12/01/2019

Changer de peau, ou porter un masque

Jadis, on priait Dieu - sinon Satan - pour qu’il transforme notre ennemi en cloporte, en ver de terre, en betterave. Que sais-je? en brosse à récurer, en vespasienne turque… Or le vent tourne: happée par une mode étasunienne, Silette Souriçon, qui blanchit mon linge près d’Ouchy, ne souhaite plus de mal à personne. Pas même à sa belle-sœur! Elle n’aspire qu’à se transformer après sa mort (le plus tard possible) en un haut mélèze de la région de Bassins, sur Nyon, ou en perruche ondulée - «pour sa gorge blonde et son caractère indépendant». Après quoi, elle verra: «On a bien le temps, l'éternité est assez longue.» Sa croyance en la transmigration des âmes s’est ravivée quand un magnétiseur d’Annemasse lui prouva scientifiquement qu'elle était riche de vies antérieures. Elle a été tour à tour la reine assyrienne Semiramis, le pharaon Nektabo II, la nièce de César; peu après un des deux larrons crucifiés à Golgotha, mais elle ne sait plus lequel. Finalement, elle fut la danseuse Isadora Duncan, étranglée en 1927 à Nice par une écharpe enroulée dans une roue de sa voiture. De là proviendraient ces maux de gorge qui l’étreignent le soir au chemin des Mouettes. Une fois morte, Silette, choisira mieux, dit-elle.

Car l’individu se lasse tellement d’être lui-même qu’il aspire à changer de peau, de sexe, d'espèce, mais aussi d’époque. Avant d’entamer ces métamorphoses posthumes, il  pourra, durant une dizaine de semaines, tromper déjà son impatience en se confectionnant un déguisement de son choix pour Carnaval. On sait que dans nos contrées catholiques (Sion, Evolène, le Lötschental, Bulle, Fribourg…), ces bacchanales mettent le feu à l’hiver pour annoncer le printemps. Un espoir de renaissance. Pourquoi pas de métempsychose? A partir du 28 février, on verra ainsi des notaires barbus s'affubler en conseillère fédérale à jupe froncée, des ménagères honorables défiant le froid avec une bravoure enragée, car vêtues de la peau squameuse et poreuse de quelque monstre jurassique comme on en coud à Disneyland. On croisera des masques de Donald Trump, de son ami Kim Jong Un, d’un Macron à dents exagérément longues. Ou, qui sait? un faux gilet jaune au déguisement peu couteux, battant la semelle sur le pavé gelé d’un carrefour. 

Plus joliment, un Tintin nonagénaire, et inoxydablement juvénile.

 

 

05/01/2019

Pénurie d’or blanc, bienfaits du froid

Après un automne indien à rallonge, voilà un hiver rarement frisquet, mais qui réjouit modérément. Car si nos stations de montagne ne s’alarment plus d’une carence d’enneigement sur leurs pistes, de jeunes Yverdonnois ne peuvent plus s’adonner à des volutes de snowboard sur les buttes de Chamblon. A Morges, votre filleul Toupinet demeure penaud de n’avoir pas façonné lui-même un bonhomme de Noël en son jardinet de Peyrolaz - en lui greffant une carotte pour le nez, des cailloux aux yeux et des boutons de culotte sur la bedaine. Il lève le nez au ciel pour laper des flocons, il n’en vient pas. D’ailleurs, il en tomberait de moins en moins en Laponie, si l’on en croit des experts du réchauffement climatique. Quel sera le destin des peuples de l’Arctique, sans cet or blanc (que le Vaudois surnomme la « tchaffe» ou la «ouaffe») qui rend leurs modes de vie polaire difficiles, mais auxquels ils se sont adaptés en apprivoisant la neige tel un 5e élément, après l’air, le feu, l’eau, et cette terre qu’elle recouvre?

