

Alors le chat Babou est incasable ?

Un chat est un chat. Le chat Babou n’est trop long que quand il le veut bien. Est-on même sûr qu’il est noir ? Il est probablement blanc par temps de neige, bleu foncé la nuit, et rouge quand il va voler des fraises, très léger sur les genoux, très lourd quand je l’emporte le soir dans la cuisine pour l’empêcher de dormir sur mon lit... Je crois qu’il est trop végétarien pour un chat. »

Car le Long-chat volait les fraises, en choisissant les plus mûres parmi les docteur-Morère qui sont si douces, et les caprons blancs qui ont un léger goût de fourmi. Selon les saisons, il s’en prenait aussi aux tendres pointes des asperges, et savait ouvrir l’écorce, jaspée de sombre et de clair comme la peau des salamandres, du melon dit noir-des-Carmes, qu’il préférait au cantaloup. Son cas n’avait rien de très exceptionnel. Une chatte que j’eus croquait des croissants d’oignon cru, pourvu qu’ils fussent taillés dans les oignons sucrés du Midi.

Quelques chats prisent l’huître, l’escargot et la palourde...

Lorsque le Long-chat partait pour braconner les fraises de notre proche voisin, M. Pomié, son parcours empruntait le mur, couvert d’un lierre si serré que les chats y pouvaient marcher à couvert, invisibles, révélés seulement par le frémissement des feuilles, le soulèvement vaporeux du pollen jaune et d’un nuage blond d’abeilles.

Il aimait ce tunnel feuillu, mais il ne pouvait se dispenser d’émerger sur la dalle faîtière du mur que dénudaient, au niveau de son jardin, les soins de Mme Pomié. A découvert, il affectait beaucoup de désinvolture, surtout s’il rencontrait le beau chat de Mme de Saint-Aubin, noir, à face et ventre blancs. Sur ce mur j’ai étudié, sinon les moeurs, du moins le protocole des matous, qui ressortit à une sorte de chorégraphie. Ils sont, à l’opposé des femelles, plus bruyants que guerriers et cherchent à gagner du temps en palabres. Que de cris, et de préambules ! Je ne dis pas qu’ils ne sachent, le corps à corps engagé, se battre cruellement. Mais ils sont loin, en général, de la muette et furieuse prise des chattes. Notre chatte contemporaine du Long-chat volait littéralement au combat si une femelle se risquait dans son aire. Elle touchait à peine le sol, fondait sur l’ennemi, celle-ci fût-elle sa propre descendance. Elle se battait comme un oiseau, en cherchant à coiffer l’adversaire. A part quelques gifles, je ne la vis jamais corriger un mâle, car les mâles à sa vue s’enfuyaient, et elle les suivait d’un regard d’inexprimable mépris. Juillet et janvier venus, ses rapports amoureux étaient réglés en quarante-huit heures. Le matin du troisième jour, alors que l’élu, dispos, remis en appétit, s’approchait d’elle d’un beau pas balancé et faraud, et en chantant du fond de la gorge, rien que de le toiser, elle le clouait sur place.

« Je viens..., commençait-il. Je... Je venais pour reprendre notre agréable entretien d’hier...

Pardon..., interrompait la chatte. Vous disiez ? Je n’ai pas bien entendu. Quel agréable entretien ?

Nos entretiens... Celui de dix heures du matin... Celui de cinq heures après midi... Surtout celui de dix heures du soir, près du puits... »

La chatte, juchée en haut de la tonnelle, se haussait un peu sur ses phalanges délicates.

« Près du puits... Un entretien, vous, avec MOI ? A qui le ferez-vous croire ? Pas à MOI. Prenez le large.

Mais... Mais je vous aime... Et je suis prêt à vous le prouver encore... »

La chatte, debout, surplombait le chat comme Satan, au bord de Notre-Dame, couve Paris... De son oeil d’or roux tombait sur le mâle un regard qu’il ne pouvait soutenir longtemps. Et le banni quittait la place, en marchant de travers comme tous les expulsés.

