01/05/2012

Pas si mauvaise, la mauvaise herbe

Selon un proverbe végétalien, l’homme se porterait mieux s’il était exclusivement herbivore. Je le tiens d’une dame d’Yvonand infiniment maigre, chaussée de baskets et qui se nourrit d’algues, de graines germées, de jus verts crus. Ou, pour rompre la monotonie, d’une laitue de son jardin – débarrassée de limaçons! Ce régime restrictif se complique si l’on observe, en sus, une nouvelle recommandation de physiciens internationaux: «N’ingérez jamais une plante sans en avoir auparavant évalué les valeurs nutritives.» Quel taux de principes actifs contient une feuille de rampon? Combien de vitamines B1, B3 ou C dans le topinambour? De protides dans une tige de pissenlit, de glucides dans le petit pois, de phytostérol dans la fragile arnica des Alpes? Un cauchemar de comptable! Aucun grassouillet, amateur de viande rouge, ne s’en embarrasserait, mais il hanterait l’homme herbivore moderne… Au risque qu’il soit désobligeamment comparé à nos vaches qui broutent inconsidérément ce qu’elles trouvent dans le pré: la meilleure luzerne, du fourrage céréalier médiocre, mais encore ce que les Ecritures appellent la mauvaise herbe. Pour l’évangéliste Matthieu (13 h 24-30), ça correspondrait à l’ivraie, une semence diabolique symbolisant l’amertume des incroyants, la pitance des désespérés. Pour Firmin Prenleloup, sarcleur en chef du potager communal de Bottoflens-Dessous, elle désigne plus poliment «de saloperies de racines qui foutent le petchi dans le sol et vous ébriquent tous les semis». Pour les repérer et mieux les extirper, il les a inventoriés dans un petit guide-âne conservé dans une poche arrière de son jean fangeux, mais il l’a perdu par mégarde. Le carnet fut recueilli dans un chemin vicinal par des herboristes éclairés: ils y ont reconnu des plantes sauvages «maudites», mais aux vertus médicinales insoupçonnées. Voire savoureuses: la cardamine aux ailes d’insecte mauves a un goût prononcé de cresson. Le pourpier aux fleurettes jaunes vous recolore un triste potage vespéral, et sa succulence croquée crue vous allume une salade printanière. Et vous trouverez du tanin vasoconstricteur (bon pour le palpitant) jusque dans les feuilles rebiquantes du lierre des villes.

 

14:52 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (1)

08/06/2011

Un «jardin instinctif» aux Grangettes

ASOURIRE.jpg

En cette période solsticiale, trop de sécheresse désespère l’agriculteur, comme tous ceux qui aiment la nature. Gérard Bonnet, qui vit depuis 32 ans dans une ferme située au cœur de la réserve naturelle des Grangettes, entre Villeneuve et Le Bouveret, en fait partie. A l’aube, il s’avance sur le ponton sinusoïdal qu’il a construit de ses propres mains au bord de la roselière et lève sa barbe sombre vers le ciel du Léman pour quémander de l’orage. De l’orage, des torrents de pluie… Quand le miracle se produit, les frênes immenses qui surplombent le délicieux «jardin instinctif» qu’il a créé en 1999 sur les brisées désastreuses du mémorable ouragan Lothar, l’en remercient. Une averse donne enfin à boire à ces arbres protecteurs; les vents pluvieux désankylosent leurs ramées, et toutes les plantes de Gérard Bonnet, vivaces et arbustes, se désaltèrent. Au retour du soleil, elles libéreront une symphonie d’effluves répondant au camaïeu vert et rouille des hostas qui composent le couvre-sol. La fragrance la plus vanillée, un chouia gingembrée, que j’y ai respirée le jeudi de l’Ascension, provenait des étamines fauves d’une rose à l’ancienne – donc à floraison unique – dont les pétales blancs sont translucides. On l’appelle Sourire d’orchidée (image d’en haut). Se décline une gamme de 120 autres rosiers au charme désuet, en compagnie de pivoines de Chine, d’anémones japonaises, de géraniums à sépales bleus. Au centre du labyrinthe, que le jardinier a développé au gré de son instinct, donc sans plan préalable, on tombe sur un carrefour végétal, où ses cultures sont jalonnées-balisées par de monuments insolites en ferraille oxydée. Cela en alternance avec des branches de bois flotté, prélevées dans le lac proche et qui sont douces au toucher comme la pierre fine des camées. Et sur le mur ocre de sa maison il a laissé de dessécher naturellement le squelette d’un lierre qui a fini par se moulurer tout seul comme l’agate sculptée des vieilles églises.

