24 Heures

15.03.2010

Sonia Zoran, plaies et instants de grâce

SONIA.jpgQuand sa voix chaude de contralto fuse sur les ondes de la Radio romande, on imaginerait une femme plus mûre. Car en sa nouvelle émission, Dans les bras du figuier*, les mots sonnent juste, parce que plus simples. Les métaphores de Sonia Zoran ne sentent pas le dico des analogies mais le terrain, l’expérience d’une baroudeuse au long cours. Or elle a 45 ans à peine. Elle en montrerait moins, s’il n’y avait ces expressives ridules plissant les commissures des lèvres ou les orées latérales de son regard marron. Abondante chevelure soyeuse sur un corps bien découplé de fille d’athlète. Glamour coquet un zeste deneuvien, menton opiniâtre et pommettes saillantes qui caractérisent la beauté slave.

Si sa mère est Vaudoise, une Boélande de La Tour de Peilz, son père avait un passeport yougoslave lorsqu’il débarqua à Genève dans les années cinquante – un document qu’il perdit dans des circonstances rocambolesques. Ce basketteur émérite de l’équipe de Zagreb, qui ne s’est implanté en Romandie que pour y fonder une famille n’a jamais adopté la posture d’un réfugié politique. Sa fille en est fière: «Il y a soixante ans, elle était au dernier goût en Suisse, surtout s’il on venait de l’Est…» Né en Serbie, de père Slovène et de mère de la côte adriatique, le père de Sonia avait vécu et travaillé en Croatie avant de s’exiler. «Aujourd’hui encore, il apprécie la musique serbe.» Et quand elle-même se rendra en villégiature sur les plages dalmates, ou chez une tante en Macédoine, elle se familiarisera aux brassages ethniques des Balkans sans se douter qu’ils deviendraient un jour explosifs.

«Mon père n’a pas voulu m’enseigner le serbo-croate. Je l’ai appris sur le tas, je le parle comme une vache espagnole, avec l’accent vaudois. Adolescente, les premiers mots de cette langue que je retins furent discothèque, ou flirt. C’était le temps des amours juvéniles, de la drague. Je draguais les mecs slaves car ils étaient plus grands que moi! Mais depuis j’ai appris à dire flingue.»

 

Car à 26 ans, Sonia Zoran est retournée en ex-Yougoslavie, cette fois en journaliste pour le Nouveau Quotidien où elle n’était encore que stagiaire, ayant pressenti que les conflits nationalistes qui se fomentaient là-bas allaient s’aggraver. Dans une poignante préface à Eclats de mémoire (un recueil de témoignages durant la guerre meurtrière des Balkans qui vient de paraître aux Editions de l’Aire*) elle raconte les émotions et les doutes professionnels qu’elle y avait elle-même éprouvés: «J’avais beau écrire, tout ne s’exprimait pas et les mots n’apaisaient rien. Ni sur place, ni en moi. J’avais mal à ces autres moi, là-bas. A mon impuissance en revenant ici, où j’étais mal aussi, me sentant différente, de plus en plus intolérante à l’indifférence ou aux questions sur éventuel tempérament slave et violent.» Entre 1991 et 1995, elle se rend sur le front une vingtaine de fois, côtoyant des belligérants de tous bords, avec une impartialité naturelle que ceux-ci respectent, malgré son patronyme Zoran très de chez eux. «Le nerf de la guerre était religieux. Orthodoxes contre catholiques ou musulmans. Moi, en citoyenne vaudoise, j’ai été élevée dans le protestantisme.»

Dès son retour en Suisse, elle renonce peu à peu à la presse écrite, lassée par l’information neutre et la relation décharnée des événements. «J’avais envie de parler de la beauté des humains, de souvenirs, de parfums, de faire rêver les gens». Puis de leur faire invoquer la saveur d’un sorbet stambouliote sur la Corne d’Or, ou celle du chocolat en barre des colonies de vacances à Praz-de-Fort, dans le val Ferret.

C’est ainsi que, sur les brisées d’un Jean-Louis Millet et d’un Frank Musy, elle troque à trente ans son stylo de griffonneuse de carnets à spirale contre le micro plus aérien de la chronique radiophonique, à la Radio suisse romande. Elle s’y affirmera au fil des ans en narratrice dominicale au timbre cuivré, en intervieweuse sensible et rassurante. «Au vrai, j’y ai appris à me rassurer moi-même: au début, j’avais peur des silences.»

 

www.figuier.rsr.ch

 

Eclats de mémoire, témoignages recueillis par Jean-François Berger, Ed. de l’Aire.

 

 

BIO

 

1965

Naît à Vevey, d’un père yougoslave et sportif. Sa mère est la fille de l’organiste de La Tour-de-Peilz. Ecoles à Lausanne: Bellevaux, Bergières, Gymnase de la Cité.

 

1987

 

Après une licence en sciences-po à l’UNIL, fait un tour d’Asie, suivi d’un séjour en Nouvelle-Calédonie. Le drame des Kanaks lui instille une vocation de journaliste.

 

1991

Après des piges à 24 heures et à L’Hebdo, devient stagiaire au Nouveau Quotidien. Jacques Pilet l’envoie en Yougoslavie. Parallèlement, elle est correspondante du NQ à Zurich.

 

1994

Parution chez Métropolis de Déchirements yougoslaves. Un livre qui recueille ses reportages.

 

1995

Débuts sur la Première. On entendra Sonia Zoran dans Carnets de route, Un dromadaire sur l’épaule, De quoi je me mêle (elle y récolte un prix), Bleu soleil, etc.

 

1996

Epouse Thomas Wüthrich, chef opérateur et réalisateur.

 

 

2010

Lance l’émission Dans les bras du figuier. Les dimanches à 17 h 00. Rediffusion le samedi suivant à 15 h 00.

 

24.02.2010

Michèle Durand-Vallade, de l’opéra à la radio

 

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Elle rêva d’être chirurgienne: «Quoi de plus fascinant qu’un corps humain ouvert?» Elle a failli devenir sur les scènes lyriques un soprano de haute volée. Or ces deux éminentes professions réclament une discipline de fer, de nonne comme elle dit, et Michèle Durand-Vallade n'aime pas les sacerdoces. Avec ses variations de caractère, son plaisir de partager un verre de vin avec des amis et sa clope – pratique devenue crime contre l’humanité -, cette intellectuelle native de Bretagne est une épicurienne dont les péchés mignons ne sont plus en phase avec les courants de la «pensée unique» moderne. La modernité est pourtant son affaire. Elle le prouve, depuis cinq ans qu’elle anime l’émission de radio Devine qui vient dîner, que les auditeurs de la Première sont de plus en plus à apprécier: à partir de 20 heures, elle convie à la conversation libre une personnalité de la scène romande accompagnée d’un être cher. De sa voix souple et chaude, elle donne le la au trio, laisse les autres s’épancher mais surveille les dérives. On y rit à bâtons rompus plus qu’on y pérore, et l’humour charmeur de cette interlocutrice aux prunelles de saphir désamorce toute empoignade. Même si elle ne partage pas forcément l’opinion de ses invités et le fait clairement entendre.