Le Long-chat donc, obéissant à un végétarisme qu’ignore le profane, s’en allait aux fraises, au melon, à l’asperge. Il rapportait dans la rainure de ses griffes courbes la trace de ses déprédations, un peu de pulpe verte ou rosée, qu’il léchait nonchalamment pendant sa sieste.

« Montre tes mains ? » lui demandait ma mère.

Il lui abandonnait une longue patte de devant, entraînée à tous méfaits, dont la paume était aussi dure qu’un chemin qui sèche de soif.

« Tu as ouvert un melon ? »

Peut-être comprenait-il. Il offrait à la perspicacité de Sido ses doux yeux jaunes, mais comme sa candeur était feinte, il ne pouvait s’empêcher de loucher légèrement.

« Oui, tu as ouvert un melon. Sans doute le joli petit melon que je surveillais, qui ressemblait à une planète, avec des continents jaunes et des mers vertes... »

Elle lâchait la longue patte, qui retombait molle et sans expression.

« ça vaut une bonne tape, disais-je.

Oui... Mais songe qu’à la place du melon il aurait pu ouvrir un oiseau. Ou un petit lapin... Ou manger un poussin... »

Elle grattait le crâne plat qui se haussait jusqu’à sa main, les tempes demi-nues, bleuâtres entre les poils noirs clairsemés. Un ronronnement démesuré montait du cou épais, marqué sous le menton d’une éclaboussure blanche. Le Long-chat n’aimait que ma mère, ne suivait qu’elle, n’en appelait qu’à elle. Si je le prenais dans mes bras, il s’en échappait d’une manière insensible et fondante. Sauf les batailles rituelles, et les brèves saisons des amours, le Long-chat n’était que silence, sommeil et nonchalant noctambulisme.

Je lui préférais naturellement nos chattes. Il y a si peu de ressemblance entre le mâle félin et les femelles que celles-ci semblent tenir le matou pour étranger, souvent pour ennemi, exception faite des chats du Siam, qui vivent mariés comme les grands fauves. Les chats de nos pays, bâtards de tout poil et de toutes couleurs, puisent peut-être dans leur variété même le goût du changement et de l’infidélité. Chez nous une chatte, deux, trois chattes ont de tout temps fleuri les pelouses, couronné le chapiteau de la pompe, dormi dans la glycine creusée en hamac. Leur sociabilité charmante se limitait à ma mère et à moi. Passées les deux saisons obligatoires de l’amour, janvier et juillet, le mâle redevenait le suspect, le criminel mangeur de chats nouveau-nés, et la conversation des chattes avec le Long-chat consistait surtout en injures brèves, lorsqu’il manifestait la douce humeur béate, le sourire involontaire du chat pur de mauvais desseins et même de pensées. Un jeu parfois s’ébauchait, et ne durait pas. Les femelles prenaient peur de la force mâle, et de la griserie furieuse qui transforme une gaieté de chat entier en joute meurtrière. Le Long-chat excellait, en vertu de sa structure couleuvrine, à des bonds étranges où il avoisinait la forme d’un huit. Sur son pelage d’hiver, plus long et plus satiné qu’en été, on voyait paraître en plein soleil les moires et les stries du lointain ancêtre rayé. Un matou joue, et fort avant dans l’âge, mais ne perd guère en jouant la gravité empreinte sur sa face. Le Long-chat ne s’adoucissait qu’en regardant ma mère. Alors il arquait fortement ses moustaches blanches, et dans ses yeux montait un sourire de petit garçon innocent. Il la suivait quand elle allait cueillir des violettes le long du mur qui séparait du nôtre le jardin de M. de Fourolles. Une bordure touffue fournissait quotidiennement un gros bouquet de violettes, que ma mère laissait se faner à son corsage ou dans un verre vide, car, abreuvées, les violettes perdent tout leur parfum.

Pas à pas, le Long-chat suivait sa maîtresse penchée. Parfois il imitait, de la patte, le geste de la main fouillant les feuilles, il imitait aussi la trouvaille :

« Ah ! s’écriait-il parfois, moi aussi ! »

Et il montrait sa prise : un carabe, un vers rose, un hanneton desséché...

