25/11/2020

Cette nuit qui effraie ou éblouit

En ces temps de pénombre où il est recommandé d’être d’humeur casanière, on est assoiffé de la beauté du jour, toute hivernale qu’elle soit. Dès qu’on tente de s’enivrer de ses miroitements métalliques au large de Préverenges, on en revient les doigts gourds, la goutte au nez, pour remettre des bûches dans la cheminée. Leurs braises appellent la nuit et finiront par s’éteindre, peu après l’écran bleu des ordis et la lampe de chevet, nous replongeant dans une obscurité qui ne fut pas toujours réconfortante.

L’enfance du soussigné fut jalonnée d’insomnies où son regard se rivait sur l’unique fenêtre d’une chambre au papier mural ramagé de motifs en relief. L’éclairage nocturne de Montchoisi s’y réfractait en faisceau, dessinant au plafond des ombres chinoises, transformant les anfractuosités des parois en figures guignolesques ou effrayantes. Le halo des anciens réverbères aux néons évoluait en kaléidoscope au fil des heures. Soit dès minuit, celle du vampire et des sorciers en danse macabre sur un célèbre tempo de valse de Saint-Saëns, et jusqu’au chant du coq exalté par un hautbois final qui éparpille les spectres et rallume la fameuse aurore aux doigts de rose saluée par Homère. 

Au seuil du troisième âge, les insomnies ne sont plus angoissantes, car quatre ou cinq heures de sommeil remettent d’aplomb. Nul besoin de luminothérapie antidépressive: on s’acclimate à la grisaille du dehors comme à l’obscurité de sa maison. On y déambule de chambre en chambre, avec la sensation voluptueuse d’être un nyctalope, tel le hibou en sa futaie, ou le vieux chat poivre et sel de la voisine qui s’est tapi au crépuscule sous une haie de laurelle: notre oeil a le pouvoir d’éclairer lui-même ce qu’il cherche! Selon des anthropologues, évoluer dans la pénombre est une très bonne chose pour le barbon et sa barbonne: ils peuvent s’y désinhiber, se recharger d’énergie émotive, devenir réceptifs à l’imprévu. Et surtout aspirer aux imprévisibilités flamboyantes que leur reste de vie leur réserve!

Avant de se coucher, ils vont à la fenêtre respirer l’air de la ville avant qu’il ne s’éclaircisse, s’affadisse et se mette à bruire. Levant les yeux, ils se remémorent une belle devise de Martin Luther King: «C’est dans l’obscurité qu’apparaissent les étoiles.» 

Dans le noir, ils ont vécu une belle nuit blanche.

16/11/2020

Grandson, son château, son poète

C’est un des châteaux les plus historiques de Suisse en raison d’une défaite mémorable de Charles le Téméraire, en 1476. Il a été édifié trois siècles plus tôt par les seigneurs de Grandson, des croisés, des poètes. S’il est aujourd’hui reconnu monument d’importance nationale, au même titre que Chillon, il a été diversement entretenu par ses récents propriétaires. En 1956, il est vendu par un Sieur de Blonay à un homme d’affaires qui le restaure à sa façon, y exposant avantageusement une collection d’armes anciennes et des autos de course. Accessoirement, il y recrée l’escalier en colimaçon de Chambord (en béton armé), une prétendue salle de torture et une chapelle Renaissance où son fils épousera la fille des jouets Weber! Après sa mort, la forteresse reviendra à une fondation zurichoise gérée par un roi de l’immobilier, lui aussi collectionneur, et organisateur de fêtes médiévales costumées. Il décédera en 1981. 

Désormais, une nouvelle équipe entend doter ce joyau patrimonial, qui attire 30 000 visiteurs par an, d’une «muséologie interactive», encore une fois axée sur les guerres de Bourgogne. 