Ce sont des gens d’activités diverses. Des musiciens, des écrivains, des bijoutiers, des notables de la basoche, des médecins, des entrepreneurs. «Parfois des riens, des méconnus qui m’intéressent pour avoir fait de leur vie quelque chose de passionnant. Et en Suisse, on en trouve souvent.» Il lui arrive donc d’apprécier ce pays, même si elle a inscrit son fils Baptiste dans une école religieuse de Thonon-les-Bains: le catéchisme n’y est plus obligatoire et l’enseignement est moins désastreux que dans le canton de Vaud!

Quand elle débarque à Lausanne en 1986, Michèle Durand- Vallade a 29 ans, une expérience de chanteuse lyrique à laquelle elle a dû peu à peu renoncer, mais qui lui a fait tant aimer Massenet et Puccini. Elle n’a jamais encore mis les pieds en Suisse. Elle vient d’être embauchée par Couleur 3, une chaîne qui quatre ans auparavant avait révolutionné l’expression radiophonique et où œuvrent d’autres ressortissants français, dont son bouillant directeur Jean-François Acker, de Colmar. «Il était hargneux, mais il m’a beaucoup appris, même si je m’étais déjà rompue au métier en participant au lancement de radios libres dans le Midi de la France.»

Un Midi qui a beaucoup émaillé de latinisme le tempérament breton de Michelle Durand-Vallade: souvenirs des criques limpides de Carqueiranne, fragrances de craies et de taille-crayon de son école enfantine à Hyères. S’y superposent aussi des impressions d’un séjour au Maroc avec ses parents, qui l’y recouvraient de tissu mouillé pour qu’elle ne déshydrate pas dans la chaleur des nuits. Mais son Morbihan natal la rend plus nostalgique encore. C’est le pays de sa mère, une fille de paysans sagace, dont elle a hérité une certaine sagesse terrienne. Alors que de son père, un militaire parisien, descendant du compositeur François Boïeldieu, elle tiendrait sa propension à des sautes d’humeur. «Il a des excuses. Pilote de guerre à moins de vingt ans, il dut survoler Dien Bien Phu. Et dans le sérail aristomachin de sa famille, il y avait des dames de la haute insupportables.»

D’aucunes ont certainement inspiré le personnage snobissime de Marie-Bénédicte quand, de loin en loin, Michèle Durand-Vallade intervient le dimanche matin dans l’émission La Soupe, en lançant à la cantonade: «Bonjour les pauvres!» Mais il n’y pas que le beau linge et la jet-set qui l’exaspèrent. Elle qui fut un temps de gauche à Paris («par amour pour un mec, pas pour Trotski») déplore que la «pensée unique» contamine désormais même les gauchisants.

Regrette-t-elle son métier de soprano? «Je ne vais plus jamais à l’opéra. Car je me précipiterais sur scène pour virer la cantatrice et lui montrer comment chanter. Mais bon, ma voix a changé. Depuis peu, j’apprends à jouer de cornemuse. Ça me fait pleurer, ça me rappelle la Bretagne.»

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BIO

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1957

Naissance à Lorient, d’une mère institutrice, d’un père militaire. Séjour familial au Maroc puis dans le Midi de la France. Ecoles à Hyères, études de médecine à Nice. Puis de piano et de chant au Conservatoire d’Aix-en-Provence.

1982

A côté de l’art lyrique, qu’elle pratique en pro durant 15 ans, elle participe à la création des radios libres de Nice-Matin et Var-Matin.

1984

A Paris, elle lance avec des amis une agence de communication. Milite un temps à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Chargée de mission au Sénat français.

 

1986.

Débarque à Lausanne, pour travailler un an à Couleur 3 avant d’aller à Espace 2.

1995

Naissance de son fils Baptiste.

2004

Crée sur la Première l’émission Devine qui vient dîner.

 

16.01.2010

Le journal des journaux de Gérard Delaloye

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Le journal intime est une gageure dans laquelle se sont risqués de grands penseurs et écrivains au crépuscule de leur vie, en marge de leurs publications. Ce qui y est consigné n’est pas forcément intimiste: observations politiques à froid, généralités de philosophe, notes de lecture, etc. Gérard Delaloye vient d’en glaner un florilège à sa façon, qui est tout à la fois historienne et journalistique – d’un journalisme décalé par la réfringence du style de la chronique: celui qu’on retrouve chaque semaine dans Le Matin Dimanche et Largeur.com.

Dans «Le voyageur (presque) immobile», son sixième livre, il nous immerge dans les calepins d’un Ernst Jünger, les méandres spirituels d’un Robert Walser, d’un Paul Morand. Il relit Ramuz et Chateaubriand, et se décrit les relisant, s’improvisant en quelque sorte le diariste des diaristes. «Depuis toujours, je griffonne des impressions de lecture dans des carnets personnels. Pas pour les publier, par esprit de curiosité.» Puis l’idée lui est venue récemment d’y prélever, pour les rassembler, celles de grands auteurs qui avaient la même manie.

 

Parmi ceux-là, des écrivains roumains: Cioran, Gabriel Liiceanu, ou le polyglotte, très salazariste et pronazi, Mircea Eliade. La Roumanie est un pays que Gérard Delaloye connaît depuis le début des années soixante, époque de militance popiste dont il se délivrera définitivement trois lustres plus tard. C’est aussi la patrie de son épouse et il vient d’élire domicile dans un village proche de Sibiu, l’antique Cibinium, en Transylvanie. Mais depuis que l’Europe est devenue petite, ce Valaisan du val de Bagnes, qui enseigne la philosophie à Genève et conserve un pied-à-terre à Lausanne, entend revenir régulièrement en Romandie. Ne serait-ce que pour deviser avec son éditeur veveysan Michel Moret - auteur itou d’un journal intime intitulé Beau comme un vol de canards, que Delaloye mentionne affectueusement dans son livre. Et sincèrement, car notre homme est le contraire d’un fayot.