« Mon Dieu, que tu es bête, lui disait affectueusement Sido ; ça ne fait rien, ce que tu as trouvé est très joli... »

Quand nous rejoignîmes mon frère aîné dans le Loiret, nous emportâmes la chatte préférée et le Long-chat. Tous deux parurent souffrir beaucoup moins que moi de troquer une belle maison contre un petit logis, le vaste enclos natal contre un jardin étroit. J’ai parlé ailleurs de la rivière qui dansait au bout de ce jardin. Elle avait assez de vivacité, assez de pureté originelle, assez de saponaires et de ravenelles cramponnées aux murs qui la serraient, pour embellir un village, si le village l’eût respectée. Mais ses riverains la souillaient. Un petit lavoir, au bout de notre nouveau jardin, abritait le « cabasson » plein de pailles où s’agenouillaient les laveuses, la planche inclinée, blanche comme un os gratté, sur laquelle on presse le linge mousseux, les battoirs, les brosses de chiendent et les arrosoirs. Peu après notre arrivée la chatte affirma ses droits sur le cabasson, y mit au monde sa portée, y éleva le petit rayé que nous lui laissâmes. Je la rejoignais aux heures de soleil, et m’asseyais sur la planche à savonner. Le chaton rayé, mou, lourd de lait, guettait sur le plafond de tuile de l’aubette les réverbérations de la petite rivière, les anneaux brisés, les serpents d’or, les vaguelettes. Agé de six semaines, il trottait, suivait de ses yeux encore bleus le vol des mouches, et la chatte sa mère, non moins zébrée, se mirait dans la beauté de son fils à mille raies.

Ecarté du bonheur familial, le Long-chat du moins affectait une sorte de sérénité vaguement patriarcale, la réserve des pères qui s’en remettent, pour les soins de la progéniture, à leur digne compagne. Il ne dépassait pas la planche de persil que lui concédait la chatte, et s’y vautrait, chauffant au soleil son long ventre décoré de tétines sèches. Ou bien il pendait mollement sur le tas de bois, comme si les fagots épineux fussent laine et duvet. Car les chats ont, du confort et de son contraire, une idée qui étonne l’humain.

Le printemps imprégnait notre refuge d’une précoce chaleur, et dans l’air léger de mai s’entrecroisaient les parfums du lilas, du jeune estragon, de la giroflée brune. A cette époque j’endurais le mal d’avoir quitté mon village natal, et je le soignais en silence dans un nouveau village, parmi l’amertume du printemps et ses premières fleurs. Contre un mur déjà chaud, j’appuyais mes joues de jeune fille anémique, mes petites oreilles décolorées, et toujours quelque extrémité d’une de mes trop longues tresses traînait loin de moi sur l’humus fin et tamisé d’un semis.

Un jour que nous sommeillions, la chatte dans son cabasson, le matou sur sa couche de margotins aigus, et moi au pied du mur que hantait le plus longtemps le soleil, le petit chat, qui bien éveillé chassait les mouches au bord de la rivière, tomba à l’eau. Selon le code de sa race, il ne proféra aucun cri, et revenu à la surface se mit à nager d’instinct. Par hasard je l’avais vu tomber, et comme j’allais courir à la maison, m’emparer du filet à papillons, descendre la rue et rejoindre, au premier petit pont, la rivière où j’eusse repêcher le chaton nageur, le Long-chat s’élança dans l’eau. Il nageait comme une loutre, les narines seules hors de l’eau et en couchant ses oreilles.

Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un chat nager, j’entends nager volontairement. La nage sûre et couleuvrine du chat ne lui sert, s’il est en danger de noyade, qu’à sauver sa vie. Le Long-chat, à la poursuite du chaton, avançait énergiquement, aidé par le courant, et la rapide rivière serrée, transparente sur son fond de cailloux et de tessons, déformait son long corps à la ressemblance d’une sangsue... Je perdis, à le regarder, la moitié d’une minute. Il happa le petit chat par la nuque, fit volte-face et remonta le fil de l’eau non sans efforts, car le courant était vif, et le chaton, inerte comme tous les petits chats saisis par la peau du cou, pesait son poids. Je faillis bien, pendant que le Long-chat peinait, me mettre à l’eau aussi... Mais le sauveteur prit pied au lavoir, et déposa son noyé sur notre rive. Après quoi il s’ébroua, et regarda avec stupeur le chaton trempé. C’est le moment que le rescapé, muet jusque-là, choisit pour tousser, éternuer, et entamer une grande lamentation aiguë qui éveilla la mère-chatte.

« Horreur ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce que je vois ? Voleur d’enfants ! naufrageur, mangeur de nouveau-nés, bête puante, qu’avez-vous fait à mon fils ? »

Déjà, elle environnait le petit chat, le flairait, trouvait le temps de le tourner en tous sens, de lécher sur lui l’eau de la rivière, en vociférant des insultes entrecoupées.

« Mais..., risqua le Long-chat, mais... Mais au contraire ! Je suis allé le chercher dans l’eau... Je ne sais d’ailleurs pas ce qui m’a pris...

Disparaissez ! Ou dans un moment vous n’avez plus de nez, et je vous retire le souffle ! Je vous aveugle, je vous ouvre la gorge, je vous... »

Elle joignait le geste à la menace, et j’admirais la beauté furibonde qui illumine une femelle quand elle se mesure à un danger, à un adversaire, plus grands qu’elle-même.

Le Long-chat s’enfuit, gagna tout mouillé l’échelle du grenier, le fenil douillet sous la tuile chaude, et la chatte, changeant de langage, mena son fils au cabasson bien paillé, où il retrouva le maternel ventre tiède, le lait, les soins et le sommeil réparateurs.

Mais la chatte ne pardonna jamais au Long-chat. Jamais elle n’oublia, chaque fois qu’elle le rencontrait, de l’appeler, avec feulements et vociférations, « voleur d’enfants, noyeur de petits chats, assassin », encore que le Long-chat essayât, chaque fois, de se disculper :

« Mais voyons... Mais puisque au contraire c’est moi qui, n’écoutant que mon coeur, ai dompté la répugnance que j’ai pour l’eau froide... »

Et de bonne foi je le plaignais, et je l’appelais « pauvre Long-chat méconnu »...

« Méconnu..., disait ma mère. C’est à voir... »

Elle savait, sur les âmes, beaucoup de choses. Et ce n’est pas elle que pouvaient tromper l’équivoque mansuétude, le jaune rayon trébuchant que verse, sur toute chair tendre et sans défense, l’œil d’un matou.

 

 

 

 

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02/08/2012

L'enfance d'un grand poète

En 1909, les gens du petit village de Carrouge, entre Mézières et Vucherens, avisent un garçon fluet et timide qui musarde dans leurs champs de blés et tréflières. C’est le fils Roud, il a douze ans et un sourire triste. Ses parents paysans ont quitté l’adret lémanique de Saint-Légier, où il est né, pour s’installer dans la ferme du vieux Coigny, son grand-père maternel. En ce Haut-Jorat, les gamins de son âge savent déjà manier la houe et retourner la terre. Pas lui. Le jeune Gustave en serait physiquement incapable, mais ces travaux agricoles le passionnent: il écarquille ses yeux devant ces musculatures masculines puissantes et lumineuses, qui fauchent les blés, font tournoyer la cognée pour abattre des arbres géants et domptent un cheval rétif avec la force des conducteurs de char antiques. Il les hume d’un peu trop près, mais il est affable, pas du tout encombrant, le petit Gustave: une espèce de «rêveur» inoffensif. En fait un futur écrivain, un des plus importants de la terre romande. Mais aussi un maître autodidacte en photographie qui éprouve une vraie passion pour cette «écriture de la lumière», et son évolution technique depuis Nicéphore Niépce.

