19/03/2013

Jean-Michel Olivier, écrivain

 

A l’orée de la soixantaine, ce prolifique romancier genevois a reçu la consécration parisienne du Prix Interallié pour L’amour nègre en 2010. Un vif succès de librairie, qui sera traduit en allemand, en anglais, en espagnol, etc. Catalogué au Livre de Poche, ce 12e roman de Jean-Michel Olivier conte les tribulations mirobolantes et sordides d’Adam, un Africain adopté par des stars hollywoodiennes. Lui répond maintenant, en volet de diptyque, la geste plus trash de Ming, sa sœur adoptive, une native de Shanghai qu’il avait séduite jusqu’à l’engrosser… De comparse, elle devient la figure centrale d’Après l’orgie, un texte cette fois cousu et surfilé en dialogues parodiant la psychanalyse lacanienne. Ming s’y épanche face à un thérapeute suisse, qui ne jure que par le patriarche Freud et voudrait endiguer la logorrhée de sa jeune patiente au visage énigmatique (suite à un accident, elle a été entièrement recréée par un esthéticien assisté d’un ordi!) Pourtant, in fine, c’est le psy qui sera le plus rétamé. Jean-Michel Olivier s’est beaucoup nourri du Satyricon, non le film de Fellini qu’il «adore», mais le chef-d’œuvre de Pétrone : «La partie intitulée L'Orgie, dans Après l'Orgie, en est directement inspirée. Avec surprises et miracles au programme. Je voulais faire, modestement, une sorte de Satyricon de la société de spectacle d'aujourd'hui, à l'époque de la fin de Papi Berlusconi. Ming l'étrangle dans mon livre. Mais, comme le serpent de la Bible, il ressuscite toujours…»

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Vaudois de cœur

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Après le roman d’Adam, le Black surmondialisé, et celui de Ming, l’Asiate hyperpipolisée, l’auteur en concocte-il un troisième de la même farine? «Non, sourit Jean-Michel Olivier, j’écrirai autrement.» De ces décryptages paroxystiques du monde actuel, et de ses enfers cachés, il sort lui aussi épuisé, et passablement enfumé. Il s’en aère en allant flâner sur les quais de Nyon, sa ville natale. «J’y ai vécu jusqu’à mes six ans, des souvenirs marquants. Mon oncle pêchait avec les pirates du quartier de Rive. Ma grand-mère paternelle fut la première à me donner des goûts littéraires. Avec surtout des romans et nouvelles de notre ancêtre direct: Urbain Olivier (1810-1888), le frère d’un Juste Olivier dont le nom est resté plus célèbre. Tous deux étaient des enfants de la commune d’Eysins, dont je suis originaire. Le Genevois que je suis devenu a conservé un cœur de Vaudois.»

 

Rousseau, Staro & les autres

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Son existence genevoise s’ébauche en 1958 dans le quartier de Saint-Jean, une falaise de la rive droite du Rhône. L’âme de Rousseau y est immanente, mais notre petit Nyonnais fréquente plus volontiers le stade proche des Charmilles que ses écoles. Le football est un exutoire à sa turbulence de mauvais élève. Son père électricien et sa maman institutrice reçoivent des lettres comminatoires de l’administration scolaire. «Oui, le foot fut une passion envahissante. Une vocation qui me hissa même au plus haut niveau dans les Juniors du Servette.» A 15 ans, Jean-Michel Olivier se rassérène, troque ses ferveurs sportives contre une initiation intime au jazz, et au piano - auquel il vouera pour toujours ses mains, qui sont fines et gracieuses. Elles lui font écrire des poèmes. «Des chansons aussi, que je chantais en fréquentant le groupe lausannois Evasion (1967-1982). J’étais trop timide pour me produire sur scène.» Enfin converti aux riches heures de la lecture et à l’étude, le cancre repenti rafle une matu classique au Collège Rousseau, puis a la chance d’entrer à la Faculté des lettres de Genève en un âge d’or qui, depuis les années septante, ne s’est point renouvelé. Ses maîtres ont pour noms Jean Starobinski, Jean Rousset, Michel Butor… Son prof de français médiéval est Roger Dragonetti qui s’exprimera en sa faveur, et en intrus flamboyant, à la soutenance de son mémoire sur Lautréamont, le texte du vampire. Cette étude, couronnée par le Prix Hentsch en 1978, sera son premier livre paru à l’Age d’Homme. Une maison d’édition à laquelle Jean-Michel Olivier reste fidèle. Il l’est aussi au Collège de Saussure, du Petit-Lancy, comme prof de français et d’anglais. Parallèlement, et «en amateur» il signe JMO des articles culturels qui paraissent dans la Tribune de Genève, dans Scènes Magazine (un mensuel qu’il codirige depuis 1978), sinon dans un blog à 10 000 visiteurs, voire sur Facebook. Des réseaux pulsométriques où le poète entend battre le cœur des hommes.

