12/04/2019

Jours paisibles de marché à Sain’f

Depuis qu’au nord de la place Saint-François, des maraîchers, fromagers et fleuristes ont l’autorisation pour la première fois de vendre leurs produits, il y frémit un esprit bon enfant de village. Les matins du mercredi et du samedi, les marchands amadouent le chaland non plus dans la partie supérieure de la rue de Bourg, mais sur une esplanade où il ralentit le pas, devient plus curieux et babille. Minaudant comme un chatte de ferme, une fruitière le prie d’ouvrir son gousset plutôt que de «twinter» avec son drôle d’engin numérique. La causerie en prend un tour vaudevillesque, mais sans cris d’orfraie ni gilets jaunes. Des voix de comparses s’y mêlant, il s’ensuit une opérette impromptue et amusante. Cela à l’ombre d’un noble édifice protestant, mais qui avait été dédié en 1258 par des franciscains catholiques à leur père tutélaire, le lumineux Poverello d’Assise, mort chez lui en Ombrie 34 ans plus tôt. Avec notre Cathédrale, c’est le seul monument religieux purement médiéval de Lausanne. 

Le samedi 13 avril, son paletot mollassique de ciment gris protégea du soleil deux caravanes qui étaient blotties sous sa façade ouest. Un boucher du Gros-de-Vaud y vendait des joues de porc, des attriaux de Lussery, de la terrine de cochon laineux. Chez ses voisines bulloises, on découvrait des raretés fromagères du pays de Gruyère. Devant elles, sous les platanes, un maraîcher de Lonay vendait des laitues et des coings; de la confiture au citron vert, à la tomate! Au stand d’une boulangerie des Bergières, on respira du taillé aux greubons cuit dans du saindoux au restaillon. Quel contraste avec l’odeur des tulipes et renoncules du fleuriste d’à côté! Ou des ananas du Togo qu’un amène Africain épluchait au pied du no 7 de la place, où une plaque rappelle que c’est bien là que naquit en 1797 le grand Benjamin Constant. 

Une figure à sourcils de cocker, bien moins souriante que celle du saint d’Assise, mais dont le roman Adolphe et des théories politiques firent tant florès à Paris qu’il y eut droit à des funérailles nationales en 1830. Et voilà juste deux siècles qu’à cette même adresse fut créé un Cercle littéraire où des intellectuels élégants viennent deviser comme Socrate, Platon ou Schopenhauer. 

On y joue aussi au billard.

 

 

05/04/2019

L’alimentation artisanale est en déclin

Il suffit qu’une échoppe à l’ancienne disparaisse pour que tout un village se sente isolé. Depuis la fermeture de la laiterie des Patanchaux, à Roillon-sur-Menthue, des grand-mères doivent se hisser dans un car postal pour aller acheter des fromages aux supermarchés d’Yvonand. En troquant son épicerie familiale contre une onglerie, Lise Perruchoud a réduit sa commune de Moellex, près de L’Etivaz, en un hameau-dortoir où il n’y a plus qu’Internet pour s’approvisionner en boites de thon, en Cenovis ou litières pour matou. On observe une pareille déperdition dans les grandes cités, mais elle se fait à bas bruit: des détaillants qui aiment leur métier artisanal et causer la moindre avec le client jettent l’éponge, pour des raisons financières ou d’épuisement. 

Y compris dans cette artère à trafic permanent, sise entre les débouchés des avenues du Théâtre et de la Gare, et qui porte un nom féminin de music-hall. Non, celui de Georgette ne renvoie pas à quelque célèbre Lausannoise qui aurait marqué l’histoire de sa ville par des chansonnettes au bal musette. Ce n’est que la déformation de celui d’un filet d’eau (la Jarjataz, du latin gaulois garga, gorge, ravin) qui jaillissait jadis à Montagibert, en aval du CHUV actuel, et gargouillait jusqu’au Léman après avoir traversé des parchets de vigne urbaine. 

Depuis, ce ruisselet est tombé dans l’oubli et sous le bitume. Mais les descendants de ses riverains, dont je fus, n’oublieront pas Marie-Hélène et Philippe Lincio qui, depuis 1985, ont tenu une aguichante boucherie en contre-bas du Lyrique. D’un minois rieur, Madame nous accueillait avec dévouement et prestesse - c’est une sportive, une joggeuse des dimanches. Au fond de son «laboratoire», Monsieur, lui, perpétuait ses rituels liturgiques de maître boucher, fignolant l’art de découper un aloyau en médaillons, ou au plus près de l’os. Car il faut non seulement de l’expérience mais du doigté instinctif pour démêler les chairs dures des chairs molles. Et un oeil pictural pour y différencier les parties rosâtres des tout à fait rouges. Les Lincio ont rendu deux tabliers tout blancs le 22 février passé, après 34 ans d’un labeur enthousiaste qui les as usés jusqu’à l’héroïsme.

Aux repreneurs qui vont faire de leur magasin un «Take-away», on souhaite un destin aussi riche et durable.

29/03/2019

Les intuitifs ont un flair d'insecte

 

Puisque c’est la période des morilles, nous parlerons de l’intuition humaine en saluant d’abord celle des champignonneurs de notre contrée, si riche en bosquets à clairières et ravinée de combes. Ces fiers Broyards à narines fleuries savent que ces délicieux ascomycètes à bulbe noir et spongieux ne se cueillent pas mais se chassent. Ils les traquent jusqu’à la souche ensoleillée d’un conifère âgé, ou dans les ruines d’une baraque abandonnée, voire dans les cendres refroidies d’un feu de pique-niqueurs. Ils les repèrent en se passant d’indications cartographiques, en ne se fiant qu’à leur flair: un 6e sens tombé du ciel, un GPS inné qui naturellement les y mène. 

Leurs aïeules en avaient un pareil pour annoncer des lendemains de soleil ou de pluie. Ça leur venait d’une démangeaison aux sourcils, d’un picotement au nez. Ou en écoutant le vent; en guettant à travers les persiennes de leur cuisine un crépuscule trop verdâtre à leur goût, ou insuffisamment béchamélisé! C’était synesthétique, plus sensoriel que raisonné.  Albert Einstein lui-même, qui croyait aux logiques prédictibles, appelait cet instinct Fingerspitzengefühl , «sensation au bout du doigt».

Plus empathiques, furent les intuitions de la photographe Lausannoise Suzi Pilet, disparue à 102 ans en janvier 2017. Dotée d’une olfaction d’abeille, elle butinait tout ce qui ce lui paraissait encore élémentaire dans un monde qui avait vieilli plus vite qu’elle. Avec son vieux RolleiFleix, elle faisait miroiter  à l’argentique l’âme de toutes sortes de gens. Il lui arrivait aussi de deviner dans un visage les affleurements d’un destin, ou quand l’on toquait à sa porte, de prédire sans se tromper, que le visiteur serait chauve et sentencieux. Elle n’en était pas pour autant une devineresse, mais une une voyante, une poétesse. Comme Ramuz, qu’elle n’avait jamais photographié, mais qui bien avant elle rayonna d’un génie olfactif et pollinisateur. Sans renier son héritage calviniste, l’auteur de La beauté sur la Terre pressentait d’abord les choses, et retenait la plume pour les respirer avant de les décrire. Sans jamais s’embarrasser de doctrines, il inventa une langue toute à lui, où «le simple, le primitif se marie à l’élaboré» (dixit Chessex). Il était plus créateur que philosophe, plus proche du bûcheron, du vannier que de tout théoricien. 

Ramuz maîtrisait l’art de penser moins pour capter mieux.