08.03.2010
La pêche en rivière et les truites de la Mèbre

Le dimanche, Madame est au potager pour semer le chou, la bette et le céleri-branche. Apaisante routine de saison. Pour Monsieur, la saison n’a rien de rassénérant. Elle est excitante et jubilatoire: avec l’ouverture de la pêche en rivière, il peut enfin inaugurer la canne polyvalente qu’il vient d’acquérir sur les conseils avisés de Terre & Nature du 25 février. Longue de 3 m, 50, elle le familiarisera avec les techniques du «lancer», du «toc» et de la «dandinette». Il a rempli son sac d’un barda de leurres, d’hameçons, de cuillers, de moulinets, de pesons et j’en passe. Il s’est initié à une terminologie nouvelle avec une foi naïve d’apôtre, précipitamment et sans tout comprendre, et que viennent encore compliquer des conseillers au jargon gouleyant. Le romancier Jacques-Etienne Bovard, un Vaudois qui chasse le poisson depuis les temps bibliques, lui présage des difficultés mécaniques ou balistiques: accrochages, emmêlages, ratages, etc. Yvan Isoz de Servion, qui enseigne ce hobby comme un énième art, lui apprend à humer l’esprit des ondes claires «en Sioux». Le passage de la proie ne s’y guette pas, il se devine, et la pêche en rivière en devient un exercice télépathique, et poétique.
Mais où aller pêcher, et quoi, quand on est un néophyte impressionné par tant de sapience? Si j’en étais un, j’opterais pour la truite fario à squame diaprée. Elle se royaume notamment en pays universitaire, à Dorigny, dans les ondes de la Mèbre, peu avant leur déferlement dans son confluent la Sorge, puis dans la Chamberonne qui les fourvoiera dans le Léman. La truite fario a un corps fuselé de top model mais une grosse tête dont la moue m’évoque certain concierge de pensionnat. Elle est, dit-on, le seul poisson capable de résister aux vitesses de l’eau liées à une déclivité forte, comme c’est le cas de la Mèbre en ses méandres. A l’emplacement d’un ancien barrage, dit de la Pétause, elle gravit en période de frai une espèce d’échelle aménagée exprès pour elle.
La divine peut ainsi monter des marches avec la grâce d’une star cannoise.
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02.03.2010
Reptiles d’ici, d’outremer et du folklore

Bientôt les serpents suisses auront-ils droit eux aussi à un avocat? La question est, si j’ose dire, piquante, car parmi mes amis du barreau je n’en vois guère qui se frotteraient volontiers aux écailles de cette nouvelle catégorie de clients. Cela dit, dans nos régions, les reptiles autochtones ne sont pas légion: la vipère péliade et l’aspic vivent discrètement dans les épierrements des Alpes et du Jura. Quelquefois sous la treille de Lavaux pour y traquer le lézard des murailles. L’inoffensive couleuvre verte et jaune se planque dans les buissons. Celle dite d’Esculape (la même qui s’entortille sur l’enseigne des pharmacies) erre en spectre fabuleux sur les berges de la Veveyse ou de l’Areuse. D’elle procède la légende de la Vouivre, femme-serpent responsable de crues dévastatrices et dévoreuse de voyageurs. Une Mélusine jurassienne, qui a inspiré comme on sait Marcel Aymé, et que des bardes locaux (affreusement misogynes) avaient curieusement associée à la reine Berthe, la plus débonnaire suzeraine du Xe siècle. Elle filait la laine, aimait les pauvres, protégeait les abbatiales. Mais elle était femme, donc avatar d’Eve - cette aïeule universelle qui faisait un peu trop ami-ami avec un certain ophidien…
Mais si les serpents vaudois ne courent pas nos rues, ceux des savanes africaines, de la prairie texane ou de l’Inde s’acclimatent de mieux en mieux dans certains appartements chauffés ad hoc. Leur propriétaire leur voue une fascination lointaine: on ramasse d’abord un orvet des bords de la Menthue juste pour effrayer les frangines. Suivent une visite scolaire du Vivarium de Monsieur Garzoni, des safaris à vingt ans, des tours du monde à trente. A présent, l’herpétologue amateur collectionne et nourrit (de rats surgelés…) des crotales vivants par dizaines, des najas, des mambas et des pythons. Comme d’autres cultivent l’orchidée du Japon ou le kiwi des antipodes. Ses avant-bras sont couturés de morsures bifides, la chitine des mues lui donne de l’urticaire, mais il se dit le plus heureux des hommes.
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18.02.2010
Boulimies hivernales et souper vaudois