Pourquoi pas sur le véritable génie du lieu? Othon III de Grandson, 1340-1397, seigneur de Sainte-Croix, Aubonne et Coppet, fut aussi le plus ancien des poètes du Pays romand. Lointain neveu d’Othon Ier, le héros des croisades dont le gisant se trouve dans le chœur de la cathédrale de Lausanne, il en devient l’héritier, mais voyage beaucoup. Fréquentant les cours d’Europe, il s’y révèle bon capitaine, mais surtout trouvère, auteur de lais et chansons. Ses complaintes à fibre élégiaque sont remarquées par Chaucer, l’auteur des Contes de Canterbury. Et il serait l’inventeur de la Saint-Valentin, la fête des amoureux! Voici les vers qu’il composa pour le cérémonial (graphie d’époque):

«Je vous choisy, noble loyal amour, je vous choisy, gracieuse doulçour, Je vous choisy de cuer entier et vray… »

Au service des Anglais durant la guerre de Cent Ans, il s’était réfugié à Londres chez le roi Richard II, après avoir été tortueusement accusé de complicité d’empoisonnement dans une affaire de chasse en Savoie. 

Etourdiment, il se rendit à Bourg-en-Bresse en 1397, afin de faire réviser son procès, mais il fut comdamné au jugement de Dieu: un duel judiciaire qu’il perdit, un fer de lance en plein coeur.

09/11/2020

Haute couture et fast fashion

Lucie Perruchet s’en souvient: «T’es fagotée comme l’as de pique! lui glissait en1950 sa tante Gladys en la voyant partir en jupon rose bonbon au bal dansant de l’abbaye de Corbeyrier. Septante ans plus tard, son arrière-petite-fille Kimberly s’en revient de l’école le nombril à l’air, sa poitrine jeunette couverte d’un maillot tronqué. «Ne sois pas choquée, Mamie Lulu, fait-elle. Non, ce n’est pas un «bidule» comme tu dis mais un crop top, une affirmation vestimentaire de ma féminité adolescente! Un mot anglais intraduisible: la mode a bien changé depuis les journaux que tu lisais chez ton coiffeur à Aigle!

Au temps des Trente glorieuses, ces magazines de Paris s’enluminaient de soies indiennes pailletées d’argent, de jersey de soie ivoire, de déshabillés ne frisant l’impudeur que par des échancrures devinées sous une étole d’hermine.  Ce n’étaient que décolletés coupés en biais, fuseaux en satin nacré, tulles, mousselines et une polyphonie de couleurs invraisemblables: bleu pétrole, gris asphalte, jaune impérial de Chine, ou jaune caca d’oie, vert-mauve soir d’Islande, vert Véronèse, ou vert caïman à lunettes, vert académicien, rose rubéole, rouge grenadier, rouge prélat, sang de boeuf…

Autant d’expressions, dont le charme était l’imprécision suave, et qui délectèrent le poète-sémiologue Roland Barthes. Dans son Système de la mode (1967), il tient celle-ci pour un objet de sociologie privilégié où se distinguent deux types de vêtement: le vêtement-image «photographié ou dessiné », et le vêtement-écrit «transformé en langage».

Aujourd’hui Barthes serait déboussolé par ces «Label streetwear", ces fashion weeks, et d’autres américanismes qui, dans les médias et les réseaux, prennent le pas sur la langue de Molière et de Christian Dior. Les anciennes tournures passent à la lessiveuse de ce qui n’est même plus du franglais, mais du sabir «globish». Les nouvelles, qui ne doivent rien à Shakespeare, ne sont pas forcément intraduisibles: ainsi le crop top mentionné ci-dessus ne serait qu’un «haut coupé qui découvre le ventre». 

Dans la foulée, le «body con» est une robe moulante, le fast fashion une collection éclair, le boyish un style qui emprunte au vestiaire masculin… Pendant ce temps, des Messieurs de la mode, si fringants au temps de l’aïeue Gladys, défilent cuisses nues, en jupe à lamelles flottantes, et en chaussettes dépareillées!