22/03/2012

Couleurs dominantes de Lausanne

Depuis quinze ans, la capitale vaudoise est de plus en plus rose et de plus en plus verte. Et non seulement au plan politique: on pense aux vapeurs lilas ou saumonées des aurores de son lac qui ne cesse de s’assainir. Et à ses 350 hectares de parcs et jardins, qui en font la ville la plus végétale de l’univers. Du parc Bourget à celui de l’Hermitage, en passant par Montbenon et les talus de la Gottetaz, la couleur de ses gazons est un nuancier de verts. Tantôt céladon, épinard, avoine, tantôt Véronèse, tilleul ou thé de menthe. Depuis 2003, un vert moussu, velouté et humide comme celui des futaies joratoises, tapisse le toit de la Bibliothèque municipale d’Entre-Bois. Une saine vermine et des insectes utiles y font prospérer un biotope de toiture plate, à infrastructure en fer-blanc, mais d’où s’envolent en spirale des volutes de chlorophylle. Elles répandraient dans l’air suffisamment de magnésium pour soulager les souffrances articulaires (crampes ou goutte) de vieillards du quartier qui vont à pied acheter leur pain, leur journal ou un litron de rouge.

J’exagère à peine. Tout récemment, notre nouvelle ministre communale Florence Germond a annoncé que d’autres bâtiments de l’agglomération pourvus d’un sommet plat seront pareillement tapissés de ces bryophytes touffues, que la pluie rendra humides et revivifiantes, à l’instar de l’humus limaceux des sous-bois. Perçue à hauteur d’épervier, ou à une distance moyenne par les loupes célestes de Google Earth, la cartographie de ma ville préférée continuera de verdir en prenant des saveurs légumières.

Revenons à la couleur rose, qui peut si remarquablement se marier au vert. Au vert pomme, par exemple, du chandail d’une demoiselle qui s’en délace élégamment à la promenade de Derrière-Bourg pour offrir le haut de sa poitrine à un soleil printanier. Ce même rose de chair va sous peu resplendir dans la floraison des magnolias du Denantou, en contrebas d’un cèdre géant dont la verdure majestueuse vire au noir. Personnellement, j’éprouve une préférence pour les magnolias plus anciens de la promenade de la Ficelle, dont les frondaisons s’éploient sur l’herbette en contre-haut du port d’Ouchy. En plein jour, on dirait des candélabres baroques dans la nuit. Leurs fleurs solitaires s'allument en s'éployant au coeur d'un calice de feuilles ovales, coriaces, et que leur flamme dore comme du cuivre.

 

 

 

12/05/2011

La grâce des pivoines et la santé de Flaubert

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La pivoine est ma fleur préférée avec la clématite. De loin, d’aucuns la confondraient avec la rose, mais elle lui est – à mon sens – supérieure par son air de nonchalance feinte, sa rébellion à toute domesticité horticole, son passage éphémère dans l’année. Sous nos ciels, elle fleurit un peu plus tard qu’en Toscane ou en Ombrie, mais la voici déjà qui émaille par ses boules rose-thé, framboise ou auburn les étals de la Palud, ou du marché de Vevey.
Cultivée en Chine depuis le VIIe siècle, elle y est vénérée comme le symbole de la beauté féminine.
La pivoine officinale, appelée aussi Rose de Notre-Dame, a des vertus curatives. Elle aurait pu guérir Gustave Flaubert de sa maudite épilepsie. La volonté solaire du grand écrivain avait commencé à décliner alors qu’il s’efforçait d’achever son roman «philosophique» Bouvard et Pécuchet.
«Il est mort d’une attaque d’épilepsie congestive, rapporte Edmond de Goncourt. Oui, avec tous les symptômes, l’écume à la bouche… Tenez, sa nièce désirait qu’on moulât sa main, on ne l’a pas pu; elle avait gardé une si terrible contraction… Peut-être, si j’avais été là, en le faisant respirer une demi-heure, j’aurais pu le sauver…»
La pivoine, Flaubert la célèbre dans un de ses Trois Contes. Trouvez lequel chers blogueurs, en vous éclairant à partir de cet extrait:

«Des guirlandes vertes pendaient sur l’autel, orné d’un falbala, en point d’Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant des reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des flambeaux d’argent et des vases en porcelaine, d’où s’élançaient des tournesols, des lis, des pivoines, des digitales, des touffes d’hortensias. Ce monceau de couleurs éclatantes descendait obliquement, du premier étage jusqu’au tapis se continuant sur les pavés; et des choses rares tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une couronne de violettes, des pendeloques en pierres d’Alençon brillaient sur de la mousse, deux écrans chinois montraient leurs paysages. Loulou, caché sous des roses, ne laissait voir que son front bleu, pareil à une plaque de lapis.»

 

 

25/02/2011

Notre Grande Bleue à nous et sa petite Camargue

 

 

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S 'il l n’y avait tout ce sel qui la rend imbuvable et la fait moutonner des Cyclades jusqu’à Gibraltar, la Méditerranée pourrait être reconsidérée comme une réplique du Léman. En plus grand quand même. Entre la Mare nostrum des Romains et notre mer alpine, relevons quelques analogies flagrantes: l’humeur des eaux et des vents est pareillement changeante (et on ne parle pas de celle des couleurs). De Corseaux-Plage à Chillon s’étire une très niçoise «promenade des Anglais». Yvoire est une contrefaçon de la belliqueuse Carthage. Meillerie une réplique de l’Alexandrie de Cléopâtre – le phare en moins. A Messine ou Toulon, les matelots se tatouent les bras exactement comme nos fiers marins d’eau douce du quartier de Rive, à Nyon. Ils ont un goût prononcé pour le vin et le poisson – un peu à Paudex ou Villeneuve. Au temps des Césars, cette dernière nommée avait pour nom Pennelucos (“tête du lac» en bas latin) et se trouvait au cœur d’un réseau florissant de navigation lacustre et fluviale, qui s’étoilait jusqu’à Avenches, Genève ou le Valais central.

 

 

Aujourd’hui, sa fièvre commerciale est tombée. Villeneuve est devenue une bourgade tranquille, hantée par de vieilles demoiselles au profil pointu de mercière, qui s’appuient sur une canne en prunellier pour monopoliser les trottoirs de la rue des Remparts. Elles s’habillent de laines chaudes même aux plus belles saisons: elles redoutent moins le froid, ou la bise, que l’humidité permanente de la réserve des Grangettes qui est toute proche.

 

Délimitée par le ruisseau de l’Eau-Froide et le Grand-Canal (image d'en haut)cette zone de liberté ornithologique abrite à l’année plus de 260 espèces d’oiseaux, dont une majorité de migrateurs très respectueux de la ronde des saisons: eiders, grèbes huppés, fuligules morillons sont actuellement en partance. Dans quelques semaines, notre vaste roselière lémanique (notre Camargue) sera polyphoniquement envahie par la gent limicole, qui est plus petite mais autrement plus bigarrée: ce ne seront que courlis, chevaliers, pluviers, vanneaux, bécasses, bécassines et bécasseaux… Leurs chants salueront le réveil de parfums sauvages.

Un avant-goût de la Provence.