Les climatologues ont raison de nous alarmer du réchauffement de la planète. Mais voilà trois mois que la météo du Bon Dieu se fait un ignoble plaisir de les contrarier en submergeant Washington d’une neige historique. En gelant les plaines du Vieux-Continent jusqu’à notre Gros-de-Vaud. En sertissant de cristaux de givre les ceps de Tartegnin, les filets de pêche du quartier de Rive à Nyon. Que sais-je? la barbiche même du pêcheur de féras.
Retour à notre premier manuel scolaire de français et à trois vers fameux de Charles d’Orléans:
«Le temps a laissé son manteau
De vent de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderie.»
Plus que la canicule, les frimas creusent l’appétit – pardonnez-moi cette évidence. Un autre génie poétique, la délicieuse Colette, disait crûment qu’ils «ouvrent l’estomac». Or savez-vous à quelle nourriture aspire l’estomac d’un Vaudois de la Côte qui (une fois n’est pas coutume) crie famine? Pas au tartare de langoustines au caviar d’osciètre de Philippe Chevrier. Il réclame «du solide», du simple, du bourratif, du régressif, du familial. Il rêve d’un souper vaudois traditionnel.
Ça se compose d’un reste du potage de midi, avec du pain, des patates «en robe des champs», un bout de lard et du fromage dur de Gruyère ou de l’Etivaz. Plus rarement d’une pâte molle: tommes combières, brie de la Venoge au poivre. Ce modique festin se solde par une compote de fruits et une barre de chocolat.
On s’y réchauffe les doigts, le museau et l’œsophage en buvant du café au lait que la Grand-Mamé Henriette aux yeux méfiants a versé dans un bol en grès. (Le dimanche soir, quand elle sort du four ses gâteaux aux poires, aux noix et à la cannelle, votre belle-mère se montre pourtant moins rébarbative.) Dès qu’elle vous brûlera la politesse pour aller dormir dans sa soupente, vous déboucherez enfin une bouteille de Satyre rouge, qui a une couleur de sang et de vie.
Le sang de cette même treille ramènera le vôtre à la meilleure des températures. Et les bises de février ressembleront à des brises de mai.
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11.02.2010
Quand notre cathédrale s’appelait Notre-Dame

Au Moyen Age, l’harmonie architecturale des cathédrales était moins apparente qu’aujourd’hui, car leurs flancs étaient camouflés par des maisons à colombages coiffées de chaume. Le plus bel édifice gothique de Suisse ne faisait pas exception: un agglomérat d’édicules profanes semblait greffé à sa noble taille en molasse comme le lichen des chênes, ou des nids de guêpes en guirlande. Au début du XIIIe siècle, les alentours du beffroi de Notre-Dame de Lausanne - 50 ans avant sa consécration par le pape Grégoire X - bourdonnaient d’activités populaires et commerçantes. Avec l’autorisation du Chapitre, des échoppes d’artisans aguichaient à l’envi les chalands les plus riches. La mercière Clarmunda leur vendait du drap de Flandres, des brocarts d’Italie. Le potier de l’actuelle rue Charles-Vuillermet des gubulets (gobelets) en céramique ou des chandeliers en étain. Dans la boutique de l’orfèvre Vullelmus, le marchandage prenait un tour plus distingué: ses rubis en cabochon, ses émeraudes enchatonnées dans des parures et ses croix-reliquaires en or massif provenaient de la cour du suzerain savoyard de Chambéry, ou de l’entourage de Louis IX à Vincennes. A la croisée des venelles, on buvait de l’hydromel chez le tavernier. Pour sceller des lettres de change, on poussait la porte de son voisin, le tabellion, un écrivain public qui avait aussi fonction de notaire.
Or, il n’y avait pas que des rupins qui souillaient les bords de leur houppelande sur le pavé boueux de la Cité. Des va-nu-pieds venus des autres collines y pataugeaient pour mendier, admirer le Christ en gloire du Portail peint de la cathédrale et, invoquer la protection de Notre Dame. En ce siècle de catholicisme fervent, toutes les prières allaient encore à la Vierge, et le droit au culte marial était dévolu à tous les citoyens. L’éperon rocheux de son magnifique sanctuaire accueillait tous les riches et tous les pauvres.
Un refuge éternel: neuf siècles plus tôt, leurs ancêtres Lousoniens de Vidy s’y étaient repliés pour fuir les barbares.
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03.02.2010
Le renard du Jorat en hiver