 

 

 

Ed. de Fallois/L’Age d’Homme

Vvv.jmolivier.ch

 

 

Carte d’identité

 

Né à Nyon le 18 septembre 1952

 

Cinq dates importantes

 

1978 Son mémoire de français sur Lautréamont reçoit le Prix Hentsch. Il fera l’objet de son premier livre édité en 1981.

1990 Naissance de sa fille Sarah.

2003 Celle de sa cadette Norah.

2010 Le Prix Interallié pour L’amour nègre.

2012 Parution d’Après l’orgie.

 

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24/04/2012

Gilbert Vincent, apôtre libre

Après-demain jeudi, un nouveau portrait filmé de la collection Plans-Fixes sera projeté à la Cinémathèque suisse, consacré à un Vaudois émoustillant et inclassable. L’abbé Gilbert Vincent, 79 ans, est un curé catholique retraité qui ne renie point ses origines paysannes protestantes. Un érudit raffiné, ami de poètes, de peintres, de facteurs de clavecin de plus la belle gamme. En un entretien de 50 minutes, il répond aux questions pertinentes, parfois enjouées, d’un Bertil Galland au plus fringant de sa forme – son aîné de deux ans. En confiance s’y déballent les vérités intimes d’une jeunesse vécue chez ses grands-parents maternels de Savigny, Constant et Julie Jaton. Cette dernière lui a appris «à penser par soi-même, à rester indépendant». Un principe toujours conservé: après sa conversion à 25 ans au catholicisme - qui choqua sa parentèle, de confession réformée – le néophyte Gilbert Vincent s’ennuya trop ouvertement aux cours du séminaire de Fribourg. Plus tard, son admiration pour le Neuchâtelois Maurice Zundel, un théologien qui secoua le compromis figé de l’œcuménisme en préconisant une morale de la libération, fut jugée déplacée. Ce Zundel avait proclamé que «Dieu est pauvre, fragile, sans défense, parce qu’il ne peut qu’aimer.» Quel scandale dans les bénitiers à grenouilles de l’époque! Or l’abbé Vincent y souscrira, avec élégance stylistique.

 

Son autre initiateur à une spiritualité plurielle fut notre immense poète Gustave Roud, auquel il consacrera en 1981 une biographie très vivante à l’Age d’homme. Séduit à 16 ans par ses poèmes géorgiques et mystiques, il le rencontrera souvent dans sa maison de Carrouge, où le vieillissant Hölderlin joratois lui fit un jour cette suggestion intuitive: «Vous êtes sensible au symbolisme? Allez voir chez les catholiques !» L’humble disciple suivit ce conseil avec courage, ferveur et de la simple humanité envers de milliers de paroissiens, qu’ils fussent de Vevey, de Cully, puis de Saint-Etienne, à La Sallaz - où il prêcha jusqu’en 1999. L’abbé Vincent les rallia tous à l’universalité de sa devise: «Que le surnaturel soit naturel.»

Autrement dit, les miracles de Jésus sont un pain quotidien, chaque jour de vie est une victoire sur la mort. Le merveilleux n’a en définitive rien d’extraordinaire.

 

Salle Paderewski, 26 avril, 18 h 30.

www.plans-fixes.ch

 