A l’abord, il affiche une mine naturellement maussade. Serait-il un mal embouché? Non: soixante-huit ans de vie de bâton de chaise lui ont appris à domestiquer joies et sourires. Ce qui confère à son front dégagé et à son visage une gravité un peu stendhalienne (on pense au portrait par Johann Sodermark, 1840). Mais cette cuirasse physionomique se laisse déliter facilement par l’humour insolite d’un Alexandre Vialatte. Ou quand il évoque certains épisodes de ses engagements idéologiques: «A 17 ans, j’étais un catholique sensibilisé par le destin des prêtres ouvriers. Je lisais Gilbert Cesbron. Plus tard j’ai lu Marx, Trotski, et des philosophes matérialistes. A 24 ans, j’étais conseiller communal lausannois popiste à Lausanne, mais ma première (et ultime) intervention fut accueillie comme une foucade, même par les députés de gauche: elle réprouvait, déjà en 1965, l’usage en ville de la télécaméra, un instrument tombé dans l’oubli mais qui fut l’ancêtre de la télésurveillance, qui soulève maintenant la polémique. Je retirai ma mention et fis une croix définitive sur mon expérience de parlementaire.»

Gérard Delaloye se déride davantage au souvenir de sa petite enfance. A six ans, son père douanier étant relégué aux frontières vallorbières, il doit s’accoutumer au ciel étréci, le plus souvent brumeux d’un hameau très encaissé. L’atmosphère moite, chargée d’une limaille ferroviaire, a pour fond sonore le roulement ininterrompu des transports routiers. Le chemin de l’école est trempé de pluie.

Mais de Vallorbe à Pontarlier, via les Hôpitaux-Neufs, le trajet est moins long que celui qui mène à Lausanne pour un adolescent épris de lecture. C’est dans une librairie pontissalienne que Gérard Delaloye acheta les bouquins de Malraux.

«J’avais fini par le détester, puis, longtemps après, j’ai relu d’un œil critique ses «Anti-mémoires», m’efforçant d’être sévère, mais cela reste un éblouissement. Notamment pour son témoignage lucide des événements de Mai 68. Il avait alors mon âge. On devient diariste sur le tard. Jünger, lui, commença à septante ans.»

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Editions de l’Aire, 192 pages.

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BIO

 

1941

 

Naît à Lourtier d’un père douanier. La famille valaisanne s’établit à Vallorbe 6 ans plus tard.

 

1961

 

Adhère au POP, écrit dans Le peuple, La Voix ouvrière.

 

 

1965

 

Après des études au Collège de Saint-Maurice et à l’UNIL, consacre son mémoire de licence en lettres au philosophe matérialiste Julien de La Mettrie. Il est conseiller communal popiste à Lausanne. Durant 30 ans, il enseignera le français et l’histoire au Tessin, à Bâle, Lausanne et Genève où on le nomme prof de philosophie.

 

1974

 

Ne milite plus et se lance dans le journalisme. Jacques Pilet l’engagera à L’Hebdo, puis au Nouveau Quotidien. Chroniqueur au Temps et désormais au Matin Dimanche et à Largeur.com.

 

 

 

1982

 

Epouse une bibliothécaire originaire de Roumanie.

 

 

1998

 

Dirige le Musée d’histoire militaire de Saint-Maurice

 

 

2004

 

Ecrit Aux sources de l’esprit suisse (Ed. de l’Aire). En 2006 La Suisse à contre-poil (Antipodes).

 

 

 

 

 

 

 

 

26.11.2009

Gilles Meystre aime son petit bedon radical

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Voici un garçon de 34 ans très dépeigné, au regard vert de bronze, et qui rit autant de lui-même que d’autrui. Gilles Meystre badine, boit et fume par tempérament plus que par extravagance provocante. Ce jeune secrétaire politique du Parti radical vaudois, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue, est un énergumène selon l’acception étymologique du mot: pour les Grecs antiques, l’energonoumenos était un démon vaguement trivial aux idées imprévues. Une énigme, ce Meystre rieur, que ses frères de couleur apprécient parce qu’il sait exprimer des idées fortes avec une astuce polymorphe de joueur de go. Un madré? Non. Même ses adversaires politiques lui concèdent un esprit chevaleresque, et un dévouement authentique à la cause publique.

 

Gilles Meystre a un atout naturel majeur: il aime les gens autant que la bonne chère. Les débats parlementaires l’aiguillonnent, même si c’est souvent la morosité qui prévaut au Conseil communal de Lausanne. «Mais quand ils sont filmés par la télévision locale, mes collègues font des efforts.» Il y siège depuis 2001 et certains s’interrogent sur la portée de ses ambitions: le verra-t-on un jour dans quelque exécutif municipal, cantonal, voire plus élevé?

Ces supputations l’amusent, rallumant des cristaux blonds dans ses pupilles: «Je suis, comme on dit, au service de mon parti. Si j’étais plus explicite, on glisserait aussitôt des peaux de banane sous mes semelles.»

 

Voilà treize ans que ce foudre de guerre (capitaine à l’armée), s’est lancé en politique. Par conviction, ou par gageure d’une adolescence séductrice qui ne le quitte point, et qui charme? En l’an 2000, il contribue à l’élection d’un certain Olivier Français à la Municipalité de la capitale. Lui-même y sera élu une derechef au Conseil communal en 2006. Il est alors le porte-voix du programme de Lausannensemble. La même année il épouse la députée Marlène Bérard, l’actuelle présidente du groupe libéral-radical lausannois.

Il lui avait demandé sa main à Saint-Pétersbourg.

 

Gilles Meystre vivra jusqu’à ses vingt ans dans le Nord vaudois et le Gros-de-Vaud. Son géniteur est bottier orthopédiste à Oppens, comme son propre père et l’arrière-grand-père. Maman est institutrice de classe enfantine. Il fait ses écoles à Echallens puis au Gymnase d’Yverdon. Mais c’est à Yvonand, à la table de sa chère grand-mère maternelle - une citoyenne avisée qui lui transmet aussi une sagesse gastronomique - qu’il s’enflamme pour la chose politique, et en faveur du combat courageux du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz pour l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen. En dépit de son échec, ce grand Vaudois restera pour Meystre le meilleur des modèles. Voilà pourquoi il adhère à 21 ans au Parti radical lausannois - sous les ailes protectrices de Thérèse de Meuron et Doris Cohen-Dumani. Il milite avec ardeur tout en poursuivant ses études universitaires qui, elles, sont assez ébouriffées, à l’exemple des mèches de ses cheveux: il trouve l’enseignement de sciences-po trop normatif. A Epalinges, celui de l’Ecole hôtelière ne le convainc pas davantage: il leur préfère les recettes sans théorie de sa Mère-Grand. A Fribourg et Neuchâtel, des cours de journalisme lui seront utiles quand, plus tard, il gérera la communication de Beaulieu, puis de la CGN. En 2002, sa licence de l’UNIL est assortie d’un mémoire sur Christoph Blocher et la presse. Il y a étudié aussi le russe durant six ans. Pourquoi le russe? «Il devenait utile après la chute du mur de Berlin. J’avoue que depuis mes mandats politiques je le pratique peu.» Si un jour, à Dieu ne plaise, on les lui retirait, ou s’il s’en détachait de son plein gré, la langue de Gogol lui ouvrirait d’autres horizons professionnels. Tout comme ce postgrade en administration publique qu’il vise à présent à l’IDHEAP.