Pour marcher ces jours-ci de Mézières à Bercher, il en faut du courage! On brave la bise noire qui dévale des Alpes bernoises exprès pour brûler nos joues, nous transir les os et se moquer de nos protections vestimentaires dégotées aux soldes. Le polyester du coupe-vent en polaire n’y résiste pas. La laine drue façon loup ou la fausse hermine encore moins. Quant à la pelisse en renard synthétique, elle est si poreuse qu’elle éveille des ricanements dans les bois du Jorat alentour.
Le moqueur est sire Renard en personne; le Reginhart des légendes médiévales. (Et non pas «Maître Goupil», comme ça s’écrit quelquefois. Goupil, du latin vulpes, n’a jamais été un nom propre…)
Celui-là, je parle du renard vaudois roux ordinaire, s’est blotti dans un fourré du Riau-Graubon, un ru en aval du cimetière de Ropraz, où gît depuis octobre Jacques Chessex, son plus proche cousin en littérature. Le fauve préféré du poète ricane car, lui, ne redoute pas les frimas: son pelage devient plus volumineux en hiver et sa queue en écouvillon le suit comme un panache triomphal.
La froidure lui réserve pourtant des misères: il mange moins qu’en ses habitudes. Si la blancheur nivale des clairières lui permet de repérer plus vite les rares chats de ferme qui s’y aventurent, ou les derniers putois et mouffettes qui ont survécu, il tombe plus souvent sur des proies mortes. Sur de tristes trophées de charognard, dont il doit inévitablement s’accommoder - dérogeant malgré lui à ses principes aristocratiques de chasseur de vivants. Je suis sûr que le fier renard a le sentiment de déchoir davantage depuis qu’il s’est «urbanisé», à cause du mitage et du bétonnage de ses belles campagnes dont il a été expulsé, avec renarde et renardeaux. Quelle humiliation pour ces hobereaux en exil d’être condamnés à éventrer des poubelles lausannoises. Et y disputer un reste de subsistance aux corneilles, cousines du corbeau, leur ennemi mortel selon La Fontaine.
L’enjeu n’est même pas un fromage: juste une frange de pizza industrielle que janvier a gelée.
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23.01.2010
Rachel Kolly d’Alba ou l’âme des violons

Jusqu’au XVIe siècle, les violonistes étaient des violoneux, des ménétriers juste bons à accompagner les danses dans les tavernes. A la cour des Médicis, les joueurs de viole les traitaient de vacarmini, injure qu’il est nul besoin de traduire. Ce n’est qu’au début du XVIIIe que l’instrument de ces parias fut reconçu ingénieusement par le maître luthier Antonio Stradivari, de Crémone: un puzzle de 70 morceaux d’érable, d’ébène, collés ou ajustés, et sans le moindre clou. Il paracheva son chef-d’œuvre en l’enduisant d’un vernis brun-rouge, couleur d’alchimie. Elle confère depuis à l’instrument le plus fondamental de l’orchestre une sonorité chaude, élastique comme une flamme.
Elle avait deux ans Rachel Kolly d’Alba quand elle en vit à l’œuvre pour la première fois dans un studio de la Radio suisse romande, à La Sallaz. Oh, ce n’étaient pas tous des stradivarius, mais la petite Lausannoise (elle sera plus tard Aubonniarde, puis Montreusienne) comprit aussitôt que sa vie ne serait que musique et se structurerait aux accords d’un violon.
Son initiation commence à cinq ans: poser l’instrument sous le menton - sur la clavicule gauche. Baisser les épaules, distendre les muscles du cou. S’exercer délicatement avec un crayon avant d’empoigner l’archet en bois-brésil de Pernambouc - auquel s’attache une mèche en crins de cheval. Ses vibrations sur les cordes sont transmises à la table par le chevalet et, à l’intérieur par une cheville rainurée en sapin que les menuisiers appellent le tourillon, et les luthiers l’âme. Ainsi, les violons ont une âme, et l’âme de qui en joue recèle une saveur boisée qui se réveille quand une passion contrôlée l’irise et la ventile. Virtuose précoce, Rachel Kolly d’Alba maîtrise à vingt-neuf ans des émotions restées enfantines, et la grâce de l’exécution embellit encore son profil de majolique. Une soliste de premier plan mais pas une solitaire: depuis deux ans, elle dirige artistiquement le Riviera Festival de Montreux qui redémarre ce dimanche 24 janvier, et s’ouvre à tous les arts.
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12.01.2010
Histoire de la soupe populaire