Quand, en 1915, il vient d’achever ses écoles au Collège classique de Lausanne puis au Gymnase de la Cité, Gustave Roud installe un laboratoire sophistiqué dans la ferme familiale carrougeoise. Il collectionnera des appareils, dont un Rolleicord et un Contax. Très tôt, il se familiarise avec l’autochrome des frères Lumière qui consiste à appliquer sur la plaque de verre de fines particules de pomme de terre, vertes, mauves ou et orange. Un amalgame qui permet de diaprer la lumière et la rendre vibrante, comme dans une toile pointilliste de Seurat. Il développe lui-même ses clichés: scènes rituelles de la vie rurale, concours hippiques. Nombreux portraits de laboureurs, moissonneurs ou bûcherons. Ce sont bien les enfants et neveux de ceux-là qu’il avait tant admirés en son enfance, et qui acceptent de poser à moitié nus devant ses étranges instruments optiques. Cela tout en pudeur réciproque: Gustave Roud les magnifie à l’argentique en héros virgiliens jaillis des Géorgiques ou des Bucoliques. Une belle symphonie pastorale en noir-blanc qui ne choque personne, quand bien même elle nourrit une homosexualité douloureuse, rejetée avec culpabilité et qui ne sera jamais dévoilée. Sinon très élégamment, dans un journal posthume publié par Bertil Galland.

Cette irisation qui flamboie dans les photographies de Roud n’est, il va sans dire, qu’un corollaire visuel sur papier en gélatinobromure de celle de la poésie, autrement plus ardente qui bout en lui. Et se dévide en graphie menue et penchée sur des feuillets de vélin jaune pâle. De ce plus discret et plus lent griffonnage, naissent d’abord des écrits épars parus dans Les Cahiers vaudois. Au tournant des années vingt, il obtient une licence en lettres à Lausanne, se lie au peintre Steven-Paul Robert grâce aux relations duquel il publie son premier grand poème «Adieu», à l’enseigne du Verseau. De constitution faible depuis sa jeunesse, Gustave Roud est frappé gravement d’une affection pulmonaire qui le confine durant une année au sanatorium Beau-Site, de Leysin. Depuis, il sait qu’il consacrera sa vie à l’écriture personnelle, et à la traduction – notamment de grands poètes allemands: Hölderlin, Novalis, Rilke.

Au début des années 30, avec Ramuz, dont il devient le secrétaire de rédaction durant l’aventure de la revue Aujourd’hui. De leur éditeur commun, l’illustre mécène de Sainte-Croix Henry-Louis Mermod (1891-1962), qui éditera les recueils poétiques roudiens les plus essentiels: Petit traité de la marche en plaine, Pour un moissonneur, Air de la solitude. D’autres textes de haute volée paraîtront à la Bibliothèque des Arts (Le repos du cavalier), ou chez Payot (Requiem).

Vingt-sept ans avant sa mort à l’Hôpital de Moudon, le 10 novembre 1976, Gustave Roud révélera toute l’acuité de sa vision cézannienne des paysages dans un album hors commerce dédié à son cher Haut-Jorat:

 

«Parmi les prés nus, les villages, les vergers, on voit s’étager par longs rectangles inégaux les moissons futures. C’est toute une gamme sourde et précieuse de verts où chaque nuance annonce une autre céréale. Ce vert bleuâtre et sombre, c’est le froment d’automne; ce vert glauque moiré de brun sous la bise – on dirait la robe d’un cheval nu frissonnante sous les taons – c’est le seigle qui a fini de fleurir. L’avoine est un lac de savon; le blé, l’orge de printemps ont le vert gai des jeunes prairies, et l’orge d’automne, la première à mûrir, est déjà touchée de sourdes taches d’or au-dessus de quoi s’avive et s’alourdit le bleu du ciel.»