Gilles Meystre: un élu ambitieux doublé d’un Vaudois pétri de précaution atavique. «Je suis un vrai radical de ce canton. J’en ai d’ailleurs déjà la bedaine. J’assume».

 

 

 

www.gillesmeystre.ch

 

 

 

 

BIO

 

1975

 

Né à Yverdon, les métiers itinérants de ses parents le font changer de domiciles. Assise durable: les repas chez ses grands-parents maternels d’Yvonand. On y devisait de politique.

 

1992

 

Premiers émois pour celle-ci. La Suisse refuse d’adhérer à l’EEE. L’indignation courageuse de Jean-Pascal Delamuraz l’impressionne.

 

 

1995

 

Sciences- po à l’UNIL, Ecole hôtelière, retour à Dorigny, cette fois en Lettres. L’année d’après, il s’inscrit au Parti radical lausannois. Puis dans l’armée pour devenir officier.

 

 

2001

 

Elu conseiller communal. Réélu en 2006, épouse Marlène Bérard.

 

2007

 

Il est secrétaire politique de son parti. Parallèlement, étudie à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP).

 

06.11.2009

Yves Bugnon, un cantor effervescent

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Quand il dirige ses choristes, ses formes élancées se délient davantage, tourbillonnent, deviennent flamme, composent la silhouette endiablée d’une brindille au milieu d’un grand feu. Les feux d’Yves Bugnon sont musicaux, nourris par des voix humaines.

Après dix années passées rue de la Grotte, au Conservatoire, où il a reconstitué une maîtrise, l’envie lui prend de se mettre à son compte en créant un chœur d’enfants: Les Petits chanteurs de Lausanne. On y enseigne la technique vocale, la respiration, la formation de l’oreille, la lecture d’une partition. Le chant à une seule voix, à plusieurs. Cela dans des styles différents, et même des langues étrangères. «A l’expérience de concerts publics aussi, j’y tiens beaucoup.»

Car Yves Bugnon, qui joue du piano depuis ses dix ans et s’était arrimé tôt à un registre de ténor avec une oreille mélodique exceptionnelle, se vit confier à 16 ans l’harmonium de l’église de Cully. Et à 18 la direction du chœur paroissial. Sous sa jeune baguette, il voyait se contracter la bouche de ses parents fribourgeois, catholiques, et celles d’autres adultes de cette commune vaudoise, de fibre traditionnellement protestante, mais qui les accueillit à bras ouverts. Car la musique – surtout quand elle est chantée – est un ferment œcuménique irrésistible. Et cette expérience en public fut pour lui le plus beau soleil de son adolescence. Voilà pourquoi, à 52 ans, il a envie de la transmettre à ses ouailles.

 

Yves Bugnon vit ses cinq premières années à Mézières, dans le canton de Fribourg, un royaume où le plus noble des instruments de musique est la voix humaine. «Mon grand-père chantait, mes parents et mes trois frères aussi. On chantait instinctivement. En faisant la vaisselle, lors de randonnées en montagne, ou quand les gosses que nous étions se chamaillaient dans la voiture: papa et maman nous calmaient en nous faisant chanter avec eux.» Des chansons enfantines françaises certainement, des comptines, et des airs qu’on entonnait souvent à l’église.

 

 

Après son envol culliéran, marqué par la précocité et un éclectisme interreligieux, Yves Bugnon étudie le chant au Conservatoire. Parallèlement, pour exaucer un vœu parental – «tu dois faire métier» - il suit un apprentissage d’accordeur de piano qui dure trois ans. Et ce gagne-pain, exercé en indépendant, lui devient fort utile. C’est avec ses propres deniers qu’il peut notamment étudier à la très érudite Schola Cantorum de Bâle. Soliste à l’Ensemble vocal de Lausanne, il se trouve un maître en une personne de pointure internationale: Michel Corboz, dont il doit quand même se distancier après dix ans d’enrichissante communion.

Le ténor chante en soliste dans des oratorios baroques, dans des récitals de musique française, des opérettes, des productions chorales locales. Le cantor qu’il est aussi, et de plus en plus, lui, dirige les chœurs de Cully, de Montreux, de l’UPL, et j’en oublie. En 1999 celui du Jardin d’Orphée, costumé de bleu éclatant à la Fête des vignerons de Vevey. Bugnon enseigne encore à la maîtrise du Conservatoire lorsque cet enfant de la Glâne fribourgeoise reçoit, en 2006, une reconnaissance solennelle de son canton d’accueil: le Prix de l’éveil, de la Fondation vaudoise pour la culture.

De ses racines fribourgeoises, Yves Bugnon conserve un tempérament effervescent, un humour terrien où l’on s’amuse de soi-même et qui lance des étincelles dans son regard gris-vert. (Parfois un nuage de méfiance vient le ternir: signe de bonne acclimatation à notre mentalité cantonale!) Sa volubilité est celle des êtres qui conjuguent plusieurs activités et ont de l’énergie à revendre, du souffle à transmettre.

Les petits choristes de sa nouvelle manécanterie en seront comblés. Il y appliquera la leçon d’œcuménisme qu’il avait tirée à ses 18 ans: «Il ne sera pas que religieux. Il mêlera les styles musicaux et les âges; le grégorien, le classique, le baroque, le populaire. Ce sera une gerbe d’enseignements: technique vocale, solfège, mais aussi psychologie de l’enfant.»

 

Av. Davel 7, 1004 Lausanne. 021 312 72 16.

marburg@sunrise.ch

 

 

 

 

 

 

 

BIO:

 

1957

Naît à Lausanne, prime enfance à Mézières, en Glâne fribourgeoise, près de Romont. Famille de mélomanes. Vit son adolescence à Cully (VD).

1973

Il a 16 ans quand on lui propose de jouer de l’harmonium. A 18, il reprend la direction du chœur paroissial culliéran.

 

1977

Etudie à la Schola Cantorum de Bâle.

 

1989

Après avoir chanté 10 ans sous la houlette de Michel Corboz, il dirige diverses formations chorales.

