05/12/2019

Le sac à dos évince le sac à main

Même nervosité dans le métro lausannois, entre Ours et Fourmi, ou dans les trolleybus VMCV de la Riviera, entre Clarens et Burier. Aux heures d’affluence, on s’y fait éperonner par des mastodontes modernes: des usagers au dos chargé d’un bastringue colossal dont ils ne contrôlent pas l’oscillation. Il en est qui accaparent plus de place encore en arborant un porte-nourrisson ventral. Un baluchon bien dodu qui peut heurter et secouer comme un prunier quelque nonagénaire si le véhicule cahote. Personne ne fulminera, car on pardonne tout à bébé!

On aura moins d’indulgence pour ce «backpack» dorsal, parfois à étages, dont le port devient un «marqueur social». Au point d’affriander les grands maroquiniers du luxe (Chloé, Valentino, Chanel, etc.) qui y apposeront leur griffe après l’avoir retaillé en cuir coûteux noir, rose ou caramel. Sinon en tissu de jean élimé, moucheté de patchs. Un caprice vestimentaire plus clinquant qu’utile, et dont le snobisme adipeux devient incommodant dans les transports publics. Les plus gros de ces sacs à dos ne contiendraient que des pastilles contre la toux, un poudrier, un spray au poivre de défense, deux cartes bancaires et un badge d’entrée. 

Ainsi, ce vieux barda militaire, ou de routard, a été relooké pour aguicher des femmes coquettes dont beaucoup hélas le troquent contre leur immémorial sac à main!

Celui-ci peut être de simili-cuir façon lézard, en pur chamois bleu musqué et ansé de chaînettes, ou d’une lanière couleuvrine que l’on jette élégamment sur l’épaule: un geste furieusement féminin.

L’accessoire est de taille moyenne, mais, il y a 50 ans, Alexandre Vialatte lui accorda une contenance infinie: «Il contient un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie, une petite lampe pour fouiller dans le sac et la lettre qu’on cherchait partout depuis 3 semaines. Il y a aussi, sous un mouchoir, une paire de souliers de montagne…» Plus tard, on savourera aussi cet hymne de Raymond Devos, dans un sketch de ses Objets inanimés: «Ah Mesdames, l’intérieur de votre sac! Quel fouilli! Les parois de satin, les mouchoirs de dentelle teintés de rouge à lèvres, le fume-cigarette en or, les cliquetis, les clés, la brosse en soie bleue, les parfums, les arômes! J’y ai vécu les heures les plus éblouissantes de mon existence!»

20/11/2019

Les records d’une vilaine bestiole

On ne devrait plus voir des mouches voler en hiver: elles hibernent tel le hérisson, la chauve-souris, ou l’ours! Et voilà qu’une dégourdie s’est introduite dans votre maison, le diable sait comment, malgré les cloisons fermées. Sont-elles des créatures maléfiques? Mlle Astarté (Paulette Bochuz de son vrai nom) en était convaincue. Au cap des années 60, cette voyante du quartier veveysan de la Valsainte interrompait la séance dès qu’une se mettait à zonzonner autour de la boule de cristal, car «ces sales bêtes écoutent les conversations et les rapportent ». A qui? On ne l’a jamais su.

Il est vrai qu’on qualifie parfois les gens indiscrets de «fines mouches». Une tournure argotique du XIVe siècle désignant des va-nu-pieds épieurs et cafteurs qu’embauchaient en sous-main des polices officielles. C’est d’elle que procède l’insulte «mouchard».

 Mais revenons à l’insecte lui-même, dont les yeux à innombrables facettes paraboliques fascinèrent jadis Salvador Dali. Ses zigzaguantes virevoltes passionnent aujourd’hui des universitaires de Pennsylvannie et de Bangalore, en Inde, pour sa faculté de retomber sur ses pattes comme un chat, mais tête en bas, au plafond! Spécialisés les uns en biomécanique, les autres en neurologie, ils conviennent de conserve, dans la revue étasunienne Science Advances, que la mouche bleue, celle dite «à viande», est douée de loopings autrement plus performants que ceux inventés par l’ingénierie aéronautique. Outre sa capacité de se fixer sur toute paroi par des ventouses griffues, elle a d’autres effets bluffants: décollage vertical, vol stationnaire, marche arrière, ralentissement, freinage, changement instinctif de direction Ses ailes battent à 12 000 coups par minute -  davantage quand elle panique. La taille de son cerveau est celle d’un grain de sésame, mais il fourmille de 100 000 neurones. La mouche sait mieux que la Nasa tirer sur la comète: en l’occurrence vers une encoignure du plafond de votre cuisine où s’élèvent des vapeurs de viande.

En définitive, elle aspire moins servir à de modèle pour de nouveaux drones électroniques qu’à légitimement se nourrir. Auparavant, elle frotte l’une contre l’autre ses pattes antérieures, proches d'organes olfactifs, afin de les maintenir adhésives, et propres! 

Oui, Madame est hygiénique des mains, même quand elle se sustente d’aliments que les humains trouvent répugnants, près d’un lisier, par exemple. Son nom latin savant est Scathophaga stercoraria…

01/11/2019

Souper vaudois et cantates caféinées

Souvenir lointain d’un repas du soir au Pays d’Enhaut tout ravigotant de saveurs fermières. Après un reste (un recrotson) du potage de midi au cerfeuil, on nous rassasia de patates en robe des champs, de lard grillé, d’un fromage blond de l’Etivaz et d’un gâteau à la poire croustillant de noisettes. En 1970, ces frugales agapes étaient aussi appréciées en ville sous le nom de soupers vaudois, elles le sont encore. On y boit peu d’alcool mais beaucoup de café dilué dans du lait bien chaud. Pas du 18 carats millésimé arabica ou du Blue mountain de Jamaïque: un banal caoua de supérette y fait l’affaire!

Cette tradition n’empêche pas nos concitoyens de s’intéresser à des moutures de grains plus goûteux et plus coûteux. Ainsi qu’à la civilisation diversifiée du vrai café. Les Italiens leur ont appris l’alchimie subtile des dosages, à faire un choix personnel entre l’expresso et le ristretto, entre le cappucino et le latte macchiato. A vomir la lavasse de l’americano 

Les Suisses consommeraient annuellement 150 millions de litres de café, soit 3 tasses par jour. Le Vaudois en ingurgite moins que le Saint-Gallois mais davantage que le Neuchâtelois. Et si l’on sait désormais que le turc se cuit sans avoir été filtré dans un godet en fer-blanc, on ignore que ses fèves provenaient du Yémen avant d’être, au XVIe siècle, torréfiées à Istanbul. Puis elles firent florès à Vienne, Londres, Paris - au très littéraire Café Procope-  et jusqu’à Boston. 

En 1714, à Leipzig, s’ouvrit un Café Zimmermann où le compositeur Georg Philipp Telemann créa un Collegium Musicum, dont les musiciens s’électrisaient aux vapeurs justement du petit nectar noir «a la turca». Durant 10 ans, ils furent dirigés par un certain Jean-Sébastien Bach, qui, tout grand mystique qu’il fût, ne méprisait pas les convivialités volages. Bien après son Magnificat et sa Matthäus-Passion, cette expérience profane lui inspira en 1734 un opus BWV 211, pour flûte traversière, deux violons, alto, basse et trois solistes, intitulé La cantate du café. Une amusante satire musicale sur l’addiction à un breuvage trop en vogue, et aux effets jugés alors néfastes.

Peu auparavant, le très oublié Nicolas Bernier, 1664-1734, l’avait célébré, dans une cantate versaillaise, pour ses belles vertus, dont une «invite au sommeil»!