 

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21/10/2008

Les érotiques d’Hercule, par Michel Rime

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Auteur déjà d’un livre d’artiste intitulé «Alfred et Olga vont en hypnose», Michel Rime vient d’en écrire et illustrer - par des collages photographiques ingénieux et soignés – un deuxième qui s’inspire de la figure mythologique d’Hercule. Les douze chapitres de ce très bel album qui paraît chez Humus*, ne correspondent pas aux douze travaux qu’on sait, mais à autant d’exploits sexuels, ou plutôt de vertiges érotiques. Une épopée paillarde, truculente, cochonne mais cruelle, tantôt mélodramatique, tantôt hallucinatoire. L’écriture raffinée qui la tisse se révèle en fin de compte moins un poème en prose qu’un roman en vers libres. Voici déjà l’envol du prologue:

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 H comme Hercule et Héraclès

on a chanté leurs exploits

mais leurs prouesses d’alcôve sont restées enfouies

dans le silence de la terre

au décompte des émotions de chair

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Chez les Grecs anciens comme chez les Romains, Héraclès/Hercule n’était pas qu’un symbole de la force physique, mais un dieu juste et compatissant. Un demi-dieu - puisqu’il n’avait pas pu téter assez longtemps le lait d’immortalité de sa marâtre et ennemie Héra/Junon. Cette double nature le rendait plus proche des hommes. Les artistes du moyen âge, et même ceux de la Renaissance, le dépaganisèrent en célébrant sa force comme une vertu cardinale, bénie par l’Eglise, et qu’on retrouvera dans l’iconographie des entrées royales françaises: Henri IV, Louis XIII et Louis XIV y sont représentés en Hercule. Sur des médailles aussi.

En s’appropriant ce héros immémorial, Michel Rime se joue de son ambivalence homme-dieu en dérivant sur sa nature sexuelle et ses dimorphismes, sur des fantasmes où la désignation du téton féminin, du phallus, et de toutes les muqueuses possibles du corps humain se déclinent en synonymes modernes ou académiques, en métaphores joliment filées:

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Hercule succombe au crépu

transe moite ersatz du fourchu

pris embrochés enfourchés

sont des mots qui vont très bien ensemble (…)

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Mais l’auteur ne se contente pas de «dépraver» le héros au gré de son imagination poétique - en forçant le trait de légendes sexuelles auxiliaires connues, telle sa passion homosexuelle pour le bel Hyacinthe. Il a surtout l’audace impie de le désunir: Hercule le Latin et Héraclès l’Hellène deviennent deux personnages distincts. Et le H de leur initiale commune est en passe d’en devenir un troisième… Ils s’entremêleront, si j’ose dire (les termes du récit sont plus crus) pour le pire; rarement pour le meilleur.

Leur triade se fondra un jour pour redevenir l’homme homme homme, donc peut-être un seul homme ou un seul dieu. Or de funestes péripéties hypermodernes, mêlées à l’antique, et à un humour déjanté, leur feront subir des épreuves psychédéliques: celle d’un triangle isocèle homme homme femme, puis une mouture femme femme homme. La lettre H prédomine dans ce récit, moins ésotérique ou intellectualisant qu’on ne pourrait le penser. Elle est la première du mot hybride, qui implique l’assouvissement de toutes les passions du corps et de l’esprit, le dérèglement rimbaldien de tous les sens. Mais aussi ce que les éleveurs de chevaux (et d’étalons!) appellent l’interfécondité.

L’hybride implique l’ambigu, mais soulève aussi une philosophie d’éclairage. L’art érotique traditionnel, qui, des faits et gestes amoureux fait accéder à une sublimation, doit-il tout dévoiler? D’aucuns ont prétendu qu’il perdrait son pouvoir de choc si sa dimension charnelle était par trop estompée. On se rappelle qu’André Breton la souhaitait à la fois voilée et dévoilée.

Avec Jeanne de Berg, Michel Rime préfère le clair-obscur à la transparence. Le jeu avec le risque, avec les «ombres tremblées» et la «palpitation des excès».

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Lire aussi l’article de Jean-Louis Kuffer, dans le supplément du samedi 18 octobre de 24 heures.

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(*) Les érotiques d’Hercule, coll. Eros-Oser.

Les collages de Michel Rime sont exposés chez son éditeur à la Galerie Humus, rue des Terreaux 18, Lausanne, jusqu’au 8 novembre. En compagnie de peintures de Marie Morel, illustrant Animamours, des contes de Pierre Bourgeade, parus à la même enseigne.

09:03 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (13)