1999

Reconstitue une maîtrise au Conservatoire de Lausanne.

2002

Commence à travailler avec le Chœur suisse des jeunes.

2006

Prix de l’Eveil, décerné par la Fondation vaudoise pour la culture.

2009

Il fonde Les petits chanteurs de Lausanne.

 

 

 

http://www.youtube.com/watch?v=AE_HkIMUclk&hl=fr

 

Yves Bugnon dirige Le problème d’Ivo Antognini à Lutry, chanté par Le Schweizer Jugendchor, en mai 2009

 

15.10.2009

L’esprit de sel d’Olivier Delacrétaz

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C’est un grand costaud, à voix serrée, douce, et dont le front clair est marqué d’une ridule médiane - signe de discernement, diraient les Chinois. Président de la Ligue vaudoise depuis 32 ans, Olivier Delacrétaz est respecté pour ses éditoriaux dans La Nation même par ses détracteurs de gauche: sa plume élégante est tissée d’argumentations ouvertes. Voilà un adversaire intelligent, spirituel, savoureusement rossard, qui s’engoue pour la politique en se targuant de ne point en faire. Même si son mouvement, fondé en 1933 par Marcel Regamey, s’était rallié au référendum contre le cassis de Dijon qui vient d’échouer (simplification des échanges économiques de la Suisse avec l’UE), il reste résolument «hors parti». Car la Ligue, qu’il définit comme une nébuleuse, «conteste la légitimité de ces factions idéologiques qui assimilent l’intérêt général à celui de leur groupe partisan». Sa mission ne serait que de soutenir ce qui contribue au renforcement de l’identité vaudoise.

 

En 1959, Olivier Delacrétaz a 12 ans. Il est à mille lieues d’imaginer qu’il deviendrait un jour le président de la Ligue vaudoise alors qu’il joue au croquet avec des parentes de son fondateur dans un jardin d’Epalinges. Le hasard fait que Marcel Regamey, l’impressionnant patriarche, est lui aussi un Palindzard. Et Paul Delacrétaz, le grand-père d’Olivier est son disciple, tout comme son père, le Dr Jean Delacrétaz, médecin influent, futur doyen de faculté.

A sa table familiale, ce dernier parle souvent de politique. «Avec logique et lucidité. Ses jugements préféraient l’approche réaliste à l’idéologique. Un acte de foi. Mon père s’opposait à tout centralisme. Il m’a transmis sa fibre fédéraliste».

Au Gymnase de la Cité, Olivier Delacrétaz se révèle latiniste moyen et piètre helléniste. Mais il y déploie des dons de caricaturiste qui ne le quitteront plus – sa manière est proche du New-Yorkais David Levine et ses portraits-charge, où la proportion de la tête est exagérée. Son trait amuse les lycéens, il en historie des brochures de cours. Il fait florès, et du coup, au lieu de se lancer dans les Beaux-Arts il opte pour le graphisme. Ce qui le conduit à Zurich, où il créera avec deux partenaires éphémères son Atelier Ubu*. Depuis, ses caricatures de personnages, signées Olb, émaillent diverses publications.

 

Un fédéraliste absolu

 

Entre-temps, dans le sillage parental, il s’est familiarisé avec les raouts intellos de la Ligue aux camps de Valeyres-sous-Rances. Il a 20 ans quand il lit dans la rubrique culturelle de La Nation un article affirmant que l’art moderne s’était arrêté à l’impressionnisme… Le talentueux dessinateur s’en émeut auprès de Marcel Regamey lui-même, qui lui rétorque: «Alors répondez!» C’est ainsi qu’en signant un premier billet un peu survolté dans un périodique qu’un jour il dirigera, l’apprenti graphiste prend goût pour l’écriture et la joute polémique. «J’ai appris à devenir un homme de débats, un animateur, sur le tas. De même, quand on m’a confié la direction des Cahiers de la renaissance vaudoise, au départ de Bertil Galland en 1972, j’ai dû m’initier au métier de l’édition de livres.»

Un homme de droite, Olivier Delacrétaz? Il est considéré comme tel quand il s’insurge contre de nouvelles méthodes pédagogiques ou contre la norme antiraciste – qui «fait planer des menaces sur la liberté d’expression». Et il est vrai que la Ligue vaudoise, inspirée lointainement par le nationalisme maurrassien, se méfie de la démocratie moderne: «Le seul régime qui voie dans la lutte pour le pouvoir le fondement même de sa légitimité.»

Pourtant, tout farouche opposant à la fusion des communes qu’il fût (lire son billet de février 2006 dans La Nation*) il s’est mis à dessiner un blason unique pour les villages de Jorat-Mézières, Valbroye, Montilliez et Villarzel. Dont sa mère est originaire…

Se dédit-il? Pas du tout: «Le bien du canton nous importe, non celui de nos idées. Nos idées sont secondes. Elles ne fondent pas notre appartenance vaudoise, elles l’élucident et établissent les moyens de la faire rayonner.»

 



 

 

 

 

http://www.atelierubu.ch

 

http://www.ligue-vaudoise.ch



 

 

BIO

 

1947

Naît à Lausanne. Son père est un éminent dermatologue. Il a 12 ans quand sa famille (il a un frère et une sœur) sinstalle à Epalinges.

 

1966

Après des études classiques au Gymnase de la Cité, il obtient son bac.

 

1967

Etudie à la Kunstgewerbeschule de Zurich. Ecrit son premier article dans La Nation. Stage à New York. CFC de graphisme en 1972.

 

1972

Crée lAtelier Ubu à Zurich. Reprend les Cahiers de la renaissance vaudoise.

 

1975

Déménagement de son atelier dans la région lausannoise. Dabord à Montblesson. Dès 1993, place du Grand-Saint-Jean.

 

1977

Président de la Ligue vaudoise, il est éditorialiste principal de La Nation et publie aux CRV une douzaine de livres.

 

1980

Naissance de sa fille. Deux garçons naîtront en 1981 et 1987. Leur mère est, entre autres, infirmière.

 

 

 

27.08.2009

Caroline de Wattevillle, quand l'art ensoleille l'hôpital

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Cette gracile historienne d’art nous est arrivée des écoles exigeantes de Florence, où elle s’était spécialisée dans le maniérisme italien du XVIe siècle. Voilà plus de trois lustres que Caroline de Watteville est chargée des activités culturelles du CHUV. Une passion supplémentaire l’y accapare davantage: l’art contemporain, qu’elle favorise au plan local (lausannois, vaudois, suisse). Elle croit ferme aux gens talentueux de ce pays. Elle leur offre une surface d’accrochage de 200m2 – les cimaises du hall principal de l’hôpital. Et, en prime, une bouleversante expérience humaine.

