20/01/2018

Alexandre Dumas mangea de l’ours chablaisien

A l’heure du végétarisme et de l’essor contagieux du véganisme, le désir de chair animale rouge, rose ou même blanche, se raréfie. Cela rend légitimement votre boucher de quartier inquiet de son avenir, alors qu’il s’évertue à fidéliser ses chalands avec des aloyaux juteux, des trains de côte alléchants et le jambon le moins gras. Autant de viandes que Kevin de Corcelles-sur-Menthue avait appris à équarrir avec soin pour ne point faillir aux traditions charcutières de ses parents.
Mais sa clientèle devient capricieuse, discordante: d’aucuns demandent de la «viande sans viande » (du végétal compressé mélangé à du blanc d’œuf). D’autres réclament de la queue d’alligator de Floride, un tournedos d’autruchon, une carbonade de kangourou, etc. «Ces spécialités importées, vous en trouverez en ville ou sur Internet, bougonne-t-il; moi, je ne dépiaute que des bêtes de chez nous, pas des bestioles zoologiques!» Pourtant le zoo proche le Servion abrite des espèces locales, tels le lynx, le raton-laveur… Et l’ours brun! Le fauve héraldique de Berne, est en effet une créature de souche helvétique, mais sa rareté le rend aussi exotique que son cousin blanc des banquises. Voilà sa chair devenue patrimoniale, donc interdite à la consommation.
Elle serait d’ailleurs peu appétissante si l’on en croit Alexandre Dumas. L’inventeur des Mousquetaires en aurait goûté malgré lui en 1832.  Dans un extrait de ses Impressions de voyage en Suisse*, l’étincelant affabulateur conte une visite de la cathédrale de Lausanne, compare depuis Vevey le Haut-Lac «à la mer de Naples», puis quelque 30 km qu’il aurait marchés depuis Bex jusqu’à une auberge de Martigny. Là, on lui sert une tranche écarlate, belle «à faire honte à un beefsteak anglais!», mais il s’agit d’un filet d’ours! «J’aurais autant aimé qu’on me laissât croire que c’était du filet de bœuf» écrit-il. Il s’en accommode non sans précaution, en ajoutant du beurre aux fourchettées. Mais son estomac finit par se retourner quand on lui précise que cette «fameuse bête de 320 kilos» a eu le temps de dévorer la moitié du braconnier qui l’a abattu.
Du coup, Dumas a la singulière et peu réjouissante impression d’avoir mangé "et de l’ours et du chasseur".

*Ed. L’Age d'Homme, Poche Suisse. 1985.

01/01/2018

Emoticônes, tags et nouveaux hiéroglyphes

Encore un retour aux fêtes de fin d’année! On n’y coupe pas, mais c’est parce que vous n’aviez prêté qu’une oreille au laïus du grand-père. En son refuge de Vercorin, la voix de Pépé Gratien a chevroté seule sous des poutres héritées d’aïeux valaisans. Etouffée qu’elle fut par un concert général de cliquetis smartphoniques et un bruitage de SMS votifs que vous et vos cousines expédiez à des amis lausannois, parisiens ou new-yorkais. L’octogénaire n’aurait d’ailleurs rien compris au galimatias de vos textos: phrases amputées de leur sujet, sans complément, sans verbe. Mais surtout truffées de signes bizarres, cornus ou elliptiques comme il s’en graffite dans les souterrains de Chauderon, Barbès ou Harlem. Des zones trop urbaines et fangeuses pour des narines accoutumées aux senteurs anniviardes, où c’est la sauge sclarée qui prédomine, avec la sarriette alpestre et l’odeur bleutée des glaciers.
Dans un éditorial paru dans L’Express de Paris, Jacques Attali préconise un grand chamboulement de nos expressions graphiques: nos mots usuels seront remplacés par des cryptogrammes électroniques, un lexique pictural cousu de «smileys", d’émoticônes québécois, d’émoji japonais et d’autres caractères imagés. Selon l’ancien conseiller de Mitterrand, cette fatale subversion serait programmée depuis déjà 35 ans par un aréopage d’informaticiens californiens. Un «cabinet noir» dont le but est d’affranchir l’écriture universelle du despotisme de l’alphabet. En y mettant plus de symboles visuels que des mots à lire et à entendre.
A ces  cybernéticiens peu cultivés, on rappelle que les sages de l’antique Egypte se passaient d’écrans tactiles pour déjà communiquer avec des effigies d’oiseaux, de serpents ou de silhouettes humaines stylisées. Ce fut l’enfance de l’art; précédée par l’art de l’enfance: car dès vos 3 ans, vous vous êtes mis naturellement à tracer des ronds, pour représenter une orange, ou le soleil. Plus lumineux encore: le visage de votre papa, avec deux points pour les yeux et un accent circonflexe pour la moustache. Une demi-lune renversée suffisait pour faire sourire le médaillon ovale de votre marraine aux confitures de Salavaux.
Jusqu’au jour où avez compris qu’un rond était le miroir de votre propre visage. Qu’il pouvait aussi se lire et s’entendre comme un O, la voyelle préférée d’Arthur Rimbaud. Il la voyait bleue.

09/12/2017

Helvètes modèles au service d’aristos russes


On trouve encore des grands-mères vaudoises qui ressassent à tue-tête un séjour londonien quand, jeunettes, elles enseignèrent le français à de futurs lords dans les résidences en stuc blanc des quartiers de Mayfair ou Bergravia. Il leur en revient un reliquat d’accent british, une préférence pour le thé noir à la bergamote - «with a nuage de lait please». Et un certain dépit quand, au brunch de leur table dominicale, leurs petits-enfants ne réclament que de l’ovo, du caoua lyophilisé, voire du coca…
Ces djeuns ignorent que Mémé Yolande avait pareillement dû subir un moulinet de souvenirs lancinants de la part d’une aïeule qui, elle, fut gouvernante au Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, au temps des tsars Alexandre III et Nicolas II. Ou dans une de ces résidences à colonnades doriques qui bordent encore les canaux de l’ancienne capitale chantée par Pouchkine.
Au cap du XXe siècle, il était du meilleur goût, dans l’aristocratie russe, d’embaucher une «demoiselle suisse d’excellente éducation et à jupe droite» pour initier aux Fables de La Fontaine de petits diables qui ne pensaient qu’en lettres cyrilliques. Et des fillettes à nattes dorées, en crinoline rose bonbon pâtissière, qui apprenaient plus vite que les garçons.
Pour promouvoir un essai au titre éponyme, l’expo L’appel de l’Est, à la Bibliothèque cantonale de la Riponne*, nous en instruit davantage sur cette tradition pédagogique qui, de 1760 à 1820, avait déjà commencé à tisser des liens atypiques entre notre petite Helvétie et le plus vaste empire du monde. On y rappelle qu’un siècle avant le tragique préceptorat du Vaudois Pierre Gilliard auprès des enfants du dernier des tsars et leur massacre en 1918, son devancier rollois Frédéric-César de la Harpe avait été - sous l’ordre de Catherine II - le tuteur influent d’Alexandre Ier, le futur vainqueur de Napoléon. Notre illustre compatriote, un des pères de l’indépendance vaudoise, était traité par ses hôtes comme un dignitaire. Jusqu’au jour où il se plaignit d’avoir été mordu à la main par Constantin, un frère de son élève. Et réclama envers ce chenapan des sanctions exemplaires. On lui répondit poliment qu’en Russie, on ne punit pas un prince. Même s’il n’a que dix ans…

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