27/07/2011

Deux siècles de lutte contre le feu

Le 28 mai de cette année-là, soit huit ans après la signature de l’Acte de Médiation qui a donné naissance à leur canton, les jeunes autorités vaudoises ont pris de la bouteille. Ils se sont assagis. Passé le temps des promesses oratoires et des effets de manches, ils savent maintenant légiférer, édicter des lois non seulement politiques, mais économiques et sociales, dont l’applicabilité vient au premier plan de leurs soucis. Réunis dans ce qu’on appelle le Petit Conseil (l’ancêtre de notre Conseil d’Etat), les Broulis, Maillard et Leuba d’alors sont des édiles plus exubérants - car galvanisés encore par l’esprit des Lumières et de la Révolution française. Ils ont pour noms Henri Monod, Auguste Pidou, Jules Muret. Si l’expérience des affaires courantes les a frottés à la politique concrète, c’est à leurs idéologies premières qu’ils se réfèrent en créant ce même jour une loi sur l’établissement d’assurance contre les incendies. Ils ne l’inventent pas. D’autres cantons l’ont récemment promulguée: l’Argovie en 1805, la Thurgovie et Berne en 1806, Bâle en 1807, etc. (Rappelons que depuis le XVIIe siècle, la plupart des constructions urbaines sont en bois; leurs systèmes archaïques de chauffage aggravent forcément tout risque d’embrasement).

Mais le cas vaudois est particulièrement intéressant, car cette loi, une fois entérinée, va donner naissance à une compagnie d’intérêt public qui durera et prospérera jusqu’ après le cap du XXIe siècle. Dans un essai exhaustif récent sur la longue trajectoire de l’ECA, la sociologue et historienne aubonniarde Laurence Marti*, explique qu’«en 1811, Petit et Grand Conseil affirmaient leur volonté de créer une institution économique dépendant de l’Etat et non une assurance privée. De manière à éviter la fuite des capitaux vers l’étranger et l’enrichissement de quelques actionnaires. Le choix de principes économiques non marchands, comme la redistribution et la solidarité, l’emporta sur ceux du marché et de la concurrence.» Deux siècles plus tard, en pleine mondialisation, ce statut singulier est toujours en vigueur, même si notre régie cantonale contre le feu (désormais aussi contre l’eau, les tornades et tempêtes, la neige, la grêle, etc.) s’est adaptée aux méthodes de gestion appliquées dans les compagnies privées - assurances maladie, accidents ou autres. Auprès desquelles elle a évolué sans rivalité.

A ses débuts, l’établissement contre les incendies se fondait sur le principe simple de «partager entre tous les dégâts subis par quelques-uns», et de secourir les victimes des caprices du climat et des sinistres naturels. Peu à peu, se sont dégagées les notions de responsabilité individuelle, et surtout des causes humaines de certains dysfonctionnements de cette pauvre dame Nature, tantôt déifiée par les sans-culottes qui avaient lu Rousseau, tantôt honnie pour des désastres - qui n’étaient pas si «imprévisibles» qu’on le pensait. De là naquit une série de campagnes vaudoises de prévention, contre le feu surtout.

Des premières pompes «à bras», où l’eau était acheminée par une noria de seaux en cuir, aux moyens techniques d’aujourd’hui; et des premières alarmes vocales (ou à la cloche) jusqu’à l’équipement d’une centrale télématique qui réceptionne les appels et déclenche les secours, l’ECA s’est modernisé au fur et à mesure de l’extension formidable de ses tâches. Ainsi, il devint en 1925 la première assurance incendie publique de Suisse à couvrir les dégâts dus aux forces naturelles – cela 35 ans après le fameux cyclone qui ravagea la vallée de Joux. Enfin, il y a deux décennies, ses maîtres d’œuvre mirent au point un système de prise en charge complète du risque, cela en amont et en aval de toute la filière de celui-ci. Souvenez-vous de leur slogan «prévenir, secourir, assurer».

Laurence Marti est une remarquable éplucheuse d’archives, une décrypteuse exigeante de pièces comptables anciennes et nouvelles. Son récit aurait pu être un cauchemar de facturier. Mais non, cette savante est aussi une conteuse. Et son beau livre, édité ECA qui a fêté son bicentenaire au printemps passé, est illustré d’images anciennes et nouvelles, de fac-similés de documents officiels et de caricatures.

 

Laurence Marti: De l’assurance à la prise en charge complète du risque, 244 p.

 

 

 

 

 

 

La prévention inculquée à la jeunesse

 

Dès que nos assureurs cantonaux inclurent dans leurs clauses le principe de la responsabilité individuelle, des campagnes de prévention se développèrent au fil des décennies. Ce premier placard, affiché en 1888, s’adressait aux enfants en cases coloriées. Très crûment légendées: un strip en 9 cases qu’on qualifierait aujourd’hui de «gore»:

 

«Les enfants jouaient ensemble. Ils étaient joyeux et s’amusaient beaucoup.

»Soudain, le petit Charles dit: J’ai des allumettes, allons faire du feu, ce sera bien joli!

»Mais la petite Marie et beaucoup d’autres (…) répondirent: Non, nous ne voulons pas faire du feu. C’est dangereux et nos parents nous l’ont défendu!

»Cependant, quelques-uns restèrent. On ramassa du bois, des feuilles et des herbes sèches.

 

»Charles alluma le feu et les enfants dansaient autour en chantant.

 

»Tout à coup, le feu enflamma la robe de la petite Bertha. Les autres enfants auraient dû se jeter sur elle et serrer ses vêtements. Mais ils ne savaient pas que (…) c’est ainsi qu’il faut étouffer le feu. Ils eurent peur et se sauvèrent en criant.

 

»Les parents, prévenus par les autres enfants, vinrent en courant pour secourir leur chère fillette, mais elle était déjà morte. Son petit corps était tout noir comme du charbon, et on ne la reconnaissait pas.

 

»On la transporta à la maison. Les parents pleuraient beaucoup et ses petits camarades aussi.

 

»Deux jours après, on mit Bertha dans la terre. Alors Charles eut tellement de chagrin d’avoir désobéi en prenant des allumettes, et causé ainsi la mort de son amie, qu’il devint très malade et mourut peu de temps après. Tous deux reposent, l’un à côté de l’autre, au petit cimetière du village.»