L’art d’aujourd’hui se livre comme on sait à mille exubérances dans des foires bâloises, des biennales vénitiennes, etc. Il mérite mieux que la seule provocation sulfureuse, la glorification de ses auteurs, ou la course endiablée aux enchères. Il peut se revigorer sainement, en renouant avec sa vocation première qui fut de plaire tout simplement. Parfois d’étancher des larmes, de consoler des malades qui souffrent, pas seulement physiquement. Cette confrontation fondamentale est redevenue possible à Lausanne, où peintres, graphistes et autres designers, en exposant au CHUV, contribuent «à un idéal de démocratisation de la culture», écrit Caroline de Watteville dans un livre illustré, qui résume vingt-cinq ans d’une activité pionnière. Dans le sillage d’une activité similaire à Aarau, celle de Lausanne, inaugurée en 1983 par Alberto Crespo, demeure un modèle. Elle est encouragée par l’Unesco. Les Parisiens en sont un peu jaloux.

Auteur déjà d’une quinzaine de publications universitaires, l’actuelle Madame Culture du CHUV a conçu cette nouvelle plaquette avec un souci de bienfacture tout à fait remarquable*. L’univers hospitalier qu’elle décrit est un champ de bataille, un Solferino où l’on secourt les blessés avec la force poétique qui émane des œuvres. Quelques artistes qu’elle a exposés – dont Daniel Frank et Jean-Claude Schauenberg – expriment leur émotion de s’être aventurés hors de leur biotope, leur dialogue avec la souffrance humaine. «Je leur suis reconnaissante de ces témoignages: face à la fragilité des malades, ils se sont compris utiles. Là, on n’est pas dans l’arrogance.»

Une Florence Nightingale au pays des arts et des douleurs? Caroline de Watteville est une trop belle personne pour ne pas se moquer d’elle-même. Elle élude les questions sur le prestige international de son patronyme, ou sur de lointains cousins officiers qui firent florès jusqu’à à Versailles. Mais elle reste la fille du grand théologien Jean de Watteville (1925-1990), qui, durant vingt ans, fut pasteur à la cathédrale de Lausanne. Elle est née en Hollande, un paysage sablonneux de libertés enfantines qu’elle n’oublie point. Son corps en a conservé une grâce «tulipienne».

Caroline découvre Lausanne à ses 13ans, après un séjour terne à Paris: pour elle, la véritable Ville Lumière sera Florence. Elle y débarque à 20ans pour étudier l’histoire de l’art. L’air délicatement vicié de la Città radiosissima des Médicis, où elle vivra et travaillera durant seizeans, stimule d’emblée son épanouissement intellectuel. Sentimental aussi: «Mais j’ai préféré ne pas me marier et je suis célibataire.»

Au bord de l’Arno, elle étudie, enseigne (en italien), trime en free-lance durant deux ans pour un guide exhaustif de la fameuse collection Thyssen-Bornemisza. Elle consacre sa thèse de doctorat à Mirabello Cavalori, un peintre employé à la décoration du Studiolo de François de Médicis. «Cette époque du XVIe siècle toscan fut une période de remise en question, de détournements, de créativité affranchie. L’art contemporain que j’essaie de promouvoir aujourd’hui à Lausanne n’est pas dissemblable. Les grands artistes du maniérisme continuent à être présents dans l’art contemporain.» Au CHUV règne donc un esprit d’émulation. «Pour défendre les artistes, je deviens une militante!» Et ses prunelles sombres de luire en citant Cesare Pavese: «L’art est la preuve que la vie ne suffit pas.»  

 

* L’art et la culture au CHUV, 172 pages.

03.07.2009

Jean-Pierre Althaus, clown-titan en sa chrysalide

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Il est furieusement photogénique, et il le sait. Il connaît lexpressivité de ses mains, le charme de son zézaiement nuancé, tous ses muscles faciaux, et il en joue. Car le directeur de lOctogone, qui célébrera à la rentrée les trente ans de ce théâtre quil dirige depuis sa fondation, a dabord été un comédien. Et il lest resté. 

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De stature titanesque mais élastique, Jean-Pierre Althaus a surtout gardé, à 60 ans, un beau rire convulsif de lycéen.  Quelquun lui avait dit jadis: «Tu fais penser à un Michel Simon jeune.» Ce mammouth du cinéma avait démarré sa carrière en faisant des pantomimes à Paris. Or les rôles de clown ont aussi tenté Althaus dès son adolescence. Aux cours dart dramatique de Carouge, son maître Philippe Mentha ly avait fortement encouragé. Puis un jour, Max van Embden, qui avait été le partenaire du grand Grock, lui expliqua que le métier était harassant: «Il faut une heure pour te grimer, et une demi-heure pour te démaquiller»  Il y viendra quand même, mais en 2004, dans une création avec Michel Grobéty, Paradis Lapin, alors quil est directeur de lOctogone depuis déjà 25 ans et celui des affaires culturelles de Pully depuis trois lustres.  «Apercevoir Mentha dans la salle fut une des plus fortes émotions de ma vie.»

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Pour les festivités pulliéranes du trentenaire, Jean-Pierre Althaus jouera dès le 25 septembre sur sa propre scène un one-man-show de son cru quil a intitulé Le clou du spectacle est dans la boîte à outils. «Un hommage aux techniciens, mes si précieux collaborateurs, mais aussi à mon grand-père  paternel.» Etonnante personnalité, ce Marc Althaus, qui régna sur les coulisses du grand-Théâtre de Genève jusquà lincendie dévastateur de 1951, puis sur celles de la Comédie où il laissait folâtrer son petit-fils. «Personne dautre nosait entrer dans sa régie, pas même Robert Hossein quil terrorisait! Grand-papa travaillait en robe de chambre à langlaise. Il me fit côtoyer les plus grands acteurs du moment.»

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Lenfance de Jean-Pierre Althaus se déroula dans le quartier populaire des Grottes, mais son père était carrossier à Carouge. «Gamin, je connus ainsi leuphorie de rouler en ces puissantes bagnoles américaines des années soixante devenues pièces de collection: des Pontiac, des Chevrolet, des Cadillac roses. Quand mon père en garait au pied de notre modeste immeuble, ça faisait un drôle deffet dans lenvironnement ouvrier.» A la mort de ce père bien aimé en 1998, il fut ému de redécouvrir lappartement de son enfance. Il ny était jamais retourné: «Ma chambre à coucher, à jouer, avait tellement rétréci. Je men souvenais comme dun palais!» Précision: le directeur de lOctogone mesure 1 m 91.