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24/11/2011

La "jubilaci'on" de Silvia Zamora

Elle se la joue discrète, celle qui fut la coqueluche de la Municipalité de Lausanne. En la quittant à la fin juin passé, après y avoir siégé 14 ans avec des pétulances et une tchatche mémorables, Silvia Zamora s’impose à présent un mutisme politique qui durera une année entière. Soit jusqu’à l’orée de l’été 2013. Ce retrait de l’arène, à 57 ans – elle en montre dix ou douze de moins - elle l’avait annoncé en 1997, l’année même de son élection à l’Exécutif, en promettant qu’elle n’irait pas au-delà de trois législatures. «J’ai décidé de ne plus me mêler de politique. Je ne veux pas jouer les statues du Commandeur derrière la nouvelle génération des socialistes. Mais je reste engagée, me rends aux stands et aux congrès du PS.» On lui a fait d’emblée des propositions: devenir présidente de telle institution culturelle, ou de telle fondation d’utilité sociale, elle les a toutes déclinées. Durant une année, non pas d’isolement mais de jubilacion («retraite» en espagnol), elle entend s’adonner pleinement à des activités qui lui avaient manqué: l’aquarelle, le ski, la marche en montagne, etc. A d’aucuns qui l’avaient mise en garde: «Tu vas tomber dans l’oubli»… Elle rétorqua: «Tant mieux! Comme ça, je découvrirai un jour une occupation à laquelle je n’avais jamais pensé!»

Ses amis politiciens et ceux des arts (la culture ayant été un de ses dicastères importants) l’ont bien comprise, en lui réservant une fiesta de départ le 30 juin dans l’antre fastueux et sentimental du Cinéma Capitole. Organisée par Fabien Ruf, chef du service culturel de la Ville, elle se conjugua en films documentaires, concerts et récitals puis par une étrenne collective. «Le plus beau des cadeaux: 52 bons d’achat d’une librairie locale. Autant de livres que je peux acquérir qu’il y a de semaines en une année!» Elle s’est ainsi remise à la lecture des sept tomes, en Pléiade, d’«A la recherche du temps perdu», de Proust, qu’elle aime autant que Colette. Et à des récits de voyage, ceux de Stendhal en Toscane, une contrée où elle va souvent avec Raymond Rochat, un compagnon qu’elle a fini par épouser il y a trois ans.

Cet époux costaud et charismatique, dont elle occulta l’identité tant qu’elle était en politique, lui a transmis, entre autres, sa vive passion du ballon ovale. Au point qu’elle accepta de le suivre jusqu’en Nouvelle-Zélande, du 25 septembre jusqu’au 26 octobre passé, pour y assister in situ à la Coupe du monde de Rugby. A Wellington, ils furent dans les gradins du match France-Tonga. A Auckland, ils applaudirent deux quarts de finale, les deux demi-finales puis, un fameux dimanche 23, la grandiose finale où les All Blacks néo-zélandais triomphèrent du XV de France. Silvia Zamora fut frappée par l’engouement viscéral que ce peuple voue à une discipline endiablée, et qui derechef vient de hisser ses champions au pinacle. «Les Français ont bien joué, mais j’avoue avoir souhaité leur défaite…» Si son cœur a jeté son dévolu sur les autochtones, c’est par admiration pour leur bigarrure raciale réussie. Une harmonie ethnique, vers laquelle notre petite Andalouse lausannoise aux doigts graciles et aux yeux chocolat, espéra rendre possible dans sa contrée d’adoption.

Sa première enfance est hispano-marocaine. Tanger, sa ville natale, a des fragrances d’agrume et de lumières épicées. La rue de Séville, où elle grandit, est surnommée «rue de Russie», car habitée surtout par réfugiés espagnols qui ont le cœur à gauche. Ses deux grands-pères sont des maçons andalous qui avaient franchi le détroit de Gibraltar pour des raisons moins politiques qu’économiques. Ils avaient faim. Aujourd’hui, le même bras de mer est traversé à l’envers, plus tragiquement, par des affamés africains. Ironie du sort se dit Silvia, mais qui se rappelle autant du melting-pot de l’Ecole française, où sa famille anticléricale l’avait inscrite car la messe n’y était pas obligatoire comme à l’Ecole espagnole…

Quand elle débarque à huit ans à Lausanne, un 14 février 1962, avec un papa mécanicien pour autos, une maman couturière et une sœur aînée, Silvia parle la langue de Molière couramment, mieux que des potes de quartier à l’accent vaudois. «Nous roulions sur des pentes de Montelly avec des trottinettes à l’ancienne. Elles avaient alors de gros pneus.»

 

Carte d’identité

 

Née le 4 novembre 1954 à Tanger (Maroc)

 

Six dates importantes

 

1962 Débarque avec sa famille à Lausanne.

 

1989 Devient conseillère communale.

 

1991 Présidente pour 5 ans du Parti socialiste lausannois.

 

1997 Elue avec panache à la Municipalité.

 

2008 Mariage discret avec Raymond Rochat.

 

2011 La fiesta du Capitole.

 

 

 

 

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