21/07/2017

Dans le quartier ferrugineux des Faverges

L’été y accentue une odeur d’herbettes et de limaille rouillée. Confinées dans le Sud-Est lausannois, les Faverges forment un faubourg claquemuré, trop détaché du centre-ville. La mentalité de ses habitants s’en ressent: ils affirment une prétendue joie de vivre dans un environnement «autarcique et calme». Trop calme? En cet été suffocant qui pixellise les lumières à la Cézanne, le silence n’est perturbé que par le vrombissement du bourdon pelucheux autour de la moustache d’un aïeul qui fait la sieste au balcon. L’hiver est plus tonique: acrobatiquement , des fillettes blondes ou africaines s’avancent sur leurs mains dans la neige. Par toute saison, on peut river les yeux au ciel qui, lui, est sans horizon fermé. Il est bleu lémanique, océaniquement changeant.

Or il suffit que la brise dérive pour que les fragrances de fougères, de menthe sauvage s’éteignent et rendent l’air plus ferrugineux. Car ce quartier s’encaisse entre des remblais parallèles de lignes CFF: celle qui arrive de Berne au nord, et celle qui, au sud, vient du Valais. Ferroviaire, il l’est historiquement, voire sociologiquement: au début des années 60, on construisit entre les deux surélévations des immeubles destinés aux familles des employés de la régie. Depuis, des locataires d’autres professions et de toute origine se sont acclimatés à ce décor gris perle où perdure un style prolétarien émouvant.

La plupart méconnaissent son passé séculaire: à l’époque gallo-romaine, un certain Cassius, peut-être affidé aux derniers Césars de l’Empire, régna là sur quelques vignes. Il y laissa son nom, que l’Histoire et les dialectes on déformé: voilà pourquoi ce secteur urbain, limitrophe de Pully, s’appelle officiellement En Chissiez.

Plus tard, des soeurs dominicaines rachetèrent le domaine et y firent leurs dévotions jusqu’à la Réformation (1316), avant de s’exiler à Estavayer. Elles confièrent leurs parchets et le pressoir à un tâcheron nommé Bender. «Pressoir» se disait alors truict. Et c'est d'un «truict-à-Bender» que découlerait le nom du Trabandan, une rue déclive qui, aujourd’hui, nous fait descendre jusqu’à cette combe où chante la Vuachère de mon enfance. Elle est surtout le royaume du têtard et de la libellule.

A l’aube, un merle haut perché siffle encore le «Veni Creator» des petites nonnes de Saint-Dominique.
 

14/07/2017

On préfère la rose de Berne au ketchup

Faut-il le rappeler? la tomate n’est pas un légume, mais un fruit comme le concombre et l’avocat. Une solanacée cousine de la patate: elles sont dissemblables mais nous viennent toutes deux d’Amérique. Avant Christophe Colomb, il n’y avait donc pas de «fossé de roestis» possible en Helvétie. Encore moins de «zébrées rouges» ou de «coeurs de boeuf» chez les maraîchers de La Palud au Moyen Age. Aujourd’hui, ces deux variétés de tomate font florès parmi d’autres dans un nuancier de rouges allant du vermillon au carmin, en passant par le ponceau, le laiteux magnolia des dragées nuptiales, ou la fraîcheur des joues d’une adolescente.  
Ma préférée est la rose de Berne, car elle a cette carnation-là: une peau transparente, une pulpe fibreuse qu’on boit comme un nectar. Du regretté Pierre Desproges, on ne retient plus que les traits d’esprits assassins, or il lui arrivait d’exprimer des émotions culinaires: « A l’instar de l’androgyne, jamais tout à fait mâle et pas vraiment femelle, la tomate n’est pas le fruit qu’on nous dit, ni le légume qu’on voudrait nous faire croire. Le charme envoûtant de son goût flibustier tient tout entier dans cette trouble ambivalence, sel acide et sucre amer, qui vous explose en bouche quand vous croquez dedans. La tomate se mérite.»
La toute première fut cultivée par les Incas du Pérou, mais ce sont les Aztèques qui lui donneront un nom au suffixe universel: de «zitomate» procédera le mot mexicain «tomalti». Les conquistadors espagnols qui la rapportèrent en Europe  lui donnèrent celui de «tomata». C'est à Naples, qui était alors aussi une colonie hispanique, que devait s’entamer le destin gastronomique de cette exotique herbacée charnue et juteuse, sous une dénomination plus lyrique: «pomodoro», la pomme d’or.
Puis le mauvais génie humain commit un jour la maladresse de la triturer pour en faire un concentré destiné aux foyers modestes. Hélas, quelques  puissantes et crapuleuses chaînes industrielles s’ingénient désormais à truffer cette purée - vendue en conserves, en tubes ou en fioles de ketchup - d’additifs malsains, avariés, recyclés interdits interdits en Europe et en Suisse.  
Mais pas en Afrique.
Lire «L’Empire de l’or rouge, enquête mondiale sur la tomate d’industrie», par J.-B. Malet. Ed. Fayard, 288 p.

09/07/2017

Comment se débarrasser des moustiques

Quand le soleil revient après les premières intempéries de juillet, on s’endort nu, les fenêtres grandes ouvertes dans la nuit. On en oublie que des pluies ont gorgé d’eau stagnante les anfractuosités et fondrières des trottoirs d’à-côté. Au ravissement du moustique, une sale bestiole que le patriarche Noé n’aurait pas dû sauver du Déluge: depuis cette haute antiquité biblique, il revient chaque été gâcher votre sommeil en vibrionnant autour de vos oreilles. Avec la ferme intention de vous piquer aux avant-bras, à la gorge. En visant surtout la bedaine du cousin Roger Amoudroz, dont le sang est plus sucré (il apprécie un peu trop les bricelets au miel de votre grand-mère commune, aux dimanches de Chardonne).
Le moustique est un «cucilidé" appartenant au sous-ordre des «nématocères», qui peut véhiculer le virus du chikungunya, de la dengue ou du zika. Qu’on me pardonne ces mots savants, mais la survie pullulante de ce serial-killer qui, selon Erik Orsenna*, «est responsable de plus 750 000 morts humaines par an», méritait d’être commentée avec un zeste d’esprit scientifique. On se réfère aussi aux travaux de la biologiste anglaise Olivia Judson qui préconise une hécatombe programmée de cette vermine, peu protégée par les défenseurs des animaux. Ce qui sauverait un million de vies humaines, tout en limitant la diminution de la diversité génétique de ces minuscules vampires de seulement 1 %.
Pour le cousin Roger, ce serait leur accorder beaucoup d’égards…
On pourrait s’en débarrasser plus simplement soi-même et chez soi. En faisant brûler des spirales vertes chargées de substances actives biocides, telles l’«alléthrine" ou la «transfluthrine». Plus écologiquement, en imprégnant d’essence de citronnelle les chambranles des portes et croisées. Mais cette engeance de moustique a fini par apprendre à déjouer tous les pièges.
Bref, tout combat contre ces périodiques prédateurs estivaux serait vain. Pierre Dac disait qu’«il est plus facile d'attraper les oreillons par contagion qu'un moustique au lasso par occasion et par surprise.» Et un proverbe coréen veut nous dissuader de dégainer une épée pour en tuer un. Ou alors il faudrait avoir une visette prodigieuse et le génie d’un bretteur.

(*) Géopolitique du moustique, Erik Orsenna, Ed.Fayard, 280 p.