 

Au cap de l’an 2000, Gérard Bonnet a renoncé douloureusement à sa passion de photographe-explorateur, troquant ses lourds appareils contre la bêche et la binette. Mais dans son modeste carré fleuri, il recrée sa Toscane bien-aimée, les paysages d’Islande et d’Ecosse qu’il a tant photographiés. Comme aurait dit Cortazar, le visiteur y fait le tour du jour en 80 mondes.

 

De mai à octobre, entrée libre. 079 471 91 11.

 

 

 

11/07/2008

Au bois de Finges

 

finges3.jpg

 

Beaucoup connaissent les crus du vignoble de Salquenen, leurs vertus sacrées autant pour le bien-être du corps que pour l’édification de l’âme - le couvent de Géronde n’est pas loin, et les bernardines de la «colline inspirée», elles s’y connaissent en vinification aussi bien qu’en confection de vêtements sacerdotaux. Mais peu se sont plongés dans le micro-climat singulier du village éponyme et de ses alentours.

Salquenen est un village intrinséquement viticole qui relie les parties francophone et germanophone du Valais. La rivière qui sépare ces deux mondes est la Raspille; elle coule à l’ouest des habitations. La longer sera l’occasion pour le randonneur profane de comprendre pourquoi ce cher Vieux-Canton - avec ses glaciers encore frais, ses cimes encore blanches… - est souvent considéré comme la région la plus méditerranéenne de la Suisse: abricotiers évidemment, et amandiers, oliviers, champs d’asperges entourent les coteaux en terrasse dévolus au raisin. A peu près comme dans les paysages de Malaucène et Gigondas, dans le Vaucluse.

finges333.jpgJ’en viens aux pins et pinèdes du bois de Finges, dont la présence miraculeuse est protégée depuis trente ans par le Conseil d’Etat valaisan, à la demande de Pro Natura. Cette pineraie sèche entremêlée de chênaie pubescente, fut la Brocéliande préférée d’une poétesse chère à mon cœur, Anne Salem-Marin, morte du cancer en mars 2007. C’était une enfant du pays de Sierre, et de Vercorin, et de Chandolin, et de cette forêt alluviale où elle revenait souvent se ressourcer «en gamine» avant que sa formidable énergie ne l’abandonne. Elle fut ma belle-sœur, la mère de ma nièce bien-aimée, la grand-mère du petit Basile qu’elle n’a point connu: il a été conçu le jour même où Anne ma sœur, ma Sorella, a eu l’étrange idée de s’évaporer. Son gentil fantôme erre maintenant sur les laves torrentielles pétrifiées de l’Illgraben, sur le cône de la Souste - qui est à l’origine des rapides du Rhône sauvage.

La zone protégée de Finges a son bestiaire enchanté: cerfs et chevreuils, lynx et castors, aigles royaux, huppes fasciées, hypolaïs, torcols mangeurs de fourmis, bruants fous, pies-grièches écorcheurs, plus toute une chorale de grenouilles et de batraciens rieurs.

Comment s’y rendre

1e proposition: prendre le train jusqu'à Loèche puis rejoindre Sierre à pieds. Emprunter la digue du Rhône; une fois l'extrémité de celle-ci atteinte, franchir le canal et prendre la direction des étangs.

2e proposition: à la sortie de la ville de Sierre, 300m après avoir franchi le Rhône par la route cantonale, emprunter le chemin qui s'engage dans la pinède et déambuler ainsi au milieu des collines et des étangs.

www.pfyn-finges.ch

09:14 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (7)