09/04/2017

L’asperge a un petit goût d’arc-en-ciel

Qu’elle soit française d’Argenteuil, ou une vaudoise de Vallamand, elle est a plus élégantes des potagères. Une métaphore la compare à cousine Géraldine, qui est «toute maigre mais aussi haute que le général De Gaulle»! Or sa tige fibreuse à pointe s’allonge à la manière plutôt des gants satinés des mondaines Belle-Epoque, qu’elles enfilaient jusqu’au coude, et qui se moiraient de jade chinois, de mauve, de blanc lilial. On parle bien sûr de l’asperge, que les restaurants nous serviront jusqu’en été. A la vapeur ou rôtie. A la vinaigrette ou en sauces réinventées au sirop de noisettes voire d’érable, au saké, que sais-je? à la feuille de souchong…
A mes 10 ans, des patriciens du Grand-Chêne m’apprirent à la saisir par les doigts «le plus proprement possible», avant de les rincer dans un petit récipient d’eau citronnée non destinée à boire. Il fallait la manger entière sans la mâchonner, ni s’ étrangler - ç’aurait été mal poli. Des asperges vertes, on dit qu’elles sont «provocatrices au goût», qu’elles ont l’odeur de l’herbe. Plus plantureuses, les blanches seraient d’un caractère timide. Lactées, elles évoquent par leur blancheur émue le sein de nourrices à l’ancienne, et des émotions primales.
Dans Du côté de chez Swann, Marcel Proust associe cette flaveur nacrée à une expérience gustative enfantine du narrateur. Sans lui accorder la puissance révélatrice de ce qui sera sa fameuse madeleine, il en fait une héroïne shakespearienne! Je le cite:

« Mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi se dégrade insensiblement jusqu’au pied par des irisations qui ne sont pas de la terre. (…) Ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leur farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum.»

02/04/2017

Pastels d’avril et hou-hous de hulotte

Le 4e mois de l’an rime avec pistil, celui de campanules qui festonnent le treillis de jardin. Et avec babil, le langage flûté des fauvettes, ou de l’adolescente ravie de papillonner au soleil des préaux en jupe diaphane. Pendant ce temps, des d’abeilles vibrionnent autour du cerisier. Entre Perroy et Tartegnin, un parfum fade s’élève des champs de colza qui poudroient. Sur une console vénitienne de son «étude» de voyante, Mlle Perruchet a mis en vase des narcisses, des jonquilles et d’autres fleurs dont la pigmentation se décline de l’ocre foncé à l’ambre gris. Ce camaïeu printanier l’enflamme autant que sa boule de cristal pour prédire des vacances pascales probablement radieuses. «Si elles ne le sont pas, sachez que la pluie rend l’herbe plus verte et éclaircit le teint»…
C’est dire si les lumières de la mi-avril sont évasives, ondoyantes: autant s’en inspirer pour colorer les oeufs de Pâques en tons dégradés. Pour bien les mordorer, les plonger dans de l’eau safranée. Dans une ébullition d’épinards, les coques de poule deviendront verdâtres, comme celles du merle et du coucou.
Ceux que la chouette hulotte est sur le point de pondre seront blanc écru. Avant l’aube, ils s’enrichissent de carat car la lune les allume en joyaux jusque dans un trou chêne du bois de Sauvabelin. Le mâle - qui a abandonné les siens pour chercher aux alentours de la pitance - pousse un hou-hou caverneux. A une distance respectable, sa compagne lui répond par un cri plus saccadé qui fait kvik-kvik.
De ce dialogue forestier naquit une légende qui voudrait que le chant du hibou, toutes races confondues, serait funeste à l’homme, car trop sépulcral. Or il n’émet ni menaces, ni jérémiades. Seulement de l’alerte: la hulotte sait que ses oeufs affriandent d’autres rapaces: l’autour, la buse, l’épervier. Et qu’elle-même peut devenir un mets de choix pour la martre ou pour Maître Renard.
Notre oiseau appartient à la nuit plus qu’au jour. A midi, il se camoufle dans des arbres gris-roux comme son plumage. Dès minuit, il devient rapace à son tour, il s’ébroue comme le cheval Pégase, et, de ses ailes puissantes, il bat le vent et les ténèbres.


26/03/2017

Rictus parasites et refrains gestuels

Jadis, faire connaissance, ça prenait du temps. Après avoir embauché un apprenti à sa bonne mine, le tâcheron de Lavaux lui infligeait des épreuves interminables pour en faire un bon viticulteur. Au Grand-Chêne, une Lausannoise tenant salon littéraire, accueillait courtoisement un jeune poète entiché de sa fille, mais ne lui permettait de convoler qu’après une période de réflexion mûrie par mille et une impatiences. Aujourd’hui, ces formalités ont disparu, car cinq minutes suffisent pour juger si l’inconnu assis devant vous sera un employé modèle et le meilleur des gendres. Sinon un maladroit du sécateur, un mari mal embouché qui battra sa femme… De nouvelles méthodes de «communication gestuelle» viennent à la rescousse pour nous adapter à cette vie accélérée. Elles permettent de miser plus vite sur le bon cheval, en détectant des “refrains gestuels”, soit  des attitudes involontaires qui se répliquent, à l’identique ou de manière alternative.

A l’issue de son casting d’embauche dans le bureau des RH d’une banque, Steevy Fornerat croyait avoir enfin décroché un job de mandataire commercial. Hélas, le questionneur, tout souriant qu’il fût, enregistrait moins ses réponses verbales qu’il ne toisait ses tics faciaux, l’angoisse perlant à ses tempes et sa manie de tordre ses doigts dès que la conversation prenait un tour intime. Exit le quérulent, jugé de visu trop gnaf!

A la terrasse d’un café villageois près de Nyon, la trop jeune Ludivine Cauchard est enchantée: le quadra genevois qui l’avait contactée via Internet, a effectivement la prestance de gentleman qu’il a lui même profilée sur Facebook. Peu lui importe des gaucheries décevantes qu’elle a dénotées ça et là, à ses croisements des jambes: ses prunelles lagon, son sourire bienveillant d’apôtre, sa voix d’ambre la font rêver de fiançailles. Or cette bichette de Ludivine a la chance (ou la malchance?) d’avoir une cousine toujours en embuscade. Une qui s’y connaît en fragilités sentimentales féminines. Et, pour avoir suivi des cours de communication gestuelle sur Internet, elle sait la sournoiserie masquée de la plupart des hommes: «Ton mec, lui souffle-t-elle, a un égo maous: il ramène ses mains vers lui-même. Et je crois que c’est un faux jeton, un patte-pelu, car quand son oeil droit se referme, le gauche reste ouvert...»