Dans la Suisse des années soixante, un enfant ne devait surtout pas ressembler à un pauvre, même s’il en était un. «T’as encore troué les genoux de ton pantalon, disaient les mamans. De quoi aurai-je l’air en t’emmenant à l’école?» Depuis, les déchéances vestimentaires sont devenues à la mode, même chez les nantis, qui ne réveillonnent plus qu’en jeans délavés. A l’opposé, je connais femmes élégantes, chômeuses en fin de droit, qui préfèrent se nourrir de bouillons à base d’un même os de poulet plutôt que de se priver du nouveau pantalon en lambskin mou et du dernier foulard Gucci. Nous ne les verrons jamais à la Soupe populaire de la regrettée Mère Sofia, rue Martin 18, à Lausanne. Et c’est dommage, car ce qui y rassasie le plus les affamés est la charité spontanée des bénévoles.
La soupe populaire n’a été désignée comme ça qu’après le krach de Wall Street de 1929, pour s’instituer et se répandre dans le monde. Mais à Lausanne, sa tradition existait déjà à la fin du XVIIIe siècle. La ville comptait alors 7400 habitants; le Flon et la Louve qui séparent ses trois collines étaient à ciel ouvert. La débine y sévissait à Saint-Roch, à Saint-Laurent, à Marterey. C’étaient de petites «cours des miracles» où les femmes étaient plus nombreuses à quémander du pain. Leur pécule de matelassières, lavandières, tripières ou cabaretières devenant insuffisant quand la neige de janvier obstruait les routes vicinales et faisait grimper le prix des denrées. Elles confluaient avec leur marmaille place Saint-François, autour d’une gigantesque chaudronnée de soupe aux raves et à la couenne de cochon que leur faisait servir une certaine Veuve Détraz. La philanthrope se montrait tout aussi charitable envers la gent masculine: ouvriers maçons que l’hiver désœuvrait, domestiques chassés après vingt ans de service à cause d’une infirmité impromptue, ou pour avoir dérobé à leurs maîtres patriciens un sac de froment.
Hélas, le prénom de cette lointaine devancière de Mère Sofia a été effacé des tablettes de l’Histoire.
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08.01.2010
Narodnost russe et raisinée vaudoise

Voilà deux mois que notre grande voisine s’enferre dans un débat sur son identité qui a débouché sur un tohu-bohu de diatribes enflammées. La caricature du franchouillard à béret de traviole devenant évanescente, on s’aperçoit qu’il existe diverses façons d’être Français, et cette bonne nouvelle crée paradoxalement un malaise. Mais comme «la France est éternelle» (qui en douterait?), elle s’en remettra après les régionales de mars.
Ce même thème est d’actualité chez nous depuis la loi antiminarets. Et si les partisans de celle-ci n’ont pas défini ce qu’était un bon Helvète, ils sont parvenus avec succès à dénoncer ce qui ne l’était point. Quant à la pérennité de la Suisse, aucun Romand, aucun Alémanique, n’a attendu les récentes déclarations du Mamamouchi Kadhafi pour la mettre en doute. La Suisse est toujours en sursis, une soupe au lait de Kappel dont il faut constamment réalimenter le réchaud depuis cinq siècles. C’est là sa grandeur.
Les identités cantonales sont plus affirmées. Même si nos ados se moquent de l’Indépendance vaudoise qui sera commémorée le 24 janvier. Or ils savent que leur terre a une météorologie de bouilloire assujettie aux humeurs du Léman. Des lumières régies par les caprices du même. Des odeurs de cellier où les pommes passent l’hiver sur des clayettes. Des saveurs de raisinée, de cerfeuil, de boudin noir étoilé d’anis. Que c’est un pays de taiseux sans pareils: le seul où l’on parle peu pour n’en penser pas moins.
Ces sensations éparses ne composent pas un esprit patriotique. Mieux: un sentiment d’appartenance à une légende vraie. Les Russes l’appellent le narodnost, terme trop riche d’acceptions pour être traduisible. Il a pour eux des flaveurs de chou blanc, de sarrasin, de baies d’églantier. Il sent la neige et la suie de cheminée, la crotte de rat des greniers. Le fond sonore est assuré par le hurlement contralto du loup de l’Ienisseï. Dans notre Jorat, les glapissements du renard du Riau-Graubon lui répondent. Une gémellité entre les âmes russe et vaudoise? Léman en scintille d’orgueil comme une iconostase.
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29.12.2009
Teintes sépia dans l’hiver montreusien