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Se confronter aux premières années de sa vie nest pas quune épreuve quand on a une fibre nostalgique: souvenirs amusés dune grand-mère maternelle qui avait été pianiste aux armées et martelait du jazz avec des doigts costauds, tout comme les siens. «Elle, lartiste, me déconseilla de me lancer dans le théâtre au lieu de devenir carrossier comme mon père. Ou alors, il fallait que je fasse des études. Ce que je fis – par correspondance – parallèlement à ma formation et à ma carrière de comédien. Cette seule condition fut demandée aussi par mes parents. Je leur suis reconnaissant: mes diplômes universitaires mont permis daccéder à ladministration du théâtre principal de la commune de Pully et à celui de sa vie artistique. Un travail exigeant, à plein temps, et qui me captive autant que mes activités annexes de comédien et décrivain – que jai la possibilité dexercer aussi .» Tout est affaire dorganisation. Jean-Pierre Althaus  sait gérer non seulement le budget culturel dune ville importante, mais aussi sa solitude. «Jai été marié, je nai pas denfants. Pourtant jadore les enfants, ils maiment en retour. Mon côté clown naturel, peut-être. Une profession vers laquelle je machemine. La fascination que je lui porte est fellinienne, viscérale. Elle fait un peu peur. Ma retraite, cest dans deux ans.»

 

Le trac nest-il pas le dopage favori préféré des comédiens?

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www.theatre-octogone.ch

 

Redécouvrez son blog:

http://althaus.blog.24heures.ch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

1949

Naît à Genève. Père dorigine bernoise, mère Valaisanne. Partage sa jeunesse entre les Grottes et Carouge.

 

1971

Après des cours dart dramatique chez Mentha, il est engagé par François Simon (fils du Michel) comme acteur et assistant. Suivent neuf ans dactivités intenses: tournées théâtrales - aussi avec la Compagnie Renaud-Barrault, et Laurent Terzieff -  téléfilms, études universitaires par correspondance.

 

1979

Création de lOctogone. Il en devient le directeur. Neuf ans après, il est chef des affaires culturelles de Pully. Journalisme -  culturel et sportif.

 

2002

Tout en écrivant pour la scène, il publie un roman fantastique et théologique: Le mystère de Sétépen-Rê.

 

2005

Crée un spectacle de clowns avec Michel Grobéty.

 

 

 

 

30.05.2009

Claude Hagège, don juan des langues et des mots

 

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En albanais ça se dit bie shi («tombe pluie»), en russe dodz’idjot («pluie va»), en hongrois esik az esö («tombe la tombante»)… Bref, il pleut. Il suffit de comparer les structures syntaxiques étrangères d’une locution aussi banale pour fixer le vertige de la diversité des langues vivantes. «Passe-moi le sel» avait disparu de l’hébreu après la destruction du second temple de Jérusalem par Titus pour ressusciter 2000 ans plus tard avec Israël. Durant ce laps de temps, l’idiome des grands prophètes avait perduré en écritures liturgiques, rabbiniques, d’étude théologique. On n’y se passait pas le sel, on n’y disait pas non plus «je t’aime». Or c’est redevenu possible! D’où l’enchantement que cette langue opère sur Claude Hagège, outre le fait qu’elle soit celle de ses ancêtres, des juifs de Tunisie dont la dispersion remonte au VIe siècle avant J.-C. A l’instar du chinois classique, elle aurait peu perdu de sa morphologie millénaire. «Un enfant israélien, aujourd’hui, peut lire les livres bibliques d’Esther et de Jonas, sans avoir recours à un dictionnaire.»

Mais toutes les langues du monde séduisent le titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France. Et à 73 ans, lui-même séduit les jolies femmes. Drague à l’ancienne, amusée, inoffensive. Hagège est un homme aux yeux doux: jolie tête de renard, sourcils et zygomatiques expressifs, voix flûtée à la Guitry, élocution impeccable, volubile, qui claque au vent. Il joue de son charme avec autodérision: s’il arrête une belle, c’est pour découvrir qu’elle est d’origine hongroise. Alors il lui cause en magyar, une langue qu’il chérit et maîtrise, parmi une dizaine d’autres - il en parle aisément une cinquantaine. Mais il reste fidèle à la dédicataire de son dernier ouvrage paru, et dont le titre sonne comme une offrande: Le dictionnaire amoureux des langues. Septiani Wulandari, sa très jeune nouvelle amie, est une Indonésienne avec laquelle il ne supportait plus de converser en anglais. Hagège ne méprise pas l’anglais - qu’il articule d’ailleurs avec l’accent d’Oxford, prouesse rare chez un Parisien… Il s’insurge contre l’hégémonisme de l’anglo-américain, auquel «s’attache une connotation de puissance», qui reste «une menace redoutable contre la diversité des langues et des cultures.» Aussi, pour sa compagne. s’est-il mis à étudier l’indonésien. En retour affectueux, elle étudie le français, à Paris.

 

Paris est le port d’attache de Claude Hagège le nomade. «Nomade par profession, car linguiste de terrain». Au Cameroun, il a exploré les dialectes muindang, tuburi et guguiza. Dans le Caucase septentrional, le tcherkesse abszakh. Au Mexique, le chinantec. Il a décortiqué le guarani paraguayen, le navajo de l’Arizona ou l’odyssée du peul «toucouleur», sur lequels il revient dans son dico amoureux. Celui-ci s’annonce non pas comme une encyclopédie des langues et des idiomes, mais «une promenade sentimentale». Un itinéraire gourmand au pays des mots, des prononciations, ou des régions à particularités, telle la Suisse alémanique soumise à une diglossie: en l’occurrence à la pratique du Hochdeutsch en même temps qu’au schwytzertütsch. (Un dialecte que, selon lui, tout Romand devrait apprendre avant l’anglais…)

 

Dans la centaine de chapitres du Dictionnaire amoureux des langues, il en est où Hagège épanche librement sa nostalgie. Chatoyantes évocations de sa terre natale, où ses plus lointains aïeux furent victimes de la République romaine au dénouement des guerres puniques. Dans le quartier de son enfance, des voisins italiens le hélaient: «Vieni Bambino! Des Russes blancs le mêlaient à leurs festins lyriques où leur belle langue carillonnait.

«Dans ce port de mer cosmopolite, propice au lyrisme comme le fut Alexandrie, j’étais ainsi prédisposé à apprendre plusieurs langues: le français, l’arabe, l’italien, l’hébreu. Puis le russe, le grec. Plus tard, le chinois. Car jusqu’à ses onze ans, l’oreille de tout enfant est avidement perméable aux langues. Comme à la musique. Mes parents adoraient la musique de chambre.» Car Claude Hagège joue aussi du violon!