Pour la désigner, il existe plusieurs de mots en inuit, dont 7 ont été homologués par des lexicographes: lorsqu’elle tombe tout simplement, elle est appelée «qanik », «aputi", dès qu’elle blanchit les sols, «pukak » en y devenant cristalline, et aniu si l’eau qu’elle contient est potable. Le terme «siku», lui, s’applique à la glace océanique, celui de «nilak» à celle des lacs…  Le jour où il n’y aurait plus du tout de neige, ce glossaire diversifié disparaîtra. Ses usagers aussi.

Autre question universelle: et si un jour on perdait la sensation du froid? (De cette «fricasse» qui, chez les Vaudois, désigne aussi un excès de chaleur…) Longtemps subi comme un fléau qui rougit le bout du nez, provoque de l’hypothermie, des engelures aux mains, ou à la cornée pour qui ne porte pas des lunettes à protections latérales, le froid hivernal revient en goût chez quelques forcenés. Sans combinaison, ils nagent avec volupté dans les courants et embruns d’un Léman à moins de 10 degrés. L’immersion serait régénérative, amaigrissante. «Je profite d’y replonger telle une droguée», avoue à Vidy Marion, une sirène à prunelles mauves et en bikini rouge. «Parce que cette froidure si bénéfique n’est pas éternelle». 

Comme le Bon Dieu, Mme déteste le tiède.

 

30/12/2018

Falsifier la réalité pour mieux l’enchanter

Non, on ne fera pas l’apologie de ces «fake news» ou «infox» qui infiltrent les réseaux sociaux jusqu’à déstabiliser un gouvernement ou susciter des jacqueries déboussolées. On veut simplement saluer une tradition moins malsaine, moins geignarde, que d’immenses écrivains pratiquent depuis la nuit des temps: le conte pour enfants. La réalité du monde y est un peu distordue, exagérée, tantôt avilie, tantôt sublimée. Car l’imagination enfantine réclame d’être nourrie d’histoires qui ne sont pas forcément crédibles, de fables à la fois amusantes et morales. Et de s’enluminer d’anecdotes irrationnelles avant que l’âge dit de raison, et surtout l’usage d’un premier téléphone portable, ne viennent tout dépoétiser. Quelle désillusion quand un «twitt », en plus de Donald Trump, nous avise que le Père Noël n’existe pas! 

On n’est pas obligé de croire le président des Etats-Unis. Et à son Santa Claus, on peut préférer le saint Nicolas des Fribourgeois. Ou son cousin vaudois le Bon Enfant, qui était moins catholique et moins célibataire. Il n’était pas vêtu de rouge mais de blanc. Accompagné de son épouse à nez crochu la Chauchevieille, qui était en noir, il dansait sur les toits enneigés de Lausanne et Montreux dès les premiers jours de l’Avent et jusqu’à l’Epiphanie. 

Pourtant, des légendes, il s’en tisse par toute saison, ou il suffit de relire un La Fontaine, un Perrault, un Hoffmann, un Grimm, une Ségur, mais aussi le facétieux Roald Dahl, le coruscant Pierre Gripari… S’ils sont un peu tombés dans l’oubli, le Pays de Vaud a eu, au XIXe siècle, quelques conteurs profiliques, dont le doyen nyonnais Philippe-Sirice Bridel (1757-1845) et le montreusien Alfred Cérésole (1842-1915). Ils ont inventé les fées Frisette et Suzetta qui hantèrent les grottes de Vallorbe en compagnie du forgeron de Cugillon et de l’ermite alchimiste Sylvestre.

Entre les luminosités lémaniques et les crêtes ténébreuses du Jura, notre région était peuplée d’autres charmants humanoïdes appelés «servans", ou «serfous", ou encore «hauskanairous» (s’ils avaient une queue recourbée…). Des lutins vaudois en quelque sorte; des farfadets volants qui avaient l’accent chablaisien. En culotte de peau et gilet festonné de fleurettes alpines, ils gardaient la nuit nos modzons et génissons en échange d’un modeste bol de lait.