Montreux ne se résume pas à une guirlande de zones résidentielles ourlant le golfe du Haut-Léman de Clarens à Territet. Les touristes, et beaucoup de Suisses, ignorent qu’en amont de cette anse littorale mondialement connue s’élève un vaste arrière-pays mosaïqué de forêts, de hameaux ruraux et de pâturages préalpins. Une paire de cornes naturelles suffit pour y avoir le droit de brouter jusqu’aux contreforts des Rochers de Naye, soit à 2000 mètres d’altitude. (La superficie de la commune est de 3472 hectares. Celle de Lausanne n’en compte que trente de plus, et ses rares chèvres sont consignées à Sauvabelin, dans une espèce de conservatoire éthologique grillagé.)
En hiver, on se rend sur les hauteurs pour skier à Sonchaux, luger aux Avants et écluser des kirschs-fondue à Sonloup. On en redescend la goutte au nez, les mitaines incrustées de cristaux de neige diamantins, les orteils gourds et des souvenirs d’Alaska. Car chez les Montreusiens d’en-bas, un modeste décalage de 600 m d’altitude provoque en leur corps une désynchronisation thermique comparable au jet lag d’un vol transatlantique. Le microclimat méditerranoïde de leur bien nommée Riviera les autorise à être frileux comme des Niçois. Ils s’en remettront avec des capsules de mélatonine, ou en inhalant des fumigations à l’eucalyptus – un arbre australien qui a d’ailleurs élu domicile sur le quai Ansermet.
Mais pour se promener sur ce quai en décembre, une simple écharpe de laine suffit: la douceur climatérique de la villégiature préférée de Sissi et de Nabokov est opérante. Y a que le fond de l’air qui est frisquet. Et c’est lui qui fige les lumières du paysage urbain avec ses faux chalets déguisés en châteaux de Louis II, ses architectures factices gréco-romaines, gothiques ou florentines. Il les colorise comme les plans d’un film des années trente. Contemplé depuis la rive, l’urbanisme montreusien, prend des reliefs pastel. C’est à la fois glamour et majestueux. On dirait un diorama de Daguerre, un album anglais pour enfants qui s’ouvre en accordéon.
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15.12.2009
Tableaux vivants de la Nativité et abnégation de saint Dzodzet

Le marché de Noël bat déjà son plein, tant à Nuremberg, Strasbourg, Berne Waisenhausplatz, qu’à Montreux ou Sain’f. Effluves de vin cuit, de sablés anisés. S’y est mêlée une odeur d’étable provenant de la crèche géante, animée par des figurants en chair, en os et en velours pailleté de faux brillants. Des plumes d’oie sont prévues pour les anges et des nimbes en carton-paille pour la sainte famille.
La préparation de cette tradition inventée au XIIIe siècle par François d’Assise exige peu de répétitions, mais son casting est problématique: si les garçons de la paroisse convoitent à l’envi les couronnes des mages Gaspard, Balthazar et Melchior, les filles se battent comme des chiffonnières pour rafler, si j’ose dire, le châle sacré et étoilé de Marie.
Hélas, dès l’heure venue, l’élue (Britney Milliquet) se met à éternuer à cause du froid de la mi-décembre. Elle évite de postillonner sur le Divin Enfant qu’elle tient entre ses bras: le petit Steevie Cosandey lui a été confié par une voisine qui redoute la grippe H1N1 plus qu’un cataclysme interstellaire. Le bœuf, les moutons et la chèvre naine de la ferme à Mauricet s’accommodent mal du smog urbain. Quant à l’âne, il est imprévisible, car élevé en stabulation libre à Thierrens. On le surveille comme le lait sur le feu: il y a quelques lustres, à Lutry, il était parvenu à trouer l’enclos de sa mangeoire pour se trouver à cheminer de nuit sur une bretelle autoroutière. Alertée par des automobilistes, la police pulliérane arraisonna le capricieux oreillard dépourvu de pièces d’identité et, ne sachant qu’en faire, l’écroua durant quelques heures tel un vagabond!
J’allais oublier la figure la plus effacée la crèche: le charpentier Joseph de Nazareth, père substitutif de Notre Seigneur. Dans le magazine de l’UNIL, Allez savoir, Jocelyn Rochat rappelle qu’il fut «rejeté par Jésus, marginalisé par les peintres et zappé par l’Eglise»…
Or même les Vaudois se méfient de Joseph, à cause de son prénom trop fribourgeois: le sobriquet dzodzet en procède.
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