 

 

 

Dictionnaire amoureux des langues. Ed. Plon/Odile Jacob, 734 pages.

 

Son site personnel:

http://claude.hagege.free.fr

 

 

BIO

 

 

1936

Naît à Carthage. Etudes secondaires au Lycée Carnot de Tunis.

 

1953

Etudes supérieures à Paris. Hypokhâgne à Louis-le-Grand. Ecole normale. Il est l’élève de linguistes éminents, dont Emile Benveniste, André Martinet et, en 1969 à Harvard, de Roman Jakobson.

 

1956

Jusqu’en 1970, une brochette de licences et diplômes: français classique, arabe, hébreu, chinois, russe, linguistique générale…

 

1966

Dès cette année, il prospecte linguistiquement le Cameroun, Haïti, le Caucase, la Chine, le Canada, le Mexique, la Micronésie, etc.

 

1982

Titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France.

 

1986

Grand prix de l’Essai, puis celui de l’Académie française pour L’homme de paroles.

 

2006

Parution de Combat pour le français, au nom de la diversité des langues et des cultures.

 

 

23.04.2009

Les chats de Haydé se suivent et se dissemblent

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Il a expiré il y a 18 mois, Milton, à l’âge vénérable de 18 ans, mais ses aventures drolatiques continuent sous les crayons de sa maîtresse, qui en a fait le chat lausannois le plus célèbre du monde. Sa conformation fuselée, son long nez blanc sous une tête noire, ses vibrisses à géométrie variable ont fait le tour de la planète. Ils ont séduit jusqu’aux webmasters de la Maison Blanche, au temps où le chat Socks du président Clinton se cherchait des cousins de papier. «Milton était un animal vraiment spécial, je n’ai pas fini de le mettre en scène.» Rompant avec le format horizontal de cinq premiers albums, Haydé est sur le point d’achever cette fois une bande dessinée classique, à cases, qui narre une tentative d’évasion rocambolesque de son héros, en août 2006, à travers les parcs et jardins lausannois.

L’histoire se terminera bien. Même si dans la maison du quartier sous-gare où l’illustratrice vit avec son compagnon, le maître designer Antoine Cahen, le deuil a longtemps prédominé. Il y a peu, à Fribourg, des écoliers la tarabustèrent de tant de questions candides sur Milton qu’elle s’est mise à pleurer, leur révélant qu’il était mort. «La conversation prit un tour funèbre: y a-t-il une vie dans l’au-delà? Les chats ont-ils une âme? J’ai crié: ça suffit! Celui-là ne vit plus, mais il survit par l’affection que vous lui portez, les enfants.» 

A 53 ans, cette belle Persane est une noiraude à gestuelle de gamine. Un regard franc, niellé, et des accroche-cœurs qui ne cessent de retomber sur son visage, et l’énervent. Une étourdie, une coquette qui se délecte à se trouver moche afin d’être aussitôt démentie. Son entregent et son flegme persillé ont conquis l’affection de milliers de gens: des lecteurs de toute génération, des voisins, des fleuristes et maraîchères de Grancy, et la clientèle bigarrée du Café de La Bossette, proche de son atelier de la place du Nord. Plus que de son talent d’artiste – à ligne gouleyante mais forte, sobre, sans repentirs – elle se flatte à juste titre de dons de cuisinière. Haydé se révèle alchimiste des saveurs et des épices, autant qu’elle l’est de teintes ou de rehauts – car elle peint aussi: chats, oiseaux, insectes, souriceaux anthropoïdes... «Un jour, je mettrai mes toiles au service de la cause animale. Etre utile est un vieux rêve.»

Elle appartient à la famille Sepahbodi – affiliée aux Qadjars, la dynastie qui précéda celle des derniers shahs d’Iran. «Ce clan de nostalgiques cultivés, éparpillés entre l’Amérique, Londres et Paris m’invite souvent à des conférences. Mais je ne suis pas dans leur histoire.» Sur le conseil d’une chère grand-maman grisonne aux yeux pers, son diplomate de père l’inscrit aux Beaux-Arts de Lausanne quand Haydé a 22 ans. «La Suisse, pays de sécurité. Je me l’imaginais insipide tel un hôpital, un pensionnat pour jeunes filles rangées. J’y ai trouvé un autre monde, très vivant, Je ne le quitte plus.» Tout en étudiant la peinture et le graphisme, elle améliore rapidement son français - sa langue maternelle a été l’anglais, qu’elle pratique encore avec sa sœur Roxane. Indépendante à 33 ans, la graphiste crée des affiches, illustre une rubrique gastronomique pour L’Hebdo, et enfin s’associe à La Joie de Lire, qui éditera toutes les aventures de Milton.

«Après sa mort, je ne voulais plus de chat, sinon un à l’identique.» Or en septembre passé, on lui offre un bébé gouttière, couleur écaille de tortue, à échine couleuvrine et au pelage strié de bandes ardoisées. «Je n’ai pas résisté. Je l’ai appelé Hector. Le dessinerai-je un jour? J’attends qu’il soit intégré dans ma vie, et moi dans la sienne. Changer de chat, changer d’histoire.»

Et l’Iran? C’est sa terre d’origine, pas son pays natal – elle est née en Allemagne. Haydé s’y rendait surtout pour retrouver ses parents, or sa mère s’y éteignit en 2001, son père en 2004.

Elle y retourne pourtant, une fois l’an: «J’y puise des forces. Là-bas, il y a une jeunesse qui a de l’avenir.»

 

 

Au Salon du Livre, Haydé sera présente au stand de la Joie de Lire, les 22 et 25 avril dès14h.

 

Sa prochaine expo: du 28 mai au 25 juin 2009 dans le hall d’entrée du CHUV :

www.chuv.ch

 

 

 

 

BIO

 

1956

Fille de diplomate, elle naît à Cologne. Enfance itinérante au Japon, aux USA, au Pakistan, etc.

 

1978

Débarque à Lausanne pour y étudier les beaux-arts. Ses profs préférés sont le peintre Jean Otth et Werner Jeker le graphiste.

 

1983

Travaille six ans sous la houlette de ce dernier.

 

1990

Déniche Milton par hasard dans son quartier lausannois. Sept ans après, La Joie de Lire publie les aventures de ce chat de papier dont la popularité devient universelle.

 

1992

L’homme de sa vie s’appelle Antoine Cahen.

 

2003

Elle illustre pour l’Etat de Vaud, la nouvelle Constitution présentée aux enfants.

 

2008

Un an et demi après la mort du vieux Milton, Haydé adopte Hector, encore